‹ L'édit de CallisteChapitre 114 sur 252 · Pud · texte numérisé non relu

Pud

2. Pud. ,21, 9 : De tua nunc sententia quaero, unde hoc ius Ecclesiae usurpes. Dans ce passage, Ecclesiae ne peut être qu'un datif. La pensée est en relation immédiate avec l'assertion de Calliste, rapportée 21, 7 : Habet, inquis, potestatem Ecclesia delicta donandi. En discutant cette assertion, Tertullien admet d'emblée la solidarité (impliquée dans la pensée de Calliste) entre la cause de l'Église romaine et la cause personnelle du pontife romain; nulle part dans ce traité on ne surprend la moindre velléité de disjonction; le terrain de la discussion est autre. Tertullien reprochera tout à l'heure à la hiérarchie catholique de vouloir confisquer le personnage de Pierre; présentement il demande à son interlocuteur sur quoi il fonde les prétentions de l'Église. La question est d'ordre théorique (De tua nunc sententia quaero); il ne s'agit pas de reprocher à Calliste une usurpation personnelle, mais de réviser les fondements de sa théorie sur le droit de l'Église à absoudre. Ce contresens, commis par M. Rolffs, p. 55, avait déjà été copieusement relevé par M. Esser, Tertullian De pudicitia, 21, und der Primat des rômisclien Bischofs, p. 203 sqq., dans Der Katliolik, 1902, t. II. Il n'en a pas moins reparu chez Msr Batiffol, Etudes, p. 98, et chez M. de Labriolle. Dès lors ces auteurs ne pouvaient que s'égarer sur le sens de tout le passage.

TBRTULLIEN, 1>K PODICITIA. L93

moral de Pierre : Pierre revit, comme privilégié de l'Esprit, dans les modernes prophètes : voilà les héritiers du charisme de Pierre, voilà dans L'Église les dépositaires du pouvoir des clefs. Aussi est-ce par leur ministère, non par le ministère du corps épiscopal, i[ur s'exerce désormais ce pouvoir divin : Dieu ne l'a pas livré au hasard d'une institution humaine ; il se l'est réservé à lui-même et à ceux qu'il favorise du don gratuit de l'Esprit, par investiture directe1 : Et ideo Ecclesia quidem delicta donabit ; sed Ecclesia Spiritus per spiritalem hominem, non Ecclesia numerus episcoporum. Domini enim, non famuli, est lus et arbitrium; Dei ipsius, non sacerdolis.

Dès lors, que devient l'organisme du salut, donné par le Christ à son Église? Il n'a plus qu'à disparaître, pour faire place à un organisme nouveau, fondé sur le principe des charismes. Cette révolution pouvait laisser intact l'ancien catalogue des péchés; elle pouvait même donner l'illusion du respect pour les anciens cadres chrétiens; mais en évitant de choquer trop ouvertement les habitudes du langage, elle minait d'autant plus sûrement la doctrine.

C'est à quoi n'ont pas pris garde tous ceux à qui le talent de ce prestigieux avocat a donné le change sur le radicalisme de ses thèses. Dans le De paenitentia, il accordait à 1 Eglise hiérarchique le pouvoir de remettre les péchés, et nous n'avons aperçu la trace d'aucune restriction. La restriction apparait dans le De pudicitia, et, pour lui donner un fondement dogmatique, Tertullien introduit une conception nouvelle, celle d'un double pouvoir accordé aux Apôtres2 : la disciplina, pouvoir ordinaire d'enseignement et de gouvernement, et la potestas, charisme extraordinaire et personnel. La disciplina suffit à remettre les moindres péchés, elle ne suflit pas aux plus graves3. Or la hiérarchie, héritière de la disciplina apostolique, ne l'est pas de la potestas : aussi reste-t-elle impuissante devant les grands péchés; Tertullien le déclare à son adversaire4 : Quod si

I. Pud., 21, 17. —2. Pud., 21, 1.3. 5. fi. 3. Pud., 21, 2-3. — ',. Pud., 21. 6.

disciplinae solius officia sortitus es, nec imperio praesidere sed ministerio, guis mit quantus es indulgere? qui neque prophetam nec apostolum exhibens, cares ea virtute cuius est indulgere.

Encore faut-il remarquer que la potestas, ce charisme extraordinaire départi aux apôtres, ne comportait pas en eux un don illimité de rémission des péchés. Pierre lui-même, investi d'une juridiction supérieure pour ouvrir aux recrues de l'Évangile les portes de l'Église, ne l'était pas pour pardonner les péchés capitaux des fidèles1, et rien n'autorise à lui attribuer à cet égard un pouvoir discrétionnaire. Dès lors, que reste-t-il à l'Église hiérarchique2? La moindre part seulement de l'héritage de Pierre, un don singulièrement limité de rémission3.

Si notre analyse n'a pas trahi la pensée de Tertullien, on doit voir désormais plus nettement où tendait tout son effort. Il déclare reconnaître à l'Église le pouvoir de remettre les péchés. Plusieurs lecteurs s'arrêtent là. Tertullien, nous dit-on, est, avec les catholiques, d'accord sur le principe et le fond des choses; restait à s'entendre sur la pratique et les détails. Mais non! comme l'a très bien montré M. Esser4, c'est là donner en plein dans les filets de cette argumentation captieuse par laquelle, en feignant d'accorder tout aux catholiques, Tertullien en réalité tire tout à lui; la concession verbale qu'il vient de faire n'a qu'un but : sous le couvert du mot : Église, introduire subrepticement une conception tout à fait dissolvante du principe catholique. Il est en effet de l'essence du principe catholique que l'Église soit une puissance hiérarchisée, appuyée sur l'institution divine. Le pouvoir des clefs, selon la conception catholique, suppose essentiellement la hiérarchie : après avoir vidé le mot de ce contenu essentiel, Tertullien pouvait, sans inconvénient, le rendre aux adversaires, sûr que ceux-ci n'en tireraient aucun avantage.

Page 1