‹ L'écumoireChapitre 33 sur 47 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Intéressant s il est bien traité.

Néadarné, ainsi qu'on le peut croire, n'alloit pas sans inquiétude trouver le Génie. On fait à moins des réflexions, et sa situation étoit de celles dont toute femme délicate sera toujours embarrassée. Sa laideur ne l'inquiétoit pas, mais ce qui devoit se passer dans cette Isle, lui donnoit les idées du monde les plus désagréables; cependant elle avançoit. Quand elle fut à cent pas du bord, elle fit arrêter ses équipages avec ordre de l'attendre au même lieu.

A peine fut-elle éloignée de ses gens, qu'elle prit son miroir; elle y vit avec une secrète satisfaction que Moustache lui avoit tenu parole, et que tous ses agrémens, non-seulement étoient revenus, mais étoient même augmentés. Quoiqu'elle n'aimât pas le Génie, qu'elle regardât même comme un grand malheur de lui paroître belle, elle auroit pourtant été fâchée de paroître devant lui dans l'état où la malice de Moustache l'avoit

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mise. Toute femme veut plaire, même sans vouloir faire aucun usage des désirs qu'elle fait naître ; quelque passion dont elle soit pénétrée, quelque délicatement qu'elle la sente, elle a toujours sa vanité à satisfaire, et comme c'est le besoin le plus pressé, il faut que l'amour y perde.

Elle sentoit donc une sorte de plaisir à penser que Jonquille seroit ébloui de sa beauté, et regardoit comme un grand triomphe pour elle, de voir ce Génie, accoutumé à posséder les femmes les plus parfaites, avouer qu'elle l'emportoit sur toutes. Elle étoit encore occupée de ces idées, lorsqu'elle arriva aux bords du Lac sur lequel l'Isle étoit située.

On ne doit pas oublier de dire qu'elle avoit fait charger trente barques au moins de Taupes qu'elle avoit apporté de Chéchian, bien conservées par la miraculeuse protection de Barbacela. La Barque qui lui étoit réservée étoit la chose du monde la plus agréable à voir ; ses voiles Jonquille et Argent, étoient chargées de devises galantes, les cordages étoient de même matière que les voiles, et un Amour qui tenoit le gouvernail, sembloit par son attitude vive et tendre, annoncer aux belles qui passoient dans cette Isle, les plaisirs qui leur étoient réservés. Néadarné monta dans cette barque, non sans frayeur; naturellement elle craignoit l'eau, et la figure de cet Amour qui paroissoit servir de Pilote, ne la rassuroit pas. Son voyage cependant fut heureux, et la barque, quoique sans conducteur, fendant les ondes avec une rapidité excessive, ne s'arrêta que dans un Port superbe bâti vis-à-vis le Palais du Génie. Néadarné, l'émotion dans le cœur, et la rougeur sur le front, descendit à terre; son embarras redoubla à la vue de la multitude accourue de tous les endroits de l'Isle, pour

l'admirer. Quoique ce premier effet de sa beauté ne lui déplût pas, l'air ricaneur de ces Insulaires en l'observant, lui fit penser qu'ils ne prenoient pas le change sur ce qu'elle venoit faire auprès du Génie, et sa honte fut sans égale. Elle marchoit toujours, quoiqu'entourée de ces habitans, qui se récrioient sans modération sur le bonheur de leur Souverain, et sur le magnifique présent qu'elle lui apportoit. Néadarné impatientée de leurs éloges, de leurs discours, et de leur jaunisse, arriva enfin à la porte du Palais, bien persuadée que si le Génie étoit aussi jaune que ses Sujets, sa figure n'étoit pas dangereuse. Les Maîtres de cérémonie l'attendoient. Ces gens -là étoient les favoris du Génie, et cette charge avoit auprès de lui plus d'une fonction. Ils dirent à la Princesse que Jonquille n'auroit pas manqué de venir au-devant d'elle, si des devoirs imporlans attachés à sa dignité nel'avoient pas retenu. En attendant qu'il vînt, on la conduisit dans un appartement superbe, où on lui servit une magnifique collation ; elle y étoit encore occupée, lorsqu'une symphonie charmante annonça ce Jonquille si redoutable. La Princesse sentit son cœur en frémir; l'idée de Tanzaï, celle de ce qu'on alloit exiger d'elle, la troublèrent, et lui firent verser des larmes : elle étoit encore dans ce désordre lorsque Jonquille se présenta à ses yeux. Frappé de l'éclat de la beauté de Néadarné, il demeura immobile. Néadarné par politesse s'étoit levée; dans ce premier moment, tous deux ne se dirent rien, mais le Génie sortant enfin de son trouble, pria la Princesse de se rasseoir et se mit à ses genoux. Néadarné n'avoit pas encore osé le regarder en face, mais forcée enfin de lever les yeux sur lui, elle fut extrêmement surprise, et de la majesté de sa figure, et de ce qu'elle n'étoit pas jaune ; elle fit tous ses efforts pour

