CHAPITRE VI
Qui ne sert quà allonger l'ouvrage.
On estime autant dans une Histoire, des Réflexions judicieuses, que des faits élégamment décrits. On a raison; si elles allongent le narré, elles prouvent la sagacité de l'Auteur. En suivant ce principe, on peut se Croire permis de réfléchir ici sur la situation de Néadarné. Toute femme qui dira qu'à sa place, elle n'auroit point eu d'inquiétude, ou sera une hypocrite, ou une de ces personnes à qui il n'appartient pas de connoître les risques de l'occasion, et qui s'y sont toujours abandonnées sans réflexion. (Cette idée peut n'être pas claire, mais tant mieux pour le Lecteur; il aura le plaisir de l'interpréter à sa fantaisie.) 11 est rare qu'une femme du monde se trouve dans un cas dangereux pour elle, sans qu'elle le veuille; sa vertu n'est jamais violentée par les circonstances, et quoique l'on ait entendu dire à plus d'une, qu'en donnant à son amant, tel rendez-vous où elle succomba, elle ne l'auroit pas fait, si elle n'avoit pas
cru s'en tirer à son honneur; on devra toujours croire qu'elle ne doutoit pas de ce qui arriveroit ; et la preuve de cela, c'est qu'un homme à qui l'on aura donné un de ces innocens rendez-vous, n'a qu'à n'en point faire usage pour être brouillé presque sans ressource, avec la vertueuse beauté qui se sera renfermée avec lui. Les femmes ont pour sauver leur vertu, bien des ressources; l'habitude où elles sont de voiler leurs mouvemens, et ce principe de bienséance et d'orgueil qui les étouffe ; notre timidité, notre respect pour elles, et presque toujours l'ignorance où nous sommes des idées qu'elles ont avec nous, et la crainte de leur déplaire, voilà ce qui fait ordinairement les forces de cette formidable vertu qui nous en impose. L'idée du plaisir un peu réfléchie, surmonte infailliblement dans le cœur toutes les idées de préjugé. D'elle-même une femme peut ne se pas arrêter aux images qui pourroient blesser sa pudeur, mais qu'un amant se présente, qu'il plaise, qu'est-ce alors pour elle que la vertu ? Si elle combat encore, ce n'est plus pour la sauver, elle y perdroit trop. Mais il faut céder avec honneur, et mettre du grand dans sa foiblesse: en un mot, tomber décemment, et pouvoir s'excuser soimême quand on réfléchit à son désordre. Peu de femmes tombent d'accord de cette vérité ; mais cela n'empêche pas qu'elle ne soit constante.
Néadarné n'avoit pas pour faire briller sa vertu, le tems que l'on prend d'ordinaire, plus ou moins, selon la pruderie, la majesté et la dissimulation de la personne attaquée. On ne lui donnoit qu'un jour, encore n'étoitelle pas sûre que sa résistance allât jusques au bout. Le Génie étoit aimable, impatient et dans l'habitude de vaincre : Il connoissoit le cœur, faisoit profit de tout, et ces sortes de gens sont extrêmement dangereux. Ils
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amènent le moment, et ne s'y trompent pas. Elle étoit défendue, à la vérité, par la passion qu'elle ressentoit pour Tanzaï, mais pour les intérêts de cette même passion, il étoit important qu'elle la blessât, d'autant plus excusable encore, que son époux ne seroit jamais instruit de ce qui se passeroit dans l'Isle. Que de raisons pour succomber! et il n'y en avoit qu'une, imaginaire encore, qui pût l'en empêcher. Que de personnes qui blâmeront la Princesse, auxquelles il n'en faudroit pas tant ! Suivant ce raisonnement qui pourroit être de moitié plus court, la Princesse n'étoit pas sans émotion pendant que Jonquille la conduisoit.
