CHAPITRE XI
Distraction de la Princesse.
Néadarné frissonna en entrant dans cette Chambre fatale; il n'étoit plus question pour elle de s'éloigner le péril, elle le voyoit prochain, le Génie alloit rentrer. Elle sentoit avec douleur qu'elle ne le haïssoit pas, et se craignoit d'autant plus, qu'elle écartoit l'idée de Tanzaï quand elle se présentoit avec trop d'avantage. Quelque amour qu'elle eût pour son époux, elle ne pouvoit se dissimuler les grâces de Jonquille, et sa
supériorité en tous genres sur le Prince de Chéchian. Quelquefois, elle pensoit qu'elle devoit s'abandonner à sa situation, puisque rien ne pouvoit l'en sauver, mais la vertu reprenant le dessus, lui faisoit rejetter cette idée; souvent aussi, elle s'y abandonnoit avec plaisir.
Quand cela m'arriveroit, se disoit-elle, qui en instruira mon époux? Le secret de Moustache ne me met-il pas à l'abri de ses soupçons? Mais, quand je pourrois lui cacher mon deshonneur, puis-je me le dérober, et des remords éternels ne me puniront-ils pas de mon crime? De mon crime! ai-je cherché à le commettre? N'est-ce pas un oracle qui m'envoye dans ces lieux? En proie aux désirs du Génie, n'y puis-je pas être livrée sans partager ses transports; et quand même je les partagerois, seroit-ce ma faute? Puis-je répondre des mouvemens de la nature, sa sensibilité est-elle mon ouvrage? Si l'ame devoit être indépendante des sentimens du corps, pourquoi n'a-t-on pas distingué leurs fonctions? Pourquoi les ressorts de l'un sont-ils les ressorts de l'autre? Ah sans doute ! Cette bizarrerie n'est pas de la nature, et nous ne devons qu'à des préjugés, ces distinctions frivoles. Si elles étoient véritablement en nous, soumises à nos volontés, dépendantes d'elles, elles ne nous domineroient pas. Pourquoi cette lumière qui nous fait appercevoir le bien ou le mal, n'est-elle pas assez puissante pour nous guider? Quel avantage est-ce pour moi que ce discernement qu'elle me procure, si me laissant toujours en liberté de choisir, son impulsion ne me détermine pas? Et si ce choix est en ma puissance, pourquoi m'oblige-t-on aux remords? Non, les Dieux ne sont pas assez injustes pour nous punir d'un mal qu'ils pouvoient nous empêcher de commettre : Puisqu'ils sont les auteurs de la nature, ils connoissent, sans
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doute, son pouvoir ; c'étoit à eux à mettre en nous ce rayon divin ; cette force intérieure contre laquelle nos efforts auroient été vains. Nos devoirs alors se seroient confondus avec nos mouvemens; cette tyrannie salutaire nous auroit rendu plus parfaits, plus dignes d'être leur ouvrage. Ont-ils craint en nous éclairant, que nous ne fussions trop près d'eux, ou ont-ils voulu se réserver le plaisir barbare de nous demander compte des défauts dont ils ont accompagné notre existence? Mais que disje? malheureuse ! et d'où me vient donc la répugnance que j'ai pour Jonquille? S'ils ne m'avoient pas soutenue, auroit-il encore à désirer? L'amour que je me sens pour Tanzaï, tout fort qu'il est, ne me jetteroit pas dans un si. grand desordre. Ah! les Dieux nous éclairent plus que nous ne croyons ; si nous étions attentifs à cette voix secrette qui nous parle, si nous ne la faisions pas taire, nos mouvemens se décideroient tout d'un coup ; et nous éprouverions moins de combats dans notre ame, si cette voix étoit moins puissante. Mais, après tout, que m'importe ce Génie? Quand je cederois à ses désirs, ne puis-je pas toujours, occupée de mon époux, ne m'entretenir que de sa tendresse? Eh! lame ne s'égaret-elle pas? Et malgré ma vertu, n'ai-je pas été dans ce Bosquet, près de succomber? Voyois-je Jonquille? Pensois-je à mon époux? Ne m'étois-je pas perdue moimême? Qui me répondra que je ne m'égare plus? Je me suis arrachée au péril, mais quels efforts ne m'en a-t-il pas coûté? Le trouble de mon cœur, cette volupté qui s'est emparée de mes sens, ces mouvemens confus ne me disent-ils pas tout ce que j'ai à craindre? Et qui combats-je ici? Le plus aimable des Génies ! Ah ! tâchons d'en perdre l'idée, fermons les yeux sur son mérite; que seroit-ce pour moi qu'un plaisir qui nie couteroit tant de
larmes, et qu'est-il auprès de cette satisfaction si pure, qui ne nous abandonne jamais quand nous n'avons rien à nous reprocher?
