CHAPITRE X
Qui prépare à de grandes choses.
La modestie de Néadarné et la timidité de Jonquille, leur faisoient jouer un bien pitoyable personnage, d'autant plus sot encore, qu'il falloit que cela finît, et que les façons sont ridicules, où elles ne servent de rien. Car, que l'on permette une réflexion toute simple : ou elle vouloit être désanchantée; ou elle ne le vouloit pas? Si elle étoit contente de sa situation, ou du moins qu'elle la supportât patiemment, à propos de quoi chercher Jonquille, et puisqu'elle l'avoit cherché, pourquoi ne terminoit-elle pas avec lui ? Mais la délicatesse, dira-t-on, vouloit qu'au moins elle combattît; et puis, ce Jonquille qu'on lui propose pour une chose de cette nature, est un homme qu'elle n'a jamais vu. Passe encore si c'étoit quelqu'un que l'on connût un peu; d'ailleurs, il veut du sentiment; c'est le cœur qu'il attaque, et d'une affaire passagère, il en veut faire une réglée : On ne peut pas s'en sauver à moins, et
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quand même on voudrait se rendre, doit-on se rendre tout d'un coup? On peut n'avancer rien de trop, quand on dira que cette dernière idée n'étoit pas celle qui occupent le moins Néadarné, et cela, par des raisons qu'on trouveroit ici, n'étoit qu'elles sont déjà dans un autre endroit de ce Livre.
Jonquille, qui devinoit, à peu près les mouvemens qui agiloient la Princesse, ennuyé d'une si longue résistance, et ne doutant pas, que plus il lui marqueroit d'empressement, plus elle s'armeroit de sévérité, résolut de lui paroître moins amoureux, et d'attendre que la nécessité inspirât à Néadarné une résolution conforme au bien de ses affaires. Ce ne fut pas sans peine qu'il gagna sur lui-même deparoître indifférent. Les nouveaux charmes qu'il avoit découverts à la Princesse dans l'aventure du Bosquet, avoient augmenté ses désirs, mais plus ils étoient ardens, plus il crut que pour les satisfaire, il devoit les dissimuler. Il connoissoit le cœur, et il étoit sûr qu'en blessant la vanité de Néadarné, il l'engageroit à aller plus loin qu'elle ne voudroit. Sur ce principe, en la ramenant au Palais, il affecta de jetter dans ses excuses un air de froideur qu'un amant n'a pas quand il se justifie, et en jurant à Néadarné un respect éternel, il mit dans ses protestations une sorte d'ironie qui lui fit croire que le Génie avoit apparemment tiouvé des raisons pour être plus retenu. Cette réflexion lui donna de l'aigreur, elle répondit au Génie avec sécheresse, elle redoubla quand elle vit qu'il ne s'en plaignoit pas, et lui, sans témoigner qu'il s'en apperçût, la quitta après qu'il l'eut reconduite dans son appartement, et sortit d'un air si détaché, que pour le coup, elle s'abandonna à son indignation. Toute la Cour de Jonquille, qui étoit auprès d'elle, ne put un moment la distraire.
Quoiqu'elle eût été outrée contre le Génie de son manque de respect, elle n'avoit pas douté un instant qu'il n'en fût devenu plus amoureux ; elle se rappelloit ses transports avant l'Araignée, et en les comparant à l'insultante froideur dont après il l'avoit accablée, les choses les plus mortifiantes lui passèrent dans l'esprit. Ciel ! se disoit-elle, être méprisée à ce point ! Voir tant de désirs s'évanouir, après une occasion qui auroit dû leur donner tant de vivacité ! quelle peut donc être la cause d'une indifférence si subite? Tanzaï me louoit tant! Seroit-il possible qu'il ne s'y connût pas, et n'est-ce donc uniquement qu'à son amour, que j'ai dû ses éloges? Mais que m'importe après tout le dégoût que j'inspire au Génie? Ne suis-je pas trop heureuse de ne lui plaire plus ? Sans doute, c'est l'unique moyen de ne point offenser mon époux. Ah Moustache! Moustache! que vous vous trompiez, quand vous croyiez que ce Génie seroit si dangereux pour moi, et que votre secret me sera ici de peu d'usage!
