‹ L'écumoireChapitre 40 sur 47 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Qui apprendra aux Prudes qu'il est des occasions dangereuses.

S'il est flatteur de triompher d'une beauté sévère, il faut avouer aussi qu'il en coûte bien pour en venir là. Une chose qui doit surprendre, c'est que depuis que les femmes sçavent qu'il faut céder, elles n'ayent point encore jugé à propos de retrancher les façons. Il y a à la vérité de certains fats dans le monde qui soutiennent qu'on ne leur a jamais opposé de résistance, mais il n'en est pas moins vrai qu'ils mentent. Souvent ils se vantent d'avoir obtenu des faveurs, où on les a accablé de mépris; heureusement pour les femmes, cela ne tire pas à conséquence et les honnêtes gens n'en ont pas moins à soupirer : quelque jour peut-être elles penseront mieux, ou plus mal; je dis plus mal, car Jonquille auroit eu moins de plaisir, si Néadarné avoit été moins farouche.

Il étoit parvenu, ainsi qu'à présent tout le monde le sçait,à la tenir de son aveu. Toute autre que la Princesse

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n'auroit pas révoqué son consentement, mais elle étoit douée d'une vertu qui ne finissoit pas sur ses bienséances, et à qui les sottes délicatesses de Jonquille en faisoit sans cesse imaginer de nouvelles. Quoi qu'on en dise, ce Génie étoit moins adroit qu'on ne nous l'a peint. Passe qu'il demandât à Néadarné la permission de la porter dans son lit. Une chose de cette nature vaut au moins une politesse, encore est-il des occurences où il est plus poli et plus sûr de ne rien dire. La vertu n'est jamais plus cérémonieuse que quand on lui laisse le tems de l'être, et il n'est pas décent d'obliger une belle à refuser ce qu'elle laisseroit prendre, si on s'avisoit de cette voie. Jonquille, quoique fort amoureux, pria la Princesse de lui permettre d'approcher d'elle, et la Princesse sur le champ ne manqua pas de le prier de n'en rien faire ; il se révolta à ce refus injuste, et s'avisant enfin de ses bévues, il approcha malgré elle, et par ce coup d'autorité, lui en imposa si bien, qu'elle n'osa plus rien dire. Il se hazarda alors à lui donner de ces noms tendres en usage parmi les gens qui sont parfaitement bien ensemble. Si elle ne les lui rendit point, du moins ne s'offensa-t-elle pas qu'il les lui donnât. De là, en homme qui connoît le prix de gradations, il la prit dans ses bras, l'y serra voluptueusement, et par des caresses faites à propos, lui donna insensiblement une idée assez vive du plaisir, pour qu'elle ne pût plus s'occuper d'autre chose. L'amoureux Jonquille, enfin payé de sa délicatesse, reçut autant qu'il donnoit, et vit sa Princesse ennyvrée de volupté, se prêter de bonne grâce aux soins qu'il prenoit pour son desenchantement. Il craignoit encore un retour fâcheux, et pour le prévenir, il crut ne devoir pas laisser à la Princesse le tems de la réflexion, et s'épargner les intervalles. Cette ruse fit son