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qu'il se relevât, mais il n'en voulut jamais rien faire, non plus que de lui rendre une main qu'il lui avait saisie, et sur laquelle, pour ne point perdre de tems, il avoit déjà imprimé plusieurs baisers. C'étoit agir un peu brusquement, mais il étoit si accoutumé aux bonnes fortunes, qu'il commençoit toujours par marquer un peu de respect. Sa coutume n'étoit pas de borner à si peu de chose, ses premières entreprises, et la bouche de Néadarné lui fournissant un beau prétexte pour autoriser ses emportemens, il alloit en approcher la sienne; mais Néadarné le repoussant avec force : c'est vouloir un peu trop promptement, lui ait-elle, me faire envisager l'horreur de ma situation, et Je sçais bien,

Madame, interrompit Jonquille, que je ne devrois pas m'emparer d'abord de ce qu'on ne pourroit pas attendre de vous, même après quinze jours de constance, mais le destin ne me donne qu'un jour, et c'est, à ce qu'il me semble, vous prouver assez mes sentimens, que de ne vouloir pas m'exposer à le perdre. Quoi ! Seigneur, répondit Néadarné, aurez-vous assez peu de générosité pour abuser de l'état où je suis? Ce n'est pas moi, Madame, répondit le Génie, qui ai exigé de vous cette démarche ; mon empressement doit vous dire à quel point je souhaite de vous être utile; vous avez des répugnances, et je dois vous obliger malgré vous. Mais, reprit Néadarné, pourrez-vous être content, lorsque vous ne devrez qu'à la contrainte, un bien que mon cœur vous refusera toujours. Je sçais encore, reprit Jonquille, combien la possession de votre cœur me rendroit heureux, et je ferois tous les efforts du monde pour me l'acquérir, si je croyois pouvoir en venir à bout; mais à quoi serviroit de ma part cette délicatesse? Vous en seriez plus gênée, et je ne vous en paroîtrois pas plus aimable.

Le destin, en m'offrant les plus doux plaisirs, me condamne à être privé de ce qui en fait les plus grands charmes; vous vous donnez à moi à regret. Dans ces instans que vous pourriez rendre si heureux, vous gémirez, votre sévère vertu vous en fera des momens douloureux : Je pourrois vous donner des meilleurs conseils, il ne tiendroit qu'à vous de vous faire un plaisir de la nécessité, elle vous seroit moins cruelle, et vous n'en seriez guère moins vertueuse. Le devoir ne nous est pénible, que parce qu'il n'est pas l'ouvrage de notre fantaisie : l'époux le plus aimable ne déplaît souvent, que parce qu'il est en droit d'exiger ce qu'on lui livreroit avec transport, si l'on ne s'en croyoit pas tributaire. Avec lui, c'est une dette qu'on acquitte; avec l'amant, c'est un présent qu'on fait. Il est naturel qu'on ait plus de plaisir à l'un qu'à l'autre. Je suis avec vous dans le même cas; vous ne m'avez pas choisi, et ce n'est que par cette raison que vous me haïssez; mais enfin vous êtes obligée d'avoir des complaisances pour moi, et je vous demande, uniquement pour vous-même, de les imaginer moins fâcheuses. Eh! le puis-je> s'écria la Princesse, puis-je ne vous pas détester? Mon cœur... Madame, interrompit le Génie, je suis fâché que vous ne me le puissiez pas donner, mais à vous parler franchement, le cœur n'est souvent qu'une chimère, il n'agit pas toujours autant qu'on le pense; je suis devenu Philosophe làdessus; voyons donc de quoi il s'agit, quel est le sujet qui vous amené ici?

