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CHAPITRE VIII

L 'Opéra.

Il seroit difficile de bien décrire l'Opéra de l'Isle Jonquille. Kiloho-ée en quelques endroits se plaint de la sécheresse de l'Auteur Japonois, qui, à son tour, médit du Chéchianien, ce qui suppose que sans parler des autres Traducteurs, le François se plaint de tous les trois, et que le Public se plaindra du dernier, et lui imputera, ou de s'être trop étendu sur des matières stériles, ou d'avoir passé trop légèrement sur des objets intéressans. Mais, à moins de manquer de sincérité, le Traducteur peut-il donner des récits qu'il n'a pas trouvés, et s'il les imaginoit dans les circonstances où ils pourroient être nécessaires, ne se sentiroient-ils pas du siècle où il vit, et pourroit-il en se transportant même dans des tems aussi éloignés que sont ceux où ont vécu ses héros, rendre parfaitement des usages dont il ne reste plus aucune connoissance) N'est-il pas plus à propos qu'il en prive ses Lecteurs, que de leur débiter des

fables dont ils sentiroient bientôt l'absurdité? Le devoir d'un Traducteur fidèle n'est autre chose que de suivre littéralement son Auteur, si ce n'est que lorsqu'il ne l'entend pas bien, il peut le périphraser, le commenter, l'ajuster; le Traducteur de ce Livre avoue franchement que n'entendant pas parfaitement son Auteur, il lui a prêté autant de sottises pour le moins qu'il lui en aura épargnées ; qu'il est devenu long, où le Chinois étoit court; précis, où il ne l'étoit pas; obscur, où il étoit clair; railleur où il étoit moral; Galant, où il étoit Philosophe, et que de toutes les fautes qu'il a faites, il n'en fait excuse, ni n'en demande pardon au Lecteur de quelque façon que ce puisse être, puisque le Livre n'en seroit pas meilleur, et que cet avilissement ne le rendroit pas plus estimable.

Toutes ces raisons, bonnes ou mauvaises, feront qu'on ne sçaura qu'imparfaitement ce que c'étoit que l'Opéra dont il est ici question. A qui s'en prendre? Un Historien imagine quand il écrit, que la postérité sera au fait des usages qui régnent de son tems, et c'est ce qui fait qu'aujourd'hui on ne sçait que par des conjectures, encore très-hazardées, quelle étoit la façon de vivre particulière des Romains, et qu'une chose de cette importance occupe mille sçavans, qui y employent, sans fruit, leurs précieuses veilles. Après un exemple tel que celui-là, le Traducteur doit être excusé, et s'il ne l'est pas, il ne s'en doit plus mettre en peine. S'il avoit à rendre raison de toutes les impertinences qui sont dans ce Livre, il ne finiroit point :

Il est donc à propos qu'il dise, pour terminer ce long raisonnement, aussi ennuyeux pour lui, que pour les Lecteurs, que dans l'Isle Jonquille, vulgairement le Poëme d'un Opéra étoit ridicule, qu'il consistoit

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en de vieilles Fables doucereusement rhabillées ; qu'essentiellement le style en étoit fade, et la Poésie lâche; qu'il ne s'y agissoit, ni de conduite, ni d'intérêt, que l'on y faisoit danser à tous propos, les gens du monde qui dévoient danser le moins, que la personne la plus affligée y venoit chanter ses peines, et que plus d'un héros blessé à mort venoit sur le Théâtre faire son testament avec un accompagnement de flûtes : Qu'il y avoit des entrées de fleuves, et que le Dieu le plus grand, souvent descendoit des Cieux uniquement pour faire, ou pour dire une sottise. Au reste, ce spectacle étoit magnifique et plaisoit sur tout par la décence qui y regnoit. Toutes les Actrices étoient Nymphes, et l'on en trouvoit, aussi-bien dans les chœurs, que dans les rôles principaux. Instruites à jouer toutes sortes de personnages, tantôt Vestales, tantôt Prêtresses deVenus, passant de la garde du feu sacré, aux doux mystères d'Amathonte, Suivantes de la Vertu et de la Volupté, s'acquittant également bien en Public de l'un et de l'autre rôle, ce n'étoit jamais qu'en particulier, que l'on sçavoit quel étoit celui des deux qui leur coûtoit le plus. Elles ne découvroient pas, à la vérité, les secrets de leur art à tout le monde. L'amant le plus enflammé et le plus aimable auroit marqué vainement de la curiosité. Le caprice même ne pouvoit rien sur elles, l'ambition ne les séduisoit pas davantage, et il falloit qu'une divinité plus puissante que les autres, les déterminât à paroître ce qu'elles étoient. Ces foibles particularités que Kiloho-ée nous a conservées de ce spectacle, suffisent, à ce qu'on croit, pour en donner une idée, et pour montrer aux Lecteurs combien ces Actrices étoient loin de la sagesse et du désintéressement qui sont aujourd'hui l'unique caractère des nôtres, et combien les Poëmes de cette

