CHAPITRE IX
Combien il est dangereux pour les Jemmes d'être peureuses.
Jonquille étoit pourtant bien mal-adroit, ou bien hardi de proposer à la Princesse, après ce qui venoit d'arriver à l'Opéra, d'entrer dans un Bosquet pour y voir le feu. Pouvoit-il imaginer qu'elle le voulût bien? Cependant elle y entra. Elle fut choquée, à la vérité, de trouver ce Bosquet extrêmement sombre, pendant que le reste des jardins étoit illuminé de façon qu'à peine
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l'on pouvoit croire que le Soleil n'éclairât plus. A pro ■ pos de quoi, dit-elle au Génie, l'endroit où vous me conduisez, est-il si obscur? Nous en verrons le feu avec plus d'avantage, répondit-il; je n'en sçais rien, repritelle. N'en doutez pas, Princesse, dit-il, c'est une expérience de Physique. Elle n'insista plus, ne sçachant s'il disoit vrai ou non ; mais elle résolut de le punir de sa témérité, en cas qu'il voulût abuser de l'obscurité du lieu où ils se trouvoient tous deux. Je serai bien aise, se disoit-elle, de lui faire voir combien il se trompe, s'il croit me trouver sensible, Il verra que tout aimable qu'il est, ma vertu vaut bien ses agrémens; elle étoit encore à prendre cette résolution, lorsque Jonquille la pria de s'asseoir sur un lit de gazon et de fleurs, qui étoit la seule commodité que l'on eût dans ce Bosquet. Néadarné s'y plaça, et le Génie, en soupirant, se mit auprès d'elle. Elle étoit interdite ; et Jonquille, dans une émotion qu'il n'avoit jamais sentie, ne sçut d'abord que lui dire. L'amour est violent quand il inspire le respect, mais pour les plaisirs d'un amant, et pour la commodité d'une femme, c'est l'amour du monde le moins à désirer. Jamais il ne devine, ni ne saisit l'instant, toujours tendre et embarrassant, il fait des protestations de délicatesse, ou peut-être il ne seroit pas puni pour en manquer. Avec toute la condescendance possible, que peut faire une femme à qui l'on parle d'une passion désintéressée? Exhortera-t-elle à la perdre, ou à demander une récompense, quand de soi-même l'on s'en détache? Jonquille n'ignoroit rien de tout cela, et si Néadarné étoit entrée dans le Bosquet avec l'air qu'il lui avoit vu à la fin de l'Opéra, il n'auroit pas été si timide. Mais elle avoit fait ses réflexions; sa physionomie étoit redevenue austère et imposante, et il craignoit qu'en voulant la presser
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trop, elle ne s'armât d'une sévérité dont elle auroit d'autant plus de peine à se dépouiller, qu'elle auroit plus éclaté. Avec toute sa retenue, il avoit saisi la main de Néadarné, il soupiroit, et la Princesse impatientée de se sentir toujours la main serrée, prit son texte là-dessus pour ouvrir la conversation. Seigneur, lui dit-elle, ma main vous embarrasse, et je suis gênée de vous la voir tenir. Ah Princesse! s'écria-t-il, m'enviez-vous cette satisfaction? Elle n'est rien pour vous, c'est tout pour moi : si vous ne l'accordez pas à mon amour, pouvezvous la refuser à mon respect? Il est au-dessus de toute expression. Je ne me reconnois plus, moi, que les plus grandes beautés trouvoient insensible! moi qui aurois cru les honorer en daignant les regarder ! soumis auprès de vous, pénétré de l'amour le plus violent, je n'ose pas même espérer la plus légère faveur. Ce n'est pas encore assez pour vous de m'accabler de votre indifférence, vous me haïssez. Plus je montre d'amour, plus j'excite de colère. Ah! pourquoi avez-vous cherché le malheureux Jonquille? Rien ne troubloit son repos. Pourquoi a-t-il vu vos funestes charmes? Mais, que dis-je? Pourquoi me plaindre d'une passion qui toute malheureuse qu'elle est, fait encore ma félicité ? Ah ! par pitié, tournez les yeux vers moi. Ce n'est point un ennemi qui vous parle, c'est l'amant le plus tendre et le plus passionné, qui tout entier à vous, malgré vos mépris, voudroit pouvoir retrancher de ses jours, ceux qu'il a passés sans vous adorer. Est-ce moi, cruelle! que vous devriez haïr?