Quoi! vous l'ignorez? ditNéadarné. Je sçais, répondit Jonquille, à quoi je dois occuper ici votre loisir, mais ce qui vous fait recourir à moi, m'est inconnu. Je guéris tant de choses, que je ne connois pas toutes mes propriétés. N'avez-vous aussi qu'un remède, dit Néadarné ?

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Non, Madame, reprit le Génie, et vous êtes la seule à qui j'aye vu souhaiter que je pusse en employer un autre; voyons enfin : Qu'avez-vous ? Une Ecumoire... Comment, interrompit-il, une Ecumoire ! ce mal me paroît curieux. Oh ! reprit Néadarné, mon aventure est la chose du monde la plus surprenante, mais je ne pourrai jamais prendre sur moi de vous en instruire. N'importe, dit le Génie, je vous guérirai peut-être sans cela, cependant il seroit mieux que je sçusse précisément, sur quoi j'ai à travailler. Vous sçaurez donc, continua la Princesse, qu'en conséquence de cette Ecumoire dont je vous ai parlé, le Prince mon époux perdit tout, et qu'il ne lui resta qu'elle. Depuis, ce qui ne paroissoit plus s'est rétabli, mais à mon tour, j'ai éprouvé des accidens... Vous n'ignorez pas que le mariage exige de certains soins... Puisse-je, s'écria Jonquille, ne vous être jamais bon à rien, si j'entends ce que vous me dites! Que veut dire une Ecumoire, qui fait perdre ce qu'on avoit, et qu'a-t-elle de commun avec les soins que demande le mariage? Parlez-moi plus clairement, je vous en conjure. Néadarné, enhardie alors par les prières du Génie, lui découvrit de point en point, non sans rougir, ce dont il étoit question. Votre état est fâcheux, reprit Jonquille en souriant, mais il sera aisé de vous en tirer, votre maladie est pourtant singulière, et depuis que je me connois, il ne m'en est pas tombé une pareille entre les mains. Je n'en ai pas pour cela, plus mauvaise opinion; mais, Madame, je crains que votre indocilité pour le remède ne le rende inutile. Ne pourriez -vous pas vous en faire une idée moins affreuse? je ne condamne point vos délicatesses, mais aussi... Eh bien, Seigneur, s'écria Néadarné, si vous ne condamnez point mes délicatesses, n'exigez donc pas de moi ce qui me déplaît

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tant! Madame, reprit Jonquille, je n'exige rien, il dépend de vous d'accepter, ou de refuser mes services. Dès ce moment, vous pouvez partir. Mais, Seigneur, dit Néadarné, j'aurai entrepris un voyage inutile? Il ne tient qu'à vous, reprit Jonquille, qu'il ne le soit pas. Ah cruel ! s'écria-t-elle, le visage baigné de pleurs. Eh bien, divine Princesse, dit-il en se levant ; n'obtiendrez-vous rien de vous-même, et serai-je toujours à vous presser de travailler à votre bonheur? Laissons cette conversation, dit la Princesse, elle m'embarrasse. Je vous embarrasserois bien davantage, reprit Jonquille, si je ne vous parlois plus de rien, mais je connois trop mes devoirs pour commettre cette impolitesse, et je sçais que je dois paroître toujours vous arracher ce que, sans doute, votre clémence me donnera. En attendant, tâchez de ne me point haïr, et venez embellir par votre présence les fêtes que je vous ai préparées. Le Génie alors prit la main de la Princesse, non sans la lui serrer plus qu'elle n'auroit voulu, et elle en rougissant des libertés qu'il prenoit, se laissa cependant conduire en espérant qu'il en resteroit là.

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