CHAPITRE III
Malice de Jonquille : Comment Moustache la tourne à son profit.
Moustache réduite au point de voir évanouir ses dernières espérances, et sentant bien qu'elle ne détermiaeroit pas Tanzaï au voyage de Néadarné dans l'Isle Jonquille, résolut, sans s'amuser à des supplications inutiles, de se servir de ce que son art pourroit trouver de plus puissant pour délivrer son Prince. Il lui importoit peu que Tanzaï y perdît ; le peu de cas qu'il faisoit d'elle, les contradictions qu'elle en avoit essuyées, le besoin qu'elle avoit que Néadarné tombât entre les mains du Génie, prévaloit sur toute autre considération, et sans rien témoigner de son dessein, elle chercha dans sa tête, quelque expédient qui pût la tirer d'inquiétude. La nuit arriva qu'elle y revoit encore. Aussi-tôt après le repas, les deux époux s'étoient couchés, et Tanzaï toujours résolu de partir le lendemain, avoit réïteré ses intentions. La Fée les laissoit dormir, et cherchoit en
vain un stratagème qui lui fut propice, lorsqu'un bruit affreux s'éleva subitement dans la Ville. Bon Singe ! qu'entends-je là? s'écria le Prince, réveillé en sursaut. Ah! dit Moustache, que son art mit d'abord au fait, ce Jonquille est bien terrible ! Qu'a-t-il donc fait? demanda Tanzaï. Vous sçaurez, reprit Moustache, qu'il étoit amoureux d'une des plus belles femmes de cette Ville ; outré de la résistance qu'elle apportoit à ses désirs, il l'a changée en monstre, et non content de cette punition, il a étendu sa vengeance sur toutes les jolies femmes d'ici, et veut qu'elles restent laides jusques à ce qu'elles fassent un voyage dans son lsle. Voilà ce qui cause le bruit qui frappe vos oreilles ; les Bleus voudroient bien ne pas voir toujours leurs femmes comme elles sont, mais la condition à laquelle le Génie a attaché le retour de leur Beauté, leur paroît plus cruelle encore à supporter que leur figure. Cette Ville me paroît peuplée, dit le Prince, et le Génie n'aura pas peu d'affaires à raccommoder ce qu'il a gâté. Quoi ! Volupté de mes jours! dit Néadarné, vous croyez qu'il y aura des femmes qui préféreront la perte de leur vertu à celle de leur beauté. Aux Dieux ne plaise! que je pense mal, reprit Tanzaï, mais je ne voudrois pas, si j'étois femme, qu'on me mît à cette épreuve. Quoi qu'il en soit, je répondrois bien qu'avant deux jours il ne restera aucune trace de la vengeance de Jonquille. Un cri affreux que poussa Néadarné en cet endroit, interrompit la conversation. Eh! qu'avez-vous pour crier de la sorte? dit Moustache. Hélas ! répondit la Princesse, je suis bien trompée, si je n'ai pas le nez d'un pied au moins plus long qu'à l'ordinaire. Le prince en se desespérant, alla chercher une des bougies qui brûloientdans la Chambre, mais en voyant le visage horrible de Néadarné, il la
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laissa tomber de frayeur. Il ne me manquoit plus que cela, dit-il. Donnez-lui le miroir, disoit Moustache; prenez une autre bougie. Le Prince en tremblant apporta l'un et l'autre, et Néadarné se trouva si laide, si vieille, si bossue, qu'elle ne pût retenir ses larmes. La Fée Concombre auroit pu disputer d'agrémens avec elle. Ne vous affligez pas, disoit la maligne Taupe, qu'importe un mal quand on lui connoît un remède certain? Eh ! ce qui me désespère, répondit le Prince, c'est le remède, et quand même il ne m'affligeroit pas, croyezvous que la vertu de Néadarné lui en permît l'usage? Hélas ! Prince, dit Néadarné terrassé par tant de malheurs, je ne veux rien faire que vous n'y consentiez. Et vous, ajouta-t-elle en s'adressant à Moustache, vous, qui m'aviez promis votre protection, quand dois-je l'éprouver, si ce n'est dans la situation où je me trouve? Ce qui me surprend, reprit le Prince, c'est que Néadarné se trouve enveloppée dans la fureur du Génie, elle ne devroit naturellement tomber que sur les femmes de cette Ville. Qu'ont affaire les Etrangers à tout ceci? Moustache, si elle l'eut voulu, aurait pu mieux que personne instruire Tanzaï de la vérité de cette aventure, puisqu'elle seule avoit causé la métamorphose de Néadarné. Désespérée de l'obstination du Prince à ne point envoyer Néadarné à Jonquille, et ne pouvant délivrer Cormoran que par cette voie, elle avoit saisi l'instant de la vengeance du Génie, espérant que la laideur excessive de Néadarné détermineroit plus aisément Tanzaï à la laisser aller dans l'Isle Jonquille. Le Prince se perdoit cependant en lamentations; la Fée pour le rassurer, lui dit, que le Génie n'avoit assurément pas raisonné juste sur sa vengeance. Que tant de femmes s'y trouvoient enveloppées qu'il seroit obligé de rendre la beauté à la
