‹ L'écumoireChapitre 35 sur 47 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Où Von verra entre autres choses combien la Musique a dégénéré.

Cette salle à manger étoit, à ce qu'on assure, extrêmement belle, et le repas étoit digne de ceux pour qui il étoit préparé. Néadarné étoit placée vis-à-vis le Génie, cette situation lui déplaisoit; car enfin on regarde ordinairement devant soi; elle se voyoit condamnée à ne pas lever les yeux, ou à regarder Jonquille, qui, de son côté, commençant à devenir fort amoureux, lorgnoit de la façon du monde la plus incommode. Néadarné, entre autres choses, fut surprise de ne pas voir paroître de Taupes sur table. Seigneur, dit-elle au Génie, vous contraindriez-vous pour moi, que je ne vois point ici votre mets favori? J'ai pourtant apporté une assez grande quantité de Taupes pour que l'on pût vous en servir. Moi! Madame, dit Jonquille, je ne mange point de Taupes, c'est le Gibier du monde dont je fais le moins de cas. Qui vous a donc fait ce conte-là ?

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On m'avoit assuré, reprit-elle, que c'étoit ce que vous aimiez le mieux ; si cela n'est pas , à quoi vous sert-il d'en dépeupler la terre? J'ai eu des raisons essentielles pour le vouloir ainsi, Madame, reprit le Génie, mais elles ont cessé; je ne poursuis plus l'ingrate qui m'avoit outragé. Le supplice de son amant, et l'état où elle est contrainte de vivre, me vengent assez d'elle, et ma colère s'est éteinte lorsque mon amour s'est dissipé. Ceci est pour moi une énigme, reprit Néadarné. Il sera aisé de vous l'expliquer, reprit Jonquille : Ce malheureux que vous voyez là-bas avec ce tympanon, celui qui vous doit le jour heureux dont il jouit, est l'indigne objet que l'on m'a préféré. Mais, Seigneur, dit Néadarné, puisque vous n'avez plus d'amour, pourquoi perpetuez-vous votre vengeance? Pour me pardonner d'être cruel de sang froid, reprit-il, il faudroit que vous sçussiez avec quelle indignité j'ai été joué, et les tourmens affreux dont mon cœur s'est vu la proie. Terminons de grâce cette conversation, et n'empoisonnez pas, en me rappellant un souvenir si fâcheux, le plaisir dont votre vue me pénétre.

Si ce plaisir étoit aussi vif que vous voulez que je le croye, répondit la Princesse, vous n'entendriez parler de votre ancien amour que comme d'un songe dont vous pourriez à peine vous rappeller l'idée ; votre rival ne seroit plus un ennemi pour vous, et vous oublieriez, en me regardant, que quelqu'autre a pu vous inspirer de la tendresse.

Quelqu'un croira, sans doute, à ce discours, que Néadarné ne faisoit pas ce reproche au Génie sans qu'un peu de passion ne s'en mêlât. Kiloho-ée a été prêt de le croire aussi; cependant comme il faut se garder d'interpréter trop promptement en mal des actions qui peuvent

HISTOIRE JAPONAISE

être innocentes, et que d'ailleurs on doit avant que de prononcer sur une matière délicate, en envisager toutes les faces, il a cru, après une profonde réflexion, que Néadarné n'avoit paru un peu jalouse, que pour obtenuplus facilement Cormoran de Jonquille. Cette interprétation est vraisemblable, et le bonheur de trouver des conjectures aussi sensées, n'arrive pas à tous les Commentateurs. Néadarné n'aimoit pas assez Jonquille pour être jalouse d'un amour passé, et la tendresse qu'elle conservoit pour Tanzaï, devoit la laisser là-dessus dans la froideur que l'on a pour les choses indifférentes.

Jonquille, qui étoit aussi vain qu'un autre ne se fit pas toutes ces idées, et remercia la Princesse, autant que par la bonne opinion qu'il avoit de lui-même, il s'y crût obligé. Ah belle Princesse! lui dit-il avec transport, si j'ai paru ne pas oublier absolument auprès de vous, la tendresse que j'ai eue pour un autre, personne du moins n'altérera jamais celle que je me sens pour vous. Il lui tint encore beaucoup d'autres discours, tous fort passionnés, et que pourtant l'Auteur ne nous a pas conservés, soit qu'il les ait trouvés trop difficiles à rendre, soit qu'il n'en ait point fait de cas, c'est ce qu'on ne sçait pas positivement.

