‹ L'écumoireChapitre 32 sur 47 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Conversation intéressante de Moustache et de la Princesse.

Vous voilà bien affligée d'être laide, plus triste encore de la première de vos mésaventures ; vous craignez le Génie, cependant vous voudriez ne pas rester comme vous êtes, cela fait bien du fracas dans votre tête. Il faut pourtant débrouiller le tumulte de vos idées ; vous en tirer, le rendre clair; vous faire voir jour dans votre ame, elle est ténébreuse pour vous ; vous n'y marchez qu'à tâtons; vos idées se tournent le dos, sont de mauvaise humeur contre elles-mêmes, il n'y en a pas une, j'en suis sûre, qui ne s'en veuille; vous souffrez de leur contradiction, je veux vous raccommoder avec vousmême, ma raison va s'asseoir, et les juger, écoutez-moi. Quand je vous ai promis que je vous soustrairois aux tendres emportemens de Jonquille, je vous ai trompée. Aucune force de ce côté ne pourroit agir sur lui. Votre vertu, toutecérémonieuse qu'elle est sur ses bienséances,

lâchera prise, le Génie lui mettra indubitablement le pied sur la gorge : en un mot, vous ne la conduirez pas à terme, il faut qu'elle choisisse d'étouffer de plaisir, ou de mourir violemment; vous êtes trop belle pour qu'on lui fasse quartier, elle ne vous servira même qu'à augmenter l'ardeur de Jonquille. Quand le triomphe ne coûte rien, que la vanité d'un homme n'en sçauroit tirer parti, il le néglige. Passons à un autre point. Quant à votre laideur, n'en soyez pas inquiète, elle est mon ouvrage, et je vous en déferai sans que le Génie s'en mêle. A peine aurez-vous quitté le Prince, que vous vous verrez plus belle que vous n'avez jamais été. Ce n'est pas tout, il s'agit à présent de l'essentiel. Le Prince est jaloux, et quand vous lui diriez que vous vous êtes présentée sans risque au Génie, des marques, qui ne sont point équivoques, pourroient aisément vous démentir. J'ai un remède excellent pour réparer les outrages que nous font les emportemens des hommes. Que veut dire ceci, interrompit Néadarné ? Quoi ! reprit Moustache, vous ne m'entendez pas ? Avant que vous connussiez le Prince... mais, il n'est pas possible que vous ne sçachiez point ce que je veux vous dire : vous conviendrez que dans ces deux nuits fatales , où successivementvous éprouvâtes tous deuxla colère de Concombre, si aucun malheur ne vous étoit survenu, que vous ne pouviez accorder à Tanzaï, ce que sa tendresse exigeoit de la vôtre, sans qu'il ne vous arrivât quelque chose de singulier Je commence à vous entendre, reprit Néadarné. Vous sentez bien, continua la Fée, que cela ne se seroit pu faire, que quelque changement ne se fît en vous. Jonquille, pour vous guérir, exigera de vous ce dont le Prince a été privé. Ce qui seroit arrivé par le Prince, arrivera par Jonquille. P^n suivant la coutume

HISTOIRE JAPONAISE 169

naturelle, il ne se pourroit pas que votre époux ne s'apperçut point de ce que le Génie auroit fait.