Isle et leurs agrémens perdroient auprès de ceux que l'on admire à présent. En cas qu'une si longue digression fît perdre le fil de l'Histoire, on rappellera ici que Néadarné alloit à l'Opéra, qu'elle y étoit conduite par Jonquille, qu'il lui tenoit des discours dont sa pudeur étoit allarmée, et qu'elle les écoutoit avec patience, autant par politesse, que par l'impossibilité de faire autrement.

Aussi-tôt qu'ils furent arrivés à l'Opéra, on le commença. Quoique Cormoran y fit des merveilles, ils n'en furent amusés, ni l'un ni l'autre. Jonquille étoit devenu amoureux, et voulant tout devoir aux sentimens de la Princesse, sa conquête lui paroissoit douteuse.

Néadarné de son côté, malgré sa passion pour Tanzaï, et sa vertu naturelle, commençoit à s'inquiéter. Devoitelle refuser, ou non? Retournera-t-elle auprès de son époux comme elle en est partie? Mettra- t-elle en œuvre le secret de Moustache? N'est-il pas pour le rétablir d'autre remède que celui qu'on lui propose? Peut-elle le prendre sans danger? Ce Génie est aimable, et pour comble de malheurs, il témoigne qu'il aime; sa tendresse est bien plus à craindre que sa puissance? Quel crime pour elle, si cédant enfin à la nécessité, son cœur l'approuve, et s'y conforme ! on est si fragile! elle se trouve dans une situation si délicate! ce malheureux Prince, objet de toute son ardeur, languit absent d'elle : il gémit de penser seulement à ce qui lui doit arriver. Peut-être soupçonnera-t-il son aventure? Et si le secret de Moustache n'est pas bon? Cependant il doit l'être; le moyen! qu'ayant besoin d'elle, cette Fée voulut la tromper? Qu'il se trouve bon, en est-elle moins coupable? Mais, ce Prince, source de toutes ses inquiétudes, ne s'est-il pas livré aveuglément à la Fée Concombre? Ne croyoit-

il pas d'abord qu'une Déesse recherchoit ses empressemens, et quoiqu'il ait été puni de son infidélité, en a-t-elle été moins commise? il l'a à son retour payée d'un songe; n'appartient-il qu'à lui de rêver? Cependant, si elle le lui rend, la croira-t-il? Qu'importe après tout? et de quel droit, coupable comme il l'est, osera-t-il lui reprocher une faute involontaire, quand la sienne ne l'a pas été? Pourquoi a-t-il couché avec Concombre?

Cette idée fut la dernière de la Princesse, et le souvenir de son injure, lui fit presque voir la vengeance nécessaire. Tant il est dangereux d'avoir tort avec les femmes! il est pourtant vrai au fond, que tort, ou non, cela revient souvent au même.