effet, et une fantaisie de Néadarné en rendit le succès entier : elle alla s'imaginer que Jonquille ressembloit à Tanzaï, et en s'étonnant fort en elle-même que cette ressemblance ne l'eut pas frappée plutôt, elle se livra à son erreur, et par amour poui le Prince , ne laissa rien à désirer à l'ardeur du Génie. Propos charmans, caresses tendres , soupirs enflammés, transports voluptueux, abandon de soi-même, rien ne lui manqua. Tout grand Enchanteur qu'il étoit, il fallut, après avoir fasciné les yeux de la Princesse , un tems considérable, qu'il laissât reposer le charme. Néadarné sentit tout ce qu'elle perdoit au retour de sa raison , il lui vint des idées tristes; son descenchantement ne l'occupoit plus, elle voyoit alors que telle étoit la volonté des Dieux qu'il fût l'ouvrage de Jonquille, c'étoit une chose faite, elle y étoit totalement résignée. Elle cessa de se faire des reproches sur son infidélité, et trouva d'aussi bonnes raisons pour l'autoriser, qu'elle en avoit eues pour s'en défendre. Après tout, avoit elle cessé d'adorer le Prince, et n'étoit-ce pas l'ouvrage de la passion la plus forte, que de lui avoir fait ressembler Jonquille ? Ce qui l'inquiéta le plus, fut l'incertitude où elle étoit sur le secret de Moustache. Pouvoit-elle jamais avoir une plus belle occasion de l'éprouver? déterminée à sçavoir absolument ce qui en étoit, elle voulut prononcer les paroles mystérieuses; elle les avoit oubliées, et Jonquille avoit tellement brouillé ses idées, qu'elle crut pendant longtems qu'elle ne s'en ressouviendroit jamais. Il n'y avoit pas d'apparence d'aller chercher le papier sur lequel elles étoient écrites : qu'en auroit pensé Jonquille ? Il n'auroit pas manqué de voir ce que c'étoit, et si elle l'avoit perdu tout-à-fait, le moyen de reparoître auprès de Tanzaï ? Pendant qu'elle étoit dans cet embarras,

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Jonquille prêt à recommencer le charme, vint de nouveau la presser et l'interdire. Elle se souvint heureusement qu'on avoit mis ses poches sous le chevet. En se détournant avec adresse, elle prit son secret, et s'en servit si à propos, que Jonquille crut la Princesse plus enchantée que jamais, s'en plaignit, et la remercia. Il ne manqua pas d'attribuer à Concombre une chose si peu ordinaire, et plus il la soupçonna de vouloir rendre éternel le malheur de la Princesse, plus il s'empressa d'y remédier. Néadarné, qui, quoi que le Génie eût dit de sa sensibilité, n'avoit pas compté sur un si grand zélé de sa part, ne sçavoit comment y répondre. S'en plaindre, c'étoit témoigner une trop grande ingratitude ; le laisser éclater davantage, n'étoit-ce pas manquer trop à Tanzaï. Il étoit singulier qu'elle fît cette dernière réflexion, mais les femmes sont délicates ; et Néadarné, qui croyoit avoir fait assez pour le Prince, se reprochoit ce qu'elle donnoit de plus ; elle alloit prier le Génie de mettre des bornes à sa générosité, lorsqu'une seconde réflexion (on ne finit pas d'en faire quand une fois on a commencé) la détermina autrement. Elle ne pouvait plus douter que le secret de Moustache ne fût bon, mais cette Fée lui avoit dit qu'il pouvoit se répeter autant de fois qu'on le vouloit, et si cela n'étoit pas, et qu'elle s'en lût servie trop précipitamment, quelle ne seroit pas la fureur de Tanzai! Il fallut donc, pour ne plus douter de la bonne foi de Moustache, entendre ce que Jonquille en diroit. Pour le coup, elle eut lieu d'être contente. Le Génie parla si avantageusement du nouvel embarras où il étoit, que de peur qu'il n'en soupçonnât la cause, elle le félicita de ce miracle, et le rejetta entièrement sur lui. Quelque flateur que fut ce propos , il s'en défendit avec toute la modestie possible, et s'obstina à n'en donner l'honneur

qu'à elle seule. Un combat aussi poli ne pouvoit pas finir promptement,et quelque civile que fut la Princesse, Jonquille s'opiniâtra avec tant de fureur, qu'elle fut obligée de prendre tout sur elle. La nuit cependant s'avançoit, et la Princesse qui avoit suffisament essayé son secret, et qui n'avoit plus rien à désirer pour elle-même, se crut obligée de penser à Cormoran ; elle ne sçavoit comment s'y prendre pour le délivrer. Jonquille ne lui paroissoit pas d'humeur à s'assoupir si-tôt, et il lui paroissoit impossible de se servir de la Pantoufle tant qu'il seroit éveillé.