Pendant que Néadarné faisoit ces réflexions, ou d'autres semblables, ses femmes l'avoient deshabillée; il ne lui restoit plus qu'une robe légère qu'on alloit encore lui ôter pour la mettre au lit, lorsqu'elle ordonna à ses femmes de se retirer. On lui représenta respectueusement qu'il falloit qu'elle se couchât, elle répondit, en se jettant sur un canapé, qu'elle ne vouloit point se coucher, et témoigna tant d'opiniâtreté sur cet article, qu'à la fin ses femmes se retirèrent. Elles étoient à peine sorties, qu'elle courut fermer toutes les portes de sa chambre. Elle se croyoit bien en sûreté contre Jonquille, et reprenoit le chemin de son canapé, lorsqu'elle apperçut auprès d'elle, celui contre qui elle prenoit tant de précautions. Elle en fut d'autant plus effrayée, qu'elle se voyoit dans un état où il lui seroit difficile de se défendre contre lui, et qu'elle se doutoit bien qu'en cas qu'il employât la violence, personne ne viendroit la secourir. Eh quoi, Madame, lui dit-il, voyant qu'elle s'arrangeoit sur son canapé, toujours des précautions contre moi? Et vous, lui répondit-elle, prétendez-vous toujours me persécuter? Vous donnez, reprit-il, un nom peu honnête à mes intentions, vous sçavez que je ne veux que vous servir, vous reconnoissez mal mon zélé. Ce zélé, repliqua-t-elle, m'est suspect, et vous m'avez montré trop d'amour pour que je n'en déteste pas la source. Je n'ai donc plus rien à vous dire, Madame, répondit-il, je pourrois vous répeter que pour vos intérêts même, vous devriez me montrer moins de rigueur , mais vous les consultez si peu , que, sans doute, vous ne m'en croiriez pas. Jouissez donc du plaisir que vous
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donne votre sévérité, et des charmes de votre état. Que l'heureux Tanzaï, en vous retrouvant si ridelle, s'applaudisse de vous revoir, et qu'il imite votre exemple, si jamais le bonheur de sa destinée le ramené entre les bras de Concombre. (Ici la Princesse devint fort attentive, et fronça un peu le sourcil.) Je ne vous parle plus de mon amour, continua Jonquille; par une bizarrerie que je ne connois pas, plus je vous en témoigne, plus vous me montrez d'aversion. Au riez-vous mieux aimé qu'usant du privilège de mon emploi, je vous eusse traitée comme une femme ordinaire? Mais non, dit plus doucement la Princesse. Ce sont donc, reprit Jonquille, mes égards qui me perdent auprès de vous, et j'aurois surmonté cette fierté si farouche si je l'avois moins ménagée ? Je cherche à vous rendre votre situation moins pénible ; je crois qu'il est mieux pour vous, puisqu'enfin vous devez céder, que vous m'apportiez moins de répugnance, et ce procédé, dont toute autre que vous auroit sans doute été touchée, vous révolte. Ah Princesse ! ajouta-t-il en s'asseyant sur le canapé, je méritois de vous moins d'injustice, et plus de complaisance. (En cet endroit, Néadarné commença à rêver.) J'ose dire, que si vous aviez pu être touchée de quelque -chose, vous l'auriez été de mon amour, et que vous ne lui auriez point opposé une si cruelle ingratitude; ce n'est pas, continua-t-il, en posant doucement sa main sur la jambe de la Princesse, ce n'est pas que je croye avoir mérité de vous aucune récompense, mais vous vous lasserez de l'état auquel Concombre vous a réduite; il ne me sera plus permis de vous revoir, et le Génie dont je vous parlois tantôt, aura l'avantage de vous rendre ce service que vous aurez refusé de moi. (Alors la Princesse le regarda assez long-tems, rebaissa les yeux, soupira assez