Ah, je ne vous hais pas! s'écria Néadarné d'un ton attendri, mais puis-je vous aimer ? Ce cœur que vous me demandez, est-il à moi? Peut-il oublier celui à qui il s'est donné? Son image, cette image si charmante! en
peut-elle être effacée? Si vous m'aimez autant que vous le dites, faites donc éclater votre générosité, détruisez un fatal enchantement, n'en prétendez point cette odieuse soumission à laquelle vous voulez que je m'abaisse : à ce prix je reconnois que vous m'aimez. Ce n'est pas, je sens bien, un effort ordinaire, que celui que je vous propose, mais à qui, pour une si belle action, puis- je mieux m'adresser qu'à vous? Vous détournez vos yeux, vous soupirez, ah ! mes prières ne peuvent rien sur vous. Oui, Princesse, je soupire, répondit Jonquille, et cela pourroit bien m'être permis, après ce que je viens d'entendre. Ce n'est cependant pas mon malheur qui m'arrache ces soupirs, c'est l'impossibilité où je suis de faire ce que vous desirez. Mon pouvoir, sans bornes en toute autre occasion, a dans celle-ci des limites qui me désespèrent. Ne croyez pas que ce soit mon amour intéressé qui me dicte ce refus ; je vous jure par vous-même, qui êtes ce que j'ai de plus cher et de plus sacré, que s'il dépendoit de moi de vous rendre, sans aucune condition ce que vous avez perdu, quelque chose qu'il m'en coûtât, vous seriez satisfaite. Le Génie prononça ces paroles d'un ton si pénétré, que Néadarné ne put douter qu'il ne dît vrai. Pendant qu'il avoit parlé, il avoit approché la main de la Princesse de sa bouche, elle se l'étoit senti mouiller de larmes, et ces témoignages de la sincérité et de l'amour du Génie l'attendrissant, elle soupira, et ses résolutions s'affoiblirent. Ah Jonquille, Jonquille ! lui dit-elle, quand même je croirois ce que vous me dites, quand vos larmes me paroitroient sincères, qu'importeroit-il pour tous deux? Pourquoi vous obstiner à toucher un cœur déjà prévenu, et au point, que malgré l'attendrissement que vous lui inspirez, la passion dont il est rempli, n'en est pas un moment distraite? Je crois pour-
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tant pouvoir vous avouer sans crime, que sans cette première flamme, il auroit peut-être été touché de votre ardeur. Cet aveu n'en entraînera point d'autre, et dans ce séjour dangereux, ma vertu n'aura à rougir de rien. Il y a apparence que Néadarné en disant ceci, ne se souvenoit point de ce qui s'étoit passé à l'Opéra, ou qu'elle croyoit que pourvu qu'on évite la dernière occasion, ce n'est rien que tout le reste.
Eh bien, Madame, reprit le Génie, n'en parlons plus, quoique mon amour ne doive pas être récompensé, je n'en veux pas moins vous prouver qu'il est sincère. Peut-être qu'en ma faveur, le destin révoquera cet Arrêt qui vous paroît si funeste, je n'ose m'en flatter. Mais j'y employerai tous mes soins. Je ne ferai pas du moins le sujet de vos pleurs. Un autre Génie que moi, qui m'égale en puissance, et qui partage mes fonctions, sera choisi, sans doute, pour remplir ma place auprès de vous. Vous vous sentirez peut-être, moins de répugnance pour lui, que pour moi. Ah Jonquille ! s'écria la Princesse, qu'avec un autre que vous, ma guérison seroit impossible.