Eh ! qu'importe ? demanda Néadarné. Pour le fonds, cela importe peu, répondit Moustache; mais, pour la forme, cela fait une différence. En un mot, cela blesse le préjugé, et c'est, chez les hommes, ce qu'il faut respecter de plus. Or, il faut que je vous mette en état de prouver au Prince, que le Génie vous a respectée; sans cela, vous perdriez sa tendresse, et quelque chose qu'il puisse vous dire, quelque convaincu qu'il soit que vous ne faites qu'obéïr, il auroit l'injustice de vous mépriser, si vous ne reveniez pas à lui, telle qu'il vous imagine. Voilà quel est notre malheur ! les hommes, sans cesse, nous accusent d'artifice, et, sans cesse, ils nous mettent dans le cas d'en avoir besoin avec eux. Ils sont toujours aussi injustes que Tanzaï, et nous méprisent souvent pour les choses qu'eux-mêmes nous pressent de faire. Il y a mille occasions, où, par rapport à leur sotte vanité, la sincérité nous deshonoreroit, et dans lesquelles, règle générale, le mensonge nous assure leur estime. Tel est, par exemple, le cas où vous vous trouvez. Quand même, je ne pourrois pas réparer le tort que vous fera le Génie, vous devriez toujours soutenir à votre époux, que votre vertu n'a point périclité, et mettre tout sur le compte de la nature plutôt que de convenir avec lui, d'un malheur qu'il ne vous pardonneroit pas. Enfin, cette idée de préséance les flatte. Afin d'appuyer vos discours, je vous donnerai un secret immanquable (i),

(i) Ici Kiloho-ée se plaint et le Traducteur après lui, de ce que ce secret de Moustache ne se trouve pas dans ce Livre; comme le Chinois proteste qu'il auroit voulu le donner à sa Patrie, le Traducteur qui

il consiste en trois paroles que même je vous écrirai, afin que vous ne soyez pas dans le risque de les oublier. Dans un autre tems, sans toutes ces précautions, vous pourriez le tromper, mais son amour jaloux le rendra clairvoyant, et nous avons plus d'un sens à surprendre. Le secret lui ôtera tout sujet de suspicion ; je veux même qu'il le serve plus qu'il ne seroit nécessaire. Plus il s'en plaindra, plus il sera content : Au reste, ne rougissez pas de vous servir de cet artifice. S'il avoit dû porter des marques de la nuit qu'il passa avec Concombre, il n'auroit pas fait difficulté de vous tromper. Il en a été quitte pour vous dire qu'un songe l'avoit guéri, et vous pourrez... Je me suis toujours bien doutée, interrompit Néadarné, que ce songe n'étoit pas vrai, mais quand je lui dirois aussi que c'est un songe qui m'a rétablie, son aventure lui donneroit moins de foi pour mes discours. Oui, si votre récit n'étoit point appuyé par le secret que vous sçavez, répondit Moustache; mais le moyen qu'il doute de vous, quand il se trouvera dans la même peine au moins, que celle où aura été le Génie? Mais, demanda Néadarné, si le secret alloit manquer ? Concombre pourroit bien me jouer encore ce tour-là, vous voyez qu'il vaudroit bien l'autre. Ne craignez rien, répondit Moustache, ce secret n'est pas connu d'elle ; si le Prince étoit de bonne foi avec vous, il vous diroit qu'il n'a pas dû s'appercevoir qu'elle en ait fait usage. Autre article.

croit qu'il n'auroit pas été moins agréable à la France qu'à la Chine, assure ses Lecteurs, que c'est à son grand regret qu'elle en est privée ; il les supplie de ne point imputer la perte de ce secret à sa négligence, et il croit devoir les assurer, qu'après de longues expériences, il a été obligé de traiter de fabuleux, tout ce qui se dit sur cet article.

Vous vous êtes lait une répugnance sur Jonquille, elle tombera à son aspect, il est aimable. Dans le récit que je vous ai fait de mes aventures, il a paru comme mon persécuteur, et cette idée, sans doute, vous l'a rendu odieux; mais je vous avertis encore une fois, que c'est un Génie charmant, et qui joint au pouvoir le plus étendu, les qualités les plus rares. Peut-être prendrez-vous une forte passion pour lui. Ne le croyez pas, dit Néadarné, mon cœur est prévenu d'une si forte tendresse pour Tanzaï, que je défierois tous les Génies de la terre de faire impression sur moi. Vous êtes encore dans l'erreur làdessus, répondit la Fée; le Génie vous mettra à de fortes épreuves, et Tanzaï qui pourroit soutenir votre cœur, sera absent. Ce sera assez pour moi de son idée, reprit Néadarné, et je rougirois trop, si pour ne lui pas être infidelle, j'avois besoin de sa présence.