Jonquille, comme l'on doit voir, ne perdoit point à ce petit raisonnement que la Princesse faisoit en elle-même. Il avoit observé tous ses mouvemens, et le regard qu'elle lui avoit lancé en finissant de se rendre compte, l'avoit instruit de ses dernières dispositions à son égard. Quoiqu'il eût fait semblant avec la Princesse d'ignorer la raison qui la conduisoit chez lui, il en avoit été instruit à fond par Concombre, qui en lui faisant valoir la beauté dont elle lui assuroit la possession, ne lui avoit déguisé aucune circonstance de l'aventure. Ce n'avoit été sans doute, que pour mieux pénétrer les sentimens de Néadarné qu'il l'avoit obligée à raconter elle-même son Histoire; peu accoutumé à se prendre de sentiment, il n'avoit songé d'abord qu'à se rendre heureux, malgré la répugnance de Néadarné ; mais depuis, son extrême beauté, sa vertu et sa modestie lui avoient donné des idées plus délicates. L'amour qu'elle avoit pour un autre ne servoit qu'à donner plus de vivacité au sien. Il imaginoit un plaisir extrême à chasser Tanzaï du cœur dont il étoit maître, et plus la victoire lui parut difficile, plus

il fut flatté du triomphe. En effet, se disoit-il, quel plaisir seroit-ce pour moi que celui de posséder une beauté, qui, désespérée d'être entre mes bras, n'y pousseroit pas un soupir qui ne fût l'interprète de sa douleur; qui me reprocherait mes empressemens; qui toute entière à un autre, accablée de la violence qu'elle se feroit, ne leveroit sur moi que des yeux, qui tout baignés de larmes qu'ils seraient, m'exprimeroient son indignation, et l'horreur qu'elle auroit pour moi. Ah! quelle différence de devoir à ses soins des momens si tendres, d'être l'Auteur de sa félicité, de faire celle d'une beauté chérie, de jouir de ses transports, de son désordre, de lui entendre bégayer qu'elle vous adore, de se sentir serrer avec volupté dans ses bras, d'égarer son ame avec la sienne, de la voir, confondue dans de si doux plaisirs, se perdre elle-même, et vous chercher encore, et de lire enfin dans-ses yeux troublés, l'excès de sa sensibilité, et de son amour? Ah Néadarné! quelle autre que vous, donneroit mieux ces plaisirs? Quel bonheur de vous inspirer tout l'amour que vous faites naître ! quoi ! je vous verrois entre mes bras, dépouillée de cette vertu sévère que vous opposez encore à ma flamme; Jonquille ! l'heureux Jonquille!... Ah! il en mouroit de joye. Mais, adorable Princesse, ne détournez pas ces yeux charmans, laissez-moi m'enyvrer de la douceur d'en être regardé, hélas ! j'y lis moins de colère, mais que j'y trouve encore d'indifférence !

Pendant tout ce beau Monologue, Jonquille regardoit la Princesse, et la Princesse, en effet, ne fuyoit pas les yeux de Jonquille. On jouoit en cet instant un morceau de musique si tendre, que son cœur, déjà disposé, ne put y résister. Le Génie lui prit la main, il la baisa, mais avec une expression si vive, que Néadarné touchée de

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tant d'amour, lui serra à moitié la sienne. Ils étoient tous deux renversés dans le fond de la Loge, elle étoit peu éclairée, malheureusement pour elle, un rideau de Gaze les déroboit aux Spectateurs. Jonquille, hors de lui-même, s'approcha; le baiser le plus enflammé, pris par lui sur la bouche de Néadarné. la retira de son trouble pour l'y replonger mieux encore. Tant que ce désordre "dura, Jonquille pressoit amoureusement les lèvres de la Princesse, et devint enfin si entreprenant, que Néadarné revenant à elle-même, se rejetta sur le bord de la Loge, et ramena sa vertu de la plus dangereuse occasion où elle se fût jamais trouvée. Qui le croiroit, qu'on courût tant de risque à l'Opéra !

Jonquille, au désespoir d'un retour si peu attendu, reparut auprès de la Princesse, et tous deux si égarés, que sa Cour ne put s'empêcher d'en sourire.

Néadarné, qui remarqua ce mouvement malin, rougit, et fut déconcertée au point, que si l'Opéra ne fût venu à finir, elle auroit assurément quitté la place. Elle étoit si honteuse de ce qui venoit de se passer, qu'elle ne répondit rien à Jonquille, ni ne voulut le regarder, même dans les jardins où il la mena, pour lui donner le plaisir d'un feu d'Artifice superbe qu'il lui avoit fait préparer. O vertu! quel est donc ton empire? Si le plaisir t'offense, si toi seule dois remplir une ame, ou chasse l'en tout-àfait, ou ne donne pas des remords!

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