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CHAPITRE XIII

Où le Lecteur lira des choses qu il prévoit depuis long-tems.

La Princesse, armée de la Pantoufle, traversa, sans être vue, tous les appartemens du Palais. Le Soleil étoit déjà levé; elle craignit comme elle n'avoit pas pu avertir Cormoran de son dessein, qu'elle ne mit beaucoup de tems à le chercher, et que le Génie en s'éveillant, ne dérangeât toutes ses mesures : Heureusement, elle n'alla pas loin. Cormoran que ses malheurs rendoient inquiet, loin de s'abandonner au sommeil, revoit tristement sur la terrasse : Elle se découvrit à lui. Ne perdons point de tems, Seigneur, lui dit-elle, sortez de votre esclavage, et venez dans les bras d'une Fée qui vous adore, vous dédommager de vos peines. Ah Princesse! s'écria Cormoran, seroit-il possible que Moustache pensât encore à moi? N'en doutez pas, Prince, répondit-elle: Oui, son cœur prévenu pour vous de la passion la plus vive, souffre autant éloigné de vous, que vous souffrez absent d'elle. Est-elle toujours Taupe? de-

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manda-t-il : Que j'ai craint que le barbare Jonquille ne l'eût en sa puissance! Echappée tous deux à son courroux, repliqua-t-elle, venez jouir d'un sort plus heureux, et lui rendre cette figure charmante qui vous inspiroit tant d'ardeur. Mais, avez-vous encore la Pantoufle de la Fée? Oui, reprit Cormoran, mais il ne m'a pas été possible, depuis dix ans que je la possède, de la regarder une seule fois ; occupé sans relâche à faire la culbute, ou à travailler aux plaisirs du Génie, ou je n'ai pas eu le tems de la baiser, ou je n'ai osé le faire, de peur que le Génie, me sçachant possesseur de ce trésor, ne me le ravît encore. En connoissez-vous la vertu ? demanda Néadarné. Non, reprit-il, et quelle est-elle? De vous rendre invisible. Ah! que ne l'ai-je sçu plutôt! s'écria-t-il, que cette connoissance m'auroit épargné de tourmens ! Peut-être aussi, dit-elle, que plutôt, elle ne vous auroit servi à rien. L'intention des Dieux étoit sans doute que vous fussiez malheureux dix ans, et avant le tems marqué par leur clémence, vous n'auriez fait que de vains efforts pour votre liberté : Mais, finissons ces discours, craignez encore la colère du Génie, vous êtes perdu s'il s'éveille, prenez votre Pantoufle, et suivezmoi. Ce n'est donc pas lui qui finit mes peines? demandat-il : Non, reprit la Princesse, en vain je l'ai conjuré de m'accorder votre grâce. Du moins, dit-il, êtes-vous guérie? Paix, répondit-elle, que dans l'endroit où je vais vous conduire, aucune indiscrétion ne vous échappe, et s'il en est besoin, soutenez que je n'ai vu le Génie qu'une minute, et encore devant vous; autrement, vous me perdriez; vous sçaurez un jour les raisons qui doivent vous forcer au silence sur cet article, ou à appuyer mes discours. Ne craignez rien, Princesse, dit-il, je vous jure une fidélité inviolable.

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Alors il tira la Pantoufle de sa poche, et suivant la Princesse, il passèrent devant les Gardes de Jonquille sans qu'aucun d'eux les apperçut; ils parvinrent au Port sans rencontrer plus d'obstacles que dans le Palais, prirent une des barques de Jonquille, et quittèrent l'Isle, non sans que Néadarné ne regardât souvent, et avec un peu de tristesse, l'endroit du Palais où elle avoit laissé le Génie. Qu'on ne l'en blâme pas, sa vertu avoit assez éclaté pour qu'elle se permît cette légère satisfaction, et c'étoit bien le moins qu'elle pût faire pour lui, que de le quitter avec quelque regret. Ce n'étoit pas qu'elle l'aimât, mais elle n'avoit rien à lui imputer de ce qui s'étoit passé entr'eux, et ne pouvoit raisonnablement le regarder que comme son libérateur. Toutes ces idées s'effacèrent de son esprit en mettant pied à terre. Elle retrouva ses gens à l'endroit où elle leur avoit ordonné de l'attendre, elle fit monter Cormoran avec elle dans son Palanquin, et reprit le chemin de la Ville Bleue, en s'occupant seulement du plaisir de revoir Tanzai. Elle n'étoit plus inquiète sur le secret de Moustache; l'épreuve qu'elle en avoit faite avec Jonquille, ne lui laissoit pas lieu de douter que le Prince n'y fût trompé.

Avant même de sortir du Palais du Génie, elle avoit prononcé trois ou quatre fois les secourables paroles ; mais quelque confiance qu'elle y eût, elle ne put revoir la Ville Bleue sans émotion. La nécessité où elle étoit de mentir à Tanzaï; la crainte que, malgré ses discours, il ne découvrît la vérité de l'aventure, ou que Jonquille ne fut indiscret; la honte dont en elle-même, elle se sentoit couverte, excitoient dans son cœur les mouvemens les plus cruels, et y balançoient le plaisir d'être réunie à son époux : Ce n'étoit pas sans raison qu'elle craignoit sa présence.