Elle revoit encore profondement, lorsque Jonquille rentra ; il avoit fait de son côté des réflexions nouvelles ; il avoit compris qu'il ne falloit pas humilier long-tems la Princesse, et qu'en lui laissant croire plus long-tems qu'il étoit refroidi, elle prendroit de l'aversion pour lui. S'il n'étoit pas sûr d'être aimé, il étoit certain du moins de n'être pas haï. 11 falloit cultiver ces heureuses dispositions, et il n'étoit pas encore assez bien dans le cœur de Néadarné pour pouvoir sans risque pousser loin ce manège. Il n'appartient qu'aux amans favorisés d'avoir des façons méprisantes; et d'ailleurs, il commençoit à être sûr de sa conquête : il pouvoit du moins entreprendre tant qu'il voudroit, il n'ignoroit pas qu'après ce qui s'étoit passé entre eux deux, Néadarné ne resisteroit
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pas tant, que les libertés qu'il avoit prises avec elle, lui ouvriroient le chemin à de plus grandes, et qu'une femme enfin que l'on a mise une lois dans une situation hazardée, n'est presque plus en droit de se fâcher qu'on l'y remette. Jonquille aborda donc la Princesse avec un air animé; elle ne s'attendoit pas à lui trouver tant de passion, et malgré la vertu qui l'obsédoit encore, elle ne fut pas fâchée de s'être trompée dans ses conjectures. Je ne vous fais point d'excuses, lui dit-il, de vous avoir quittée; vous ne m'en faites point de reproches. J'ai pensé, répondit-elle, que vous aviez vos raisons pour le faire. Ah que vous me justifiez aisément, Madame! reprit-il. Eh quoi! dit-elle, voudriez-vous que je vous trouvasse coupable quand vous ne l'êtes pas? Cela seroit injuste. Oui, je le voudrois, reprit-il; une injustice de cette nature me prouveroit de la sensibilité, et plus vous me trouveriez criminel, plus vous me rendriez content. Je ne croyois pas, reprit-elle, avoir besoin de vous chercher des crimes, et si pour vous satisfaire, il ne faut que vous gronder, je n'ai besoin que de mémoire pour le faire long-tems. A propos de cela, répondit Jonquille, je suis bien trompé si je ne me suis excusé plus que je ne devois, ce n'est pas que je n'aye eu tort, mais c'est qu'il étoit impossible de ne pas l'avoir, et qu'à mon sens, je serois bien plus coupable envers vous, si je l'avois moins été. Que j'aurois perdu, Madame, à être respectueux! continua-t-il, que de grâces! que de charmes! non, il n'est rien qui vous égale! Finissez vos éloges, dit-elle en rougissant, laissez-moi oublier, oubliez vousmême ce que je ne puis vous pardonner, tant que nous nous en souviendrons tous deux. Mais, est-il bien vrai, reprit Jonquille, que votre rigueur subsiste encore ? Si je ne puis me flatter d'un sort plus doux, que vous me
rendrez malheureux ! et qu'il vaudroit bien mieux pour moi, si je dois toujours être l'objet de votre haine, ignorer tous les attraits dont vous me défendez de parler ! Jamais, Madame, je n'en perdrai le souvenir ; toujours occupé d'un moment qui auroit été si doux pour moi, si vous l'aviez voulu, en me rappellant les plaisirs dont il me combla, je me plaindrai sans cesse de ceux que votre cruauté m'a fait perdre. Eh bien, répondit-elle en souriant, ne vous exagérez point ce dont vous avez joui, et ce qui vous a manqué ; vous n'aurez plus rien à désirer. Je ne m'exagère rien, Princesse, répondit vivement Jonquille, et mon imagination, sans doute, est bien loin encore du bonheur que vous me pourriez faire; au nom des Dieux, consentez-y. Non assurément, dit-elle. Eh bien, continua-t-il, permettez-moi d'agir sans votre consentement. Ce seroit bien pis, reprit-elle, si cela arrivoit, vous ne me devriez point de reconnoissance, et du moins je voudrois... Mais de quoi vais-je m'inquiéter! Il vaut mieux que vous ne me deviez rien, vous en serez moins ingrat. Moi ingrat! s'écria-t-il, ah Madame! si vous sçaviez combien vos bontés redoubleroient mon amour, vous ne balanceriez pas un moment à m'en accabler. Je vous ai déjà dit que j'aimois un autre que vous, reprit-elle doucement, que voulez-vous que je vous donne ? Que tout ce que le destin veut que vous me donniez, reprit-il, me soit donné par vous, et que je n'aye point la honte de le remercier d'un bonheur dont je voudrois n'avoir obligation qu'à vous seule. Eh bien... Nous verrons, repartit-elle, embarrassée, de cette conversation, mais ne me parlez plus de rien, je ne veux, ni ne dois rien prévoir.
Néadarné, en finissant ces paroles, alla prendre un Luth qu'elle vit dans le salon, et résolut de s'en occuper,
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croyant avoir beaucoup gagné d'empêcher Jonquille de lui parler davantage. Jonquille de son côté se prépara à l'écouter, content de l'avoir rassurée sur ses charmes, et sûr que ce n'étoit pas peu d'avoir pu l'entretenir de l'affaire du Bosquet, sans qu'elle s'en fût fâchée. Néadarné commença donc à pincer le Luth; mais si tendrement, et elle chanta en même tems avec tant de grâces, que Jonquille, hors de lui-même, eut toutes les peines du monde à contenir son ardeur, et que Cormoran enchanté de la Princesse, fut obligé d'avouer que sa Vielle et son Tympanon étoient bien au-dessous du Luth, quand cet instrument étoit touché avec autant de précision, de brillant et de délicatesse.
Le souper vint interrompre ces plaisirs, et en fournir d'une autre espèce. Néadarné, qui commandoit en Souveraine, voulut que Cormoran se mît à table, et le Génie, pour plaire à sa divinité, le permit. Cormoran qui avoit beaucoup d'esprit, quoiqu'il l'eût singulièrement tourné, fut très-amusant. Néadarné, qui commençoit à prendre du goût pour cette espèce d'esprit, et qui cherchoit à s'étourdir sur sa situation présente, lui répondit trèsbien dans le même genre, et Jonquille prenant le même ton, ils poussèrent si loin le rafînement des expressions, et la singularité des idées, qu'à la moitié du repas, aucun d'eux ne s'entendoit plus. Malgré l'envie que la Princesse avoit de prolonger le souper, il finit ; et après une partie de Berland que Jonquille lui accorda par grâce, il la conduisit dans son appartement ; et en l'assurant d'un prompt retour, il la laissa entre les mains de ses femmes, à qui il ordonna d'user de diligence, et de mettre bientôt Néadarné en état de répondre à sa flamme,