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plus grande partie d'entr'elles, sans en exiger aucune soumission. Qu'il falloit prendre ce tems pour lui envoyer la Princesse, et qu'elle en seroit quitte à meilleur marché. Eh oui! dit Néadarné, j'en reviendrai plus belle, mais qui me rendra ce que Concombre m'a fait perdre. Nous n'avons entrepris ce voyage que pour la guérison d'un seul mal, j'en ai deux actuellement presque aussi fâcheux l'un que l'autre. Quoique le remède que l'on m'offre, soit certain pour tous les deux, je ne dois m'en servir, ni pour le premier, ni pour le second. Il vaut mieux, à tout prendre, pour mon Prince, que je reste laide. L'effroyable figure que je porte, lui fera oublier celle que j'avois, il ne m'aimera plus, mais pour me rendre digne de sa tendresse, il faut que je perde son estime. Pitoyable Métaphysique! répondit Moustache, qu'est-ce qui fait le crime? C'est le consentement. Ce n'est pas vous qui vous souhaitez entre les bras de Jonquille, donc vous ne pouvez pas être criminelle. Vous ne desirez seulement pas de recouvrer votre première forme, ce n'est que par rapport à votre époux que vous la regrettez, et si vous vous soumettez à ce qui peut vous la rendre, ce n'est que pour lui; par conséquent, il ne peut que vous en estimer davantage de lui avoir sacrifié vos répugnances. N'est-il pas vrai? ditelle, à Tanzaï. Je ne sçais pas, repartit-il, si votre raisonnement est juste, mais dans les malheurs qui m'accablent, le parti qui me paroît le meilleur, est celui qui m'en délivrera plus tôt. Quand ils auroient poussé cette conversation, l'Historien est trop judicieux pour la donner toute entière au Lecteur. Le bruit cependant continuoit dans la Ville avec tant de force que le Prince fut prié par Néadarné et par Moustache de s'y promener, et de leur dire des nouvelles de ce qui s'y passoit. Il leur
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apprit à son retour, qu'à peine la vengeance du Génie avoit éclaté, que toutes les femmes étoient parties en foule pour l'Isle Jonquille, sans en excepter la Reine, qui ne pouvant supporter d'être laide un moment, en avoit pris la première la résolution ; mais qu'à son retour, le Roi l'avoit étranglée de ses propres mains, et qu'il y avoit peu de maris dans la Ville qui n'en eussent agi de même. Cela, ajouta-t-il, n'empêche pas celles qui sont" restées ici, de vouloir partir, et je suis bien sûr qu'avant que le jour soit écoulé, pas une femme ici ne portera des marques de la colère du Génie. Je le sçavois bien, moi, que la vanité d'être belles, l'emportoit toujours chez les femmes sur la satisfaction d'être vertueuses. C'est la faute des hommes, reprit Moustache : qu'ils recherchent la vertu dans une femme comme ils y recherchent la beauté; que l'une leur soit d'une aussi grande ressource que l'autre, vous nous verrez aimer autant être vertueuses, qu'être belles.
Mais laissons cela. A quoi vous déterminez-vous enfin ? A laisser partir Néadarné aussi-tôt que l'aurore aura annoncé le jour ; demain elle verra Jonquille, et demain aussi je mourrai de douleur. C'est trop assurément d'un des malheurs qu'elle éprouve, et je craindrois enfin qu'on ne me reprochât de ne l'avoir aimée que pour moi-même.
Il est peu important de dire comment le reste de ce jour se passa. Craintes toujours nouvelles de la part du Prince, assurances de fidélité de la part de Néadarné, promesses de Moustache à Tanzaï que Néadarné, reviendroit de l'Isle comme elle y seroit allée, à sa guérison près, qui, se faisant par art de Féerie, ne coûteroit rien à sa vertu. Incrédulité toujours ferme de celui-ci, qui trouvoit, à ce qu'il sembloit, de la douceur à mettre
les choses au pis, tant qu'enfin la nuit arriva. Tanzaï, qui, dans la journée, avoit changé dix fois de résolution, se coucha d'avis de laisser partir la Princesse, et Moustache qui avoit quelque chose d'intéressant à dire à Néadarné, voyant que la douleur ne le conduisoit pas au sommeil, l'y amena par la force de ses enchantemens, et commença ce qui suit.