Il lui fit traverser des Appartemens immenses, plus ornés encore par le goût, que par la magnificence, quoiqu'elle y fût excessive. Du Palais, on entroit dans des jardins charmans, tout ce que l'art a pu imaginer de plus correct, et de plus brillant, étoit joint dans ces lieux aux beautés les plus simples de la nature. On voyoit d'un côté des grottes rustiques et des ruisseaux, dont le murmure tranquille invitoit au plus doux repos, ou aux plus tendres plaisirs. De l'autre, c'étoient des cascades à perte de vue, des cabinets superbes, des statues d'un grand prix. Là, on s'égaroit dans les routes tortueuses et inégales d'un bois que son irrégularité ne rendoit que plus agréable. Ici des allées d'une hauteur surprenante, et compassées avec soin, offroient une promenade plus aisée, mais moins voluptueuse. Les Parterres ravissoient par la variété et la beauté des fleurs dont ils étoient ornés; Flore y avoit à jamais fixé son empire, et Zéphire l'y trouvoit si belle, qu'il sembloit en l'y caressant sans cesse , avoir pour toujours renoncé à son inconstance. Des oiseaux de toutes les espèces habitoient dans ces jardins; la Tourterelle mêloit ses ten-
dres accens aux chants vifs et légers du Serin, et du Rossignol. Des Nymphes charmantes y formoient des danses. Des Bergers plus galants que ceux des bords du Lignon, chantoient sur leur Musette un amour, qui quoique toujours heureux, n'en étoit pas moins fidèle ; tout enfin parloit amour dans ces délicieux bocages, tout l'offroit aux yeux, tout l'inspiroit au cœur, il sembloit qu'on le respirât avec l'air de ce séjour enchanté. La volupté assise au milieu de ce jardin, ordonnoit ellemême les plaisirs, et répandoit sur eux ce charme si flatteur que sans elle ils n'ont jamais. Les amours la couronnoient de fleurs, et formoient autour d'elle les jeux les plus badins.
Néadarné ne put résister à tant d'objets, malgré elle, son cœur s'émut; elle se sentit ce mouvement de tendresse qui trouble les sens, et les prépare à un plus grand désordre. Jonquille qui s'apperçut de ce qui se passoit dans son ame, la regarda avec des yeux qui peignoient si bien ses désirs, que Néadarné ne pouvant supporter leur éclat, interdite, troublée, soupira, et si doucement, que Jonquille voulut dans l'instant même lui faire voir un bosquet qui se trouvoit sur leur route. Néadarné distraite par la confusion de ses idées, s'y laissoit conduire, mais en approchant de ce bosquet, elle le trouva si sombre, et jettant les yôux sur le Génie, le vit si amoureux, que revenue à elle-même, elle refusa sèchement d'y entrer. Jonquille, qui sçavoit qu'il y a plus d'un moment dans la journée, voyant celui-là passé pour lui, ne la pressa pas davantage, et la conduisit du côté où les Nymphes et les Bergers formoient les danses les plus agréables.
Néadarné s'en occupoit, lorsqu'un homme parti avec une vitesse extrême d'un des bouts du jardin, vint, en
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faisant la roue et la culbute, donner au milieu de la danse, et la déranger.
La Princesse, à son emploi, le reconnut d'abord pour Cormoran, mais voulant cacher au Génie, l'intérêt qu'elle y prenoit. Voilà, lui dit-elle, un homme qui s'est fait une danse singulière. Il ne danse pas ainsi pour son plaisir, répondit Jonquille: j'ai peine à croire, reprit Néadarné, que ce soit pour le vôtre. Vous ne connoissez pas ce Sauteur, dit le Génie, c'est l'homme du monde qui a le plus de talens, et qui seroit en même tems le plus heureux, s'il n'avoit pas mérité ma colère en m' enlevant le cœur d'une Fée que j'adorois. Trop humain pour ordonner des supplices cruels, je me suis contenté de le garder toujours dans mes jardins, occupé à remplir la pénitence que vous lui voyez faire. Ah Seigneur ! s'écria Néadarné, daignez suspendre son supplice ! Approche, malheureux, dit le Génie à Cormoran, ose lever les yeux sur ton maître, va au Palais, et fais tes efforts pour amuser l'objet divin qui veut bien commander dans ces lieux. Cormoran ne répondit que par une profonde révérence, et prit le chemin du Palais, non sans faire encore quelques culbutes, tant est grande la force de l'habitude ! Néadarné, en remerciant le Génie, ne pût s'empêcher de le regarder, et le trouva si supérieur à Cormoran, quoique ce dernier fût aimable, qu'elle accusa Moustache de caprice de n'avoir pas répondu à la tendresse de Jonquille. Elle en étoit même déjà au point de le trouver aussi beau que Tanzaï, sans cependant que cette comparaison tirât à conséquence pour elle; elle ne put même penser à son époux qu'en soupirant, et elle se confirmoit plus que jamais dans la résolution de lui être ridelle, lorsqu'on vint annoncer qu'on avoit servi.
Le lecteur voudra bien (tant pour sa commodité, que pour celle de l'Auteur) sauter tout d'un coup du jardin dans la salle à manger, d'autant plus qu'il n'y peut rien perdre.