Avec tous ces beaux sentimens, reprit Moustache, les choses arriveront comme je vous le prédis. Je connois un peu la marche du cœur. Ce qui fait qu'une femme ne manque pas à son amant, c'est qu'elle ne se met point à portée de lui manquer. Dans une occasion lâcheuse, si elle s'y trouvoit, la nature souffleroit sur le sentiment, et ne manqueroit pas de l'éteindre : Il est vrai que quand il se rallume, on est bien étonné, mais la chose n'en est pas moins faite. Cela n'arrivera pas par Jonquille, dit Néadarné, et quand je ne serois pas vivement occupée d'un autre amour, ce ne seroit pas lui que je choisirois, je sens que je le hais.

Autre erreur, reprit Moustache, souvent les hommes, dont les femmes se sont fait une idée rebutante, sont ceux qui parviennent le plus tôt à leur plaire. Etre haï d'abord, est une voie qui d'ordinaire conduit à être violemment aimé. Souvent le caprice agit là-dedans beaucoup moins

que l'amour propre. Un homme paroît, et semble ne voir les attraits d'une femme qu'avec indifférence; nulle louange n'échappe de sa bouche; ses yeux pleins d'une indolence mortifiante, ne disent point à son silence qu'il en a menti : Il la regarde sans mettre de la politesse pour elle dans sa façon de l'examiner; il vaudroit autant pour elle, qu'elle ne fût pas là; son ame ne fait pas semblant de l'appercevoir, peut-être même, paroît-elle s'épuiser d'attention pour une autre femme qui sera là : voilà la haine déterminée, et si par hazard, cet homme si inattentif a du mérite, ce n'est qu'à sa perte, il n'en est que plus insoutenable; s'il étoit stupide, s'il portoit de ces cœurs sur lesquels tout glisse, son suffrage ne seroit presque rien, on n'en seroit flattée que parce qu'il faut faire impression sur tout le monde ; mais quelqu'un d'aimable, ne point trouver que vous l'êtes aussi, cela ne se pardonne point. Dans l'instant tout ce qu'il a d'agrémens, est défaut. Parle-t-il bien, il parle mal, attendu que dans ce qu'il dit, ce que vous desirez, ne s'y trouve point. S'il est sérieux, qu'il est morne ! S'il est sensé, qu'il est pesant? S'il est badin, qu'il plaisante mal ! Voilà votre imagination montée, vous sentez une aversion qui vous fait mal, tant elle est forte. Que cet homme si détesté, sorte enfin de sa léthargie, qu'il vous rende des soins d'usage dans la société, et qui n'affichent rien, le voilà changé,' ce n'est plus lui; votre vanité satisfaite, déchire le bandeau qui couvroit vos yeux; l'attention qu'il a fait à votre mérite, fait, pour ainsi dire éclore le sien. Que dans cette situation, il dise qu'il aime ; à peine a-t-il prononcé ce mot dangereux, qu'un regard lui rend sa déclaration, et plus tendre encore qu'il ne l'a faite. Le cœur passe d'une extrémité à l'autre, on croyoit n'avoir jamais assez de haine, on craint de ne se trouver

HISTOIRE JAPONAISE

jamais assez de tendresse, c'est ce qu'on appelle une surprise de l'amour.