Tanzaï, malgré l'esprit de Moustache, et les consolations qu'elle lui avoit apportées, avoit pensé mourir de chagrin. Quoi! disoit-il à la Fée, j'ai pu consentir qu'elle allât trouver Jonquille; il manquoit à mes maux de faire moi-même mon deshonneur, et de ne pouvoir pas l'ignorer. Que me dira cette infidelle à son retour? Hélas ! en cet instant peut-être elle oublie dans les bras du Génie, mon Amour, et mon desespoir. Pour vous oublier, dit Moustache, je suis bien sûre que non, et je répondrais bien que si, par une fatalité que je ne conçois pas, elle a cédé à Jonquille, sa vertu n'en aura pas été offensée. Oh, sans doute ! reprenoit-il, on se souvient beaucoup de sa vertu, et il dépend d'une femme de la voir présente à son idée dans ce moment-là ! En ce cas, repartoit Moustache, quels reproches pourriez-vous donc faire à la Princesse : Et si par hazard elle revient de l'Isle, telle qu'elle est partie, laide et inutile, de quel œil la reverrez -vous ? Je n'en sçais rien, dit Tanzaï, vous prenez bien votre tems pour me faire de ces argumenslà; vous raisonnez les passions avec une exactitude impatientante, et pourvu que vous fassiez un beau et long discours, le reste vous est de rien. Je hais aussi de vous voir injuste, reprit Moustache, et je voudrois que vous fussiez moins bizarre. Encore un coup, comptez un peu plus sur ma puissance, et que les soins de Barbacela pour vous, vous rassurent. S'il faut pour me calmer, reprit-il, compter sur votre protection ou sur la sienne, je puis garder mes inquiétudes, et à juger de ses soins pour moi, par une occasion où je me suis trouvé, je ne dois pas espérer qu'elle soit utile à la Princesse. Vousmême si votre pouvoir est si grand, que n'avez- vous empêché son départ? Vous sçavez, dit la Taupe, qu'on ne peut s'opposer aux ordres suprêmes du destin. Fort

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bien, reprit-il. Et si les ordres suprêmes du destin sont que Néadarné ne puisse me revenir telle que je la souhaite, que par l'entremise de Jonquille. Puisqu'on ne peut s'y opposer, de quel biais userez-vous pour empêcher qu'ils ne s'exécutent? Vous qui aimez tant les raisonnemens, en voilà un, répondez-y. La chose n'est pas difficile, répondit-elle : Filles du Destin comme nous le sommes, ce qui seroit impossible aux mortels, nous devient aisé; s'il ne peut révoquer ses arrêts en notre faveur, il les adoucit du moins, et nous laissant sous lui la conduite de l'Univers, nous permet de favoriser les objets sur qui nous voulons exercer notre clémence. Vous ne doutez pas, je crois, de mon amitié, et vous devez vous souvenir qu'avant que Néadarné partit, je vous ai dit, qu'en cas que Jonquille n'en agit pas généreusement, il ne trouveroit qu'une ombre qu'il prendroit pour elle. Mais puisque vous pouvez faire cela pour moi, pourquoi, dit-il encore, ne l'avez-vous pas fait pour vous? Qui vous empêchoit de substituer une ombre à votre Cormoran; et de terminer par là sa pénitence? Jonquille s'en seroit apperçu, reprit-elle, Cormoran devoit rester si long-tems en son pouvoir, et il l'a employé à tant d'usages pendant sa captivité, qu'il ne m'auroit pas été possible de le tromper là-dessus. Vous verrez, reprit Tanzaï, que l'usage qu'il doit faire de la Princesse, le rend plus aise à être trompé. En vérité! le Destin votre Père ordonne d'étranges sottises, et vous les réparez par de singuliers moyens. Oh! répondit Moustache, vous ne méritez pas d'être rassuré, ni que Néadarné vous aime avec tant de délicatesse ; quand elle ne pourroit éviter Jonquille, il vous siéroit mal de le lui reprocher ; et quand il fut question pour vous de passer une nuit avec Concombre, vous fîtes

moins de difficulté que Néadarné n'en feroit en pareil cas. Vous crûtes ridiculement que le plus bel objet de la terre vous tendoit les bras, vous vous livrâtes en insensé à tout ce que vous dit la Chouette; et si la Princesse sçavoit à quel point vous lui fûtes infidèle, je ne répondrois pas, que, malgré sa vertu, elle ne sentît quelque douceur à vous en punir. Au nom de Cormoran! Moustache, dit Tanzaï confus, ne lui parlez jamais de cette détestable Isle des Cousins; elle ne fut que trop bien vengée, et si, comme je n'en doute point, vous sçavez le reste de l'Histoire, vous devez me rendre justice, et vous n'ignorez pas que le désir de la revoir, m'en fît plus faire que celui de mon rétablissement. Je vous garderai volontiers le secret, dit la Fée, mais soyez plus tranquille, et ne m'outragez pas au point de douter toujours de mon pouvoir, il va plus loin que vous ne pensez. Le Prince lui promit tout ce qu'elle voulût ; mais son inquiétude étoit si forte, qu'il ne put un moment la suspendre, et que la Fée impatientée de ses plaintes, fut obligée de le faire dormir trois ou quatre fois dans la journée, encore n'auroit-il fait que de mauvais songes, si Moustache, pour l'intérêt de la Princesse, ne lui en eût procuré d'agréables.

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