tristement, et Jonquille s'avança sur le canapé, et lui prenant la main, poursuvit ainsi son discours): Si vous me haïssiez moins , vous ne vous verriez pas sans horreur obligée de recourir aux soins d'un autre, qui moins sensible que moi, vous fera peut-être regretter d'avoir rejette les miens. Je ne me souhaite pas même cette consolation, je ne pourrois l'avoir qu'à vos dépens, et j'aime mieux en être privé à jamais. A ce discours si tendre, Néadarné serra la main de Jonquille, qui tenoit la sienne, et le Génie avançant à diverses reprises celle qu'il avoit d'abord posée sur la jambe de la Princesse, en fit usage assez indiscrètement pour qu'elle s'en fût offensée, si elle n'avoit été plongée en cet instant dans la plus profonde rêverie. Ah Princesse, dit-il d'une voix entre-coupée, qu'il me seroit doux de vous voir répondre à ma flamme ! Mes sentimens sont dignes d'une aussi grande félicité ; mais cette bouche si charmante, ajoutat-il en la baisant avec ardeur, et vos yeux, sont également muets. J'aurois tort de presser une réponse, elle ne me seroit pas aussi favorable que votre silence.
Il n'a tenu qu'au Lecteur de remarquer qu'à mesure que Jonquille parloit, il s'avançoit sur le siège de Néadarné, si bien, et avec si peu de ménagement, qu'il en étoit enfin venu au point de le partager avec elle, et qu'il avoit profité de sa distraction pour prendre les plus grandes libertés. Elle sortit enfin de son assoupissement à la dernière, mais le Génie avoit si bien pris ses mesures que quelques fussent le efforts de Néadarné, ils ne lui servirent à rien. A peine se fut-elle apperçue qu'il étoit inutile de combattre, qu'elle pria Jonquille dans les termes les plus supplians de ne pas pousser plus loin ses entreprises ; mais le Génie, aussi distrait en ce moment qu'elle l'avoit été elle-même, ne répondit à ses
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prières que par de plus grands efforts : Elle recommença sa résistance, mais elle éprouva pour lors que si la vertu peut toujours combattre, elle n'est pas toujours sûre de vaincre. Les obstacles que le Génie opposoit à sa suite, et ses transports, excitèrent enfin sa fureur. Barbare, s'écria-t-elle, ah traî...! Le cris les plus douloureux l'interrompirent, et par la peine qu'elle eut à être desenchantée, il ne tint qu'à elle de juger de la force de l'enchantement.
L'affront qu'elle essuyoit, et sa résistance l'avoient accablée de douleur et de fatigue, et la firent tomber dans une espèce d'anéantissement qui lui ôtoit la force de faire éprouver au Génie la violence de son courroux, et lui déroba en même tems, le désagrément d'être témoin de ses transports. Jonquille! le victorieux Jonquille! loin de la secourir, goûtoit à loisir les charmes de son triomphe.
Cette beauté si fiere qu'il adoroit, étoit enfin devenue la proie de ses désirs, il attachoit sur elle des regards enflammés, il l'accabloit des plus tendres caresses, et lui demandant pardon dans les termes les plus passionnés, il alloit sans doute lui faire de nouvelles insultes, lorsqu'un profond soupir lui annonça que Néadarné reprenoit ses sens. Il crut qu'il seroit plus décent que la Princesse en ouvrant les yeux, le vît à ses genoux ; il s'y jetta en l'admirant. Le désordre dans lequel il l'avoit mise, larendoit encore pluscharmante; des pleurs couloient de ses beaux yeux à demi-fermés, elle les ouvrit enfin. La situation où elle se retrouva, augmenta ses larmes, et donna de nouvelles forces à son indignation ; elle se releva avec fureur, et courant aux portes pour sortir, son désespoir redoubla quand elle connut qu'il ne dépendoit pas d'elle de fuir ce Génie qu'elle abhorroit.