Quand Jonquille n'auroit été que poli, auroit-il pu entendre de si douces paroles sans remercier la personne qui les lui adressoit ; aussi Néadarné, qui les lui avoit dites sans penser que cela tireroit à conséquence, fut très étonnée lorsque Jonquille la pressant tendrement entre ses bras, plus vif qu'il n'avoit été respectueux, voulut se livrer à toute son ardeur. Cette situation étoit d'autant plus embarrassante pour la Princesse, qu'elle étoit dans cet instant extrêmement touchée, et de la tendresse du Génie, et des sentimens généreux qu'il lui avoit montrés. Rien n'est si dangereux pour les femmes qui sont nées avec un coeur sensible, que cet état d'attendris-
sèment où Néadarné se trouvoit alors. Le malheureux, qui dans ce moment ose les presser, arrache quelquefois autant de leur compassion, que leur amant obtient de leur tendresse. Le triomphe n'en est pas si doux, mais il s'en faut peu qu'il ne soit le même. Qui sçait encore, si ce qu'alors elles appellent pitié, n'est point amour? Dans un état aussi violent, peuvent-elles connoître bien la nature du mouvement qui les agite ? Une coquette ne tomberoit pas dans cet inconvénient, son ame n'est pas capable d'une si tendre impression, il n'appartient qu'à une femme estimable d'en être susceptible. Néadarné, qui étoit une de ces femmes-là, ne sçavoit plus que dire à Jonquille; l'irrésolution dura quelque tems, mais la vertu revint et le Génie sentit par la vive résistance de Néadarné, qu'en vain il prétendroit se la rendre favorable. Qu'on est embarrassé avec une femme vertueuse! c'est bien pis encore avec celles qui font semblant de l'être. Jonquille étoit véritablement dans une situation digne de pitié. Néadarné irritée contre lui, pour lui prouver plus de colère, s'amusoit des fusées qui commençoient à s'élever dans les airs, il n'osoit plus s'approcher d'elle; Concombre attentive à tout ce qui se passoit, invisible pour Néadarné, s'approcha du Génie, et après lui avoir reproché son impertinente timidité, profite, lui dit-elle, du secours que je vais te donner. Achevé ma vengeance et tes plaisirs. Prends garde à ce que je vais faire.
Prenant, à ces mots, la figure d'une grosse Araignée, elle se glissa sous la robe de la Princesse. Néadarné ne la sentit pas plutôt, qu'elle poussa des cris horribles. Ah Seigneur! dit-elle à Jonquille, je me meurs, une Araignée ! Ah ! secourez-moi, délivrez-m'en, ajouta-t-elle à demi évanouie. Jonquille qui ne doutoit pas qu'il n'y
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eût plus de sottise que de sentiment à ne pas profiter de la bonne volonté de Concombre, sçachant le chemin que l'Araignée avoit pris, la chercha où elle devoit être. Cette recherche ne put se faire sans offrir à ses regards, des beautés plus parfaites encore qu'il n'avoit pu les imaginer, des beautés qui perdroient tout à être décrites, le fussent-elles par l'amour même ! Le plaisir que cette vue lui donnoit, le plongea dans un égarement dont il auroit eu tout à craindre, s'il eût été moins amoureux. Ce léger retardement ne fut pas senti par la Princesse, qui, encore évanouie, lui laissoit tout le temsdont Concombre avoit besoin pour achever l'infortune de Tanzaï. Déjà l'enchantement de Néadarné étoit à demi dissipé, lorsqu'elle revint à elle. La peur qu'elle avoit eue de l'Araignée, n'étoit rien auprès de celle qui la saisit, lorsqu'elle vit Jonquille entre ses bras; il ne s'étoit pas préparé à un retour si prompt, et ce fut sans peine qu'elle se déroba à ses emportemens. D'autant plus malheureuse en cela, qu'un instant plus tard, elle était désenchantée sans offenser sa vertu, et qu'elle n'eut pas un assez grand usage du monde pour faire durer son évanouissement autant qu'il auroit été nécessaire.