Jonquille est avec vous dans le même cas, vous le croyez affreux, il est aimable ; il vous rendra des soins qui vous découvriront d'abord tous ses agrémens, la surprise n'est pas loin. Encore un coup, ne le croyez pas, lui dit Néadarné, j'aime le Prince, et je verrai sûrement Jonquille avec indifférence. Soit, reprit la Fée, je le crois d'autant plus, qu'il ne nous est pas nécessaire, ni à vous, ni à moi, que vous l'aimiez. Il s'agit seulement de passer une nuit avec lui. Ah ! grand Singe ! qu'elle sera longue, s'écria Néadarné. Jugez-la sans prévention, répondit la Taupe, vous la trouverez courte. A présent, songeons à cet infortuné Cormoran. Depuis dix ans, l'amour et la colère du Génie ont, sans doute, perdu de leur force. Je sçais même que quelquefois, il fait danser devant lui ce malheureux Prince, et lui commande des chansons. Jonquille vous donnera des fêtes, saisissez ce moment pour lui demander la liberté de mon amant; n'accordez, s'il se peut, rien à son amour, qu'il ne me rende l'objet du mien. S'il vous le refuse, prenez cette Pantoufle.

En cet endroit, Moustache fit un signe de sa patte, et une Pantoufle et un papier tombèrent en même tems sur le lit. Voilà, continua-t-elle, le secret que je vous ai promis, et qui peut se répeter autant qu'on le veut; pour cette Pantoufle, prenez-la; quand vous verrez le Génie assoupi, faitez-la lui baiser, elle redoublera son sommeil. Quoi! cette Pantoufle le fera dormir? s'écria Néadarné : Quel conte ! Ce sont choses qui sautent pardessus la conception humaine, répondit la Fée : Oui cette Pantoufle le fera dormir. Quand vous le verrez dans cet état, allez dans les jardins chercher Cormoran ;

L ECUM01RE

montrez-la lui, c'est une de celles que jeportois le jour que nous fûmes séparés ; il a la pareille dans sa poche, il me l'avoit prise en badinant le jour que nous fûmes si désagréablement surpris par le Génie; ordonnez-lui de les mettre, elles le rendront invisible. Sans cette précaution, il ne pourroit pas sortir de l'Isle. Mais interrompit Néadarné, si le Génie s'apperçoit à temsde notre fuite? Ne craignez rien, dit Moustache, son courroux ne seroit à redouter que pour Cormoran. D'abord que la nuit fera place au jour, il ne pourra plus rien sur vous, que vous ne le vouliez; mais serrez soigneusement la Pantoufle et le papier, je n'ai plus rien à vous dire, l'aurore se montre.

Alors, elle éveilla Tanzaï. Ah! jour funeste, s'écriat-il, que tu t'es pressé de me luire! Eh bien, partie de mon ame, dit-il à Néadarné, êtes-vous toujours bien laide? C'est, je crois, pis qu'hier, dit la Princesse. L'exécrable métamorphose ! s'écria-t-il ; encore, si l'une avoit détruit l'autre, j'aurois à m'en consoler, j'aurois du moins précédé le Génie. Trêve de lamentations, reprit Moustache, les équipages sont prêts, il faut qu'elle parte. Tâchez, dit le Prince à Néadarné, en l'embrassant, d'éviter les caresses du Génie, ou du moins que ce soit si peu que rien s'il vous touche. Vous n'y pensez pas, dit Moustache, cela revient au même. Oui dans le fond, disoit le Prince, une est autant que dix, cependant dix me chagrineroient plus qu'une. Vous avez de bizarres délicatesses, répliqua-t-elle, mais ne pensez pas à tout cela, et recouchez-vous; vous me ferez quelque conte, vous avez l'esprit orné. Oh! pour de l'esprit, réponditil, je n'en aurai d'aujourd'hui ; vous êtes contente vous, vous allez revoir votre Cormoran ; grâces à la Taupinière où vous avez vécu, il vous retrouvera comme il

HISTOIRE JAPONAISE

vous a laissée; mais Néadarné... laissons cette idée, elle me tue. Pendant ces discours, Néadarné ne partoit point, et Moustache craignant que Tanzaï ne la retînt, après avoir assuré de nouveau le Prince que Néadarné ne couroit aucun risque, les obligea tous deux de se séparer, et vit enfin partir la Princesse pour l'Isle Jonquille avec autant de plaisir que Tanzaï en eut de douleur. On verra dans les Chapitres suivans, s'il avoit tort de s'allarmer.

Page 1