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Ah monstre ! s'écria-t-elle, monstre indigne du jour ! ose-tu t'offrir encore à mes regards ? Ose-tu me retenir ?... Pour bien exprimer la colère de la Princesse, et rapporter ici tout ce qu'elle dit à Jonquille, il faudroit s'être trouvé dans la même situation : On laisse donc aux Lecteurs femelles cet endroit à remplir. Néadarné, à force de quereller le Génie, s'épuisa; il l'avoit prévu, et dans une contenance hypocrite, il attendoit qu'elle finît. Eh bien, Madame, lui dit-il, quand il vit qu'elle ne parloit plus, me voudrez-vous toujours punir de mon zélé, et vous opposerez-vous sans cesse à ses effets ? Est-il dit que vous ne voudrez jamais consentir à ce desenchantement qui vous est si nécessaire ! Ah traître ! s'écria-t-elle, plût aux Dieux que je fusse encore à le souhaiter ! Si vous n'avez que cette raison pour me haïr, reprit-il, vous pouvez m'honorer d'un sentiment moins rigoureux : Quelque chose que vous ayez imaginée, que vous ayez même éprouvée, vous êtes telle que vous étiez, et sans un consentement formel de votre part, vous ne pouvez sortir de votre état. Je ne vous l'ai pas dit d'abord, parce que je ne voulois devoir qu'à vous seule, le plaisir de vous voir volontairement entre mes bras. Peut-être ne m'en croyez-vous point , et qu'irritée contre moi, comme vous l'êtes, vous vous reprochez même de m'entendre ; mais il vous est aisé de vous convaincre par vous-même que ce que j'avance n'est point faux. Je ne prétends, au reste, vous assujettir à rien ; maîtresse de rester, ou de partir, si je vous rends grâces de l'un, vous ne me verrez point fâché de l'autre.
Pendant que le Génie parloit, Néadarné on ne sçait comment, reconnut qu'en effet, son desenchantement n'étoit point réel ; elle ne pouvoit en accuser le secret de Moustache, puisqu'elle n'avoit point prononcé les trois
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paroles qui le composoient, et elle retomba dans une nouvelle perplexité, quand elle ne put plus douter de la nécessité de permettre tout à Jonquille, ou d'être hors d'état pour toujours d'accorder quelque chose au Prince. Enfin, Madame, reprit le Génie, la nuit se passe, et vous ne décidez rien. Elle alloit lui répondre, lorsqu'un Génie de la Cour de Jonquille parut dans la Chambre. Seigneur, lui dit-il, daigne ta clémence me pardonner, si je viens troubler ton repos, mais deux Dames que la Princesse seule égale en beauté, viennent d'arriver en ces lieux, elles implorent ton secours avec tant de vivacité, et leurs maux exigent des remèdes si prompts, que j'ai crû devoir t'avertir des plaisirs qui t'attendent.
C'en est assez, Topaze, dit le Génie, sortez ; et vous, Princesse, dit-il à Néadarné, vôlerai-je à ces infortunées, ou fixez-vous mes pas auprès de vous? C'est à vous de vous décider, et à seconder le penchant qui m'attache à vos charmes. Topaze va peut-être revenir, dit-elle. Cette crainte est-elle, demanda-t-il, la seule qui vous occupe? Elle sourit. Jonquille, content de cet aveu, l'enleva, la porta dans ce même lit où elle croyoit qu'elle n'entreroit jamais, et dans l'instant, la vertu et le scrupule bannis tous deux d'auprès d'elle, cédèrent en soupirant leur place aux plaisirs.
JG