Seigneur ! lui dit-elle, dans quatre heures je pars, je voudrois bien pouvoir donner au sommeil le reste de la nuit, j'ose attendre de votre complaisance... Plutôt vous partirez, répondit-il, moins vous devez l'attendre de moi cette complaisance que vous me demandez; je ne mériterois pas le bonheur de vous posséder, si je le négligeois à ce point ; je veux vous prouver que j'en suis digne. Si vous me promettiez pourtant que je pourrai vous revoir... Moi, interrompit-elle promptement, ah Seigneur ! vous ne l'espérez point! et je ne conçois pas comment vous osez me faire une semblable proposition. J'ai cru, répondit-il, que sans manquer au respect, je pouvois vous la faire, et que nous avions été assez bien ensemble ici, pour que vous me regardassiez au moins comme connoissance. Et c'est précisément, Seigneur, par cette raison même, que, de toutes les personnes de la terre, vous êtes celle que je dois éviter le plus : l'Amour que je ressens pour Tanzaï, et mon devoir, ne me permettent pas même de penser à vous. Jusques ici, je ne suis point criminelle ; les Dieux en m'ordonnant de venir vous chercher, ont pris ma faute sur eux, mais je mériterois leur colère, et le mépris démon époux, si je

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me rappellois jamais votre idée pour la chérir. Quand je vous ai demandé cette permission, Princesse, repritil, c'est parce que jusques au bout, je voulais vous devoir tous mes plaisirs. Si vous connoissiez bien ma puissance, vous ne douteriez pas que malgré tous vos refus, je ne pusse vous voir quand je le voudrois, et obtenir même de votre tendresse, toutes les faveurs que vous réservez à Tanzaï. Maître de prendre sa figure, c'est sous ses traits que vous me verrez, et vous ne sçaurez jamais si c'est à lui, ou à moi que vous livrerez votre cœur. Ah grands Dieux ! quel supplice ! s'écria la Princesse.

Elle se seroit sans doute affligée beaucoup, si le Génie la voyant dans de si tristes dispositions, ne se fût crû dans l'obligation de les dissiper. Néadarné lassée de ses transports auroit bien voulu les éviter, mais comme elle avoit été la victime de son amour pour Tanzaï, il fallut encore qu'elle le fût de ses égards pour Moustache. Il étoit nécessaire de provoquer le Génie au sommeil, et sans cela, elle ne pouvoit délivrer Cormoran. Ce fut par la même raison qu'elle se servit encore de son secret, une victoire aisée auroit moins coûté à Jonquille, et il falloit amener la Pantoufle ; le tems de l'employer arriva enfin. Le Génie, malgré lui, et en disant à Néadarné les choses du monde les plus tendres, sentit ses yeux se fermer; elle, lui faisant dans l'instant sentir la Pantoufle, le plongea dans le sommeil le plus profond ; et sortant brusquement du lit, s'habilla avec la dernière promptitude. Elle y mettoit tant d'application, qu'elle ne s'apperçut pas d'abord que les habits dont elle se couvroit n'étoient pas ceux qu'elle avoit apportés dans l'Isle. L'amoureux Génie qui avoit voulu que Néadarné emportât avec elle des marques de sa magnificence, n'avoit rien oublié pour rendre superbes, et dignes de la beauté

qu'il en paroit, ceux dont Néadarné se couvrit malgré elle. Sa répugnance à cet égard pouvoit avoir plus d'une cause : elle ne pouvoit plus avec ces habits dire au Prince qu'elle avoit rêvé, et n'imaginoit rien pour le tromper là-dessus. Malgré l'inquiétude dans laquelle ces nouveaux vêtemens la plongeoient, elle ne put refuser à Jonquille, l'estime que méritoient ses procédés. Elle s'approcha du lit où il dormoit si profondément. Elle le considéra long-tems, sa beauté l'émût. Adieu, lui ditelle en soupirant, adieu, aimable Génie, puissent tes jours éternels couler dans les plaisirs ! puisse-tu perdre à jamais le souvenir de la triste Néadarné ! puisse-t-elle elle-même t'oublier! elle se seroit cru trop heureuse de pouvoir répondre à ton ardeur, et tu ne l'aurois pas prévenue, si son cœur et sa main a voient été à elle. Adieu, elle ne peut rien pour ta félicité, daigne ne jamais troubler son repos! En achevant ces paroles, elle le baisa doucement au front, et s'arracha d'auprès de lui avec une peine dont elle sentit murmurer sa vertu.

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