Jonquille alloit, sans doute, continuer à ennuyer Néadarné, lorsque celle-ci pour l'en empêcher, lui témoigna l'envie qu'elle avoit d'entendre chanter Cormoran. Ce malheureux Prince s'avança, et s'accompagnant de son tympanon avec une délicatesse infinie, il chanta de la voix du monde la plus touchante, n'importe sur quel mode, l'excès de son amour et de ses tourmens. Tous ceux qui étoient dans la salle en furent si attendris, que les sanglots se firent entendre partout. Néadarné, qui avoit le cœur fort compatissant, fondoit en larmes, et

poussa si loin son étoufferaient, qu'il fallut lui couper son lacet. Jonquille lui-même en avoit les larmes aux yeux, et voyant que la douleur ne discontinuoit pas : Traître! dit-il à Cormoran, t'ai-je ordonné de faire pleurer ma Princesse, et toute mon Isle? Finis la désolation publique; chante mes plaisirs, ou crains que je ne te donne de nouveaux malheurs à mettre en musique.

Eh! ne le grondez pas, dit Néadarné, il m'a serré le cœur, je l'avoue, mais j'ai eu à pleurer un plaisir inexprimable. A peine eut-elle cessé de parler, que Coimoran qui craignoit la colère du Génie, chanta un air si gai, et le joua avec tant de vivacité, que l'affliction diminuant d'abord, et l'air que chantoit Cormoran redoublant toujours de gayeté, il fut impossible aux Courtisans du Génie de se contenir, et le respect qu'ils lui dévoient, ne put les empêcher de former sur le champ une contredanse. Jonquille auroit bien voulu se fâcher; mais entraîné par la force de la musique, il se leva, prêt à se mettre de la partie. Néadarné charmée de le voir si sensible aux talens de Cormoran, lui parla encore de le remettre en liberté, mais il reçut si mal cette proposition, et parut s'offenser si fort de ce qu'elle pensoit à ce Prince, quand elle auroit dû, à ce qu'il croyoit, ne penser qu'à lui, qu'elle résolut de se servir de la Pantoufle, puisqu'on n'en pouvoit rien obtenir. On leva table, et après le café, Néadarné voulant occuper Jonquille, lui proposa une partie de Berland à cinq. Soit, dit Jonquille; jouons au Berland en attendant l'Opéra. Ecoutez, Cormoran, ajouta-t-il, ayez soin de tout, et songez à sçavoir mieux votre rôle que vous ne fîtes la dernière fois. Cormoran partit. Il est donc bon pour l'Opéra, demanda Néadarné. Oui, dit le Génie; s'il ne chantoit pas faux, si ses tons n'étoient pas glapissans,

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s'il paroissoit moins fat sur le Théâtre, et qu'il y minaudât moins, il seroit fort bon Acteur En achevant ce discours, on se mit au jeu, et Néadarné faisant, ou tenant perpétuellement va tout, ayant sans cesse Berland favori, ne filant point, cavant au plus fort, joua avec un agrément infini. Pendant le jeu, Jonquille avoit avancé ses jambes sous la table, et Néadarné ne sçachant à qui elles appartenoient, distraite comme une Princesse, s'en fit un coussin. Bien des gens ont blâmé cette facilité de Néadarné, sur-tout dans les termes où elle en étoit avec Jonquille. Mais qui ne sçait que ce qui tire à conséquence pour les particuliers, n'est rien pour les personnes d'un rang élevé? Une femme de condition ne fait-elle pas sans risque toute la journée des choses qu'une autre qu'elle, n'oseroit seulement jamais penser? N'est-ce pas même, ce noble mépris des usages qui la distingue plus que son rang? D'ailleurs, une preuve que Néadarné ne s'apperçut point que ce fût sur les jambes du Génie qu etoient posées les siennes, c'est qu'elle ne l'obligea pas à les remettre convenablement, et qu'elle n'eut point de distractions : Jonquille, à la vérité, en conçut de grandes espérances, mais qu'importe? Néadarné pou voit bien n'en être pas plus coupable. Que seroit-ce donc! si les femmes étoient obligées de répondre de tout ce que la fatuité des hommes leur fait imaginer sur leur compte? Ne tirent-ils point parti, et des égards innocens qu'on a pour eux, et même du peu de cas qu'on fait de leur personne? Qu'on les regarde, c'est désir. Qu'on ne les regarde point, c'est dissimulation. Les femmes seroient bien malheureuses, si elles pensoient,ou si elles sentoient le quart des impertinences que les hommes leur attribuent. Ordinairement ils ne les croyent ridicules que quand ce sont eux qui le sont.

Jonquille, ainsi qu'on l'a déjà dû remarquer, étoit avantageux; plein de confiance, déjà il alloit demander compte à la Princesse de la faveur qu'elle venoit de lui faire lorsque le jeu finit, et qu'on vint dire qu'on les attendoit pour commencer l'Opéra. Jonquille y conduisit la Princesse toujours lui parlant de sa flamme, et elle, le laissant toujours faire, puisqu'il étoit écrit par le destin qu'elle ne devoit, ni ne pouvoit lui imposer silence.

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