Ah traître! dit-elle à Jonquille, sont-ce là les effets de cette délicatesse que tu m'avois tant vantée ! la confusion du Génie ne lui laissa pas la force, ni de demander pardon à Néadarné, ni de la retenir lorsqu'elle voulut sortir du Bosquet. Il ne fut pas plus prompt à résoudre s'il devoit lui laisser le tems de se calmer, ou s'il devoit la rejoindre; il prit enfin le dernier parti. Le feu duroit encore, et à la lueur qu'il répandoit de tous côtés, il vit Néadarné peu loin du Bosquet, appuyée contre une statue, et dans l'attitude de quelqu'un qui rêve tristement. Il fut plus tôt à ses genoux qu'elle ne l'eût apperçu,
et les embrassant d'une façon tout à la fois timide et suppliante; voici le coupable, dit-il : Divine Princesse, votre courroux est juste, je mérite toute votre indignation. Ah laissez-moi, perfide ! s'écria-t-elle, laissezmoi, je ne dois plus, je ne veux plus, ni vous voir, ni vous entendre! Oui, repeta-t-il, je suis coupable, je pourrois vous dire, pour affoiblir mon crime, qu'à ma place, personne n'auroit pu s'empêcher de l'être, mais je ne sens que trop que ma justification seroit inutile, et qu'il est tems que je vous délivre d'un objet odieux ; je pars , mais daignez plaindre quelquefois le sort de l'amant le plus tendre. Il vous auroit moins offensée, s'il vous avoit aimée moins vivement. En achevant ces paroles, Jonquille, en effet, disparut. Néadarné, enflammée de colère, ne voulut pas le retenir, et resta appuyée contre la statue ; elle croyoit que sa haine ne pouvoit pas finir; mais voyant après une demi-heure que le Génie ne reparoissoit pas, l'inquiétude commença à l'agiter. Elle songea au but de son voyage, et en maudissant la nature du remède, elle n'en reconnut pas moins la nécessité. Prince ! s'écria-t-elle, cher époux! objet unique de toute ma tendresse ! tu me fais sans doute, à présent l'injustice de penser, que plongée dans les plaisirs les plus vifs, infidelle à ton souvenir et à notre amour, si dans les bras d'un autre, je me rappelle ton idée, ce n'est que pour le faire triompher davantage. Tu formes peut-être le projet de me haïr toujours, pendant que toi seul me réduis dans l'état le plus affreux ! ah, cher Prince! reçois mes soupirs, hélas! je n'en ai encore poussé que pour toi. Mais, Jonquille, ajouta-t-elle par un retour sur elle-même, Jonquille ne paroit pas. Etrangère en ces lieux, qu'y deviendrai-je? Il est coupable, mais l'est-il tant, et dans l'état où je me suis mise avec
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lui, pouvoit-il se contenir? C'est ma peur que j'en dois accuser, peur si vive ! que malgré ce qu'elle vient de me causer, la première Araignée m'en feroit peut-être encore faire autant. Ah Jonquille revenez! Si vous m'aimiez encore, ne seroit-ce pas assez pour vous retrouver que je vous désirasse? Revenez! je vous pardonne. A des paroles si pressantes, le Génie reparut. Néadarné, en le revoyant, poussa un cri de surprise; il lui demanda encore pardon de ce qui s'étoit passé; en personne noble, elle lui accorda sa grâce, et ils reprirent tous deux le chemin du Palais, sans que Jonquille osât lever les yeux sur elle, ni qu'elle daignât non plus le regarder.
Bien des gens dans cette occasion ont donné plus de tort à Néadarné qu'à Jonquille, ils trouvoient qu'elle avoit autorisé l'insolence du Génie, en le mettant à une épreuve à laquelle il n'y a personne qui n'eût succombé. Cela pourroit cependant demander plus de réflexion; et avant de condamner Néadarné si decisivement, il faudrait faire juger la chose par une belle qui eût une horreur invincible pour les Araignées, et qu'elle dit de bonne foi, si, en pareil cas, elle auroit pris l'animal, ou si ayant son amant auprès d'elle, au reste amant maltraité, elle lui auroit ordonné de le prendre.