Esser, Der Katholik, 1907, t. II, p. 186 sqq
TBRTDLLIBN, DB IM DICITIA. 195
Si l'on en doute, que l'on veuille bien considérer de plus près l'Église du Paraclet, dont Tertullien se fait le héraut. Cette Église, dont l' Esprit-Saint forme le lien, c'est d'abord la Trinité divine1 : Illam Ecclesiam coîigregat, quam Dominas in tribus posait. C'est ensuite toute la foule de ceux qui, ayant embrassé la même foi, relèvent du même Esprit, auteur et consécrateur de l'Église2 : atque ita exinde numerus omnis, qui in hanc /idem conspiraverint, Ecclesia ab auctore et consecratore censé tur. Et n'allons pas imaginer une hiérarchie montaniste, formée sur le modèle de la hiérarchie catholique et détenant, quitte à n'en pas user, ce pouvoir qu'elle dénie aux évoques catholiques. Non, l'on ne doit pas se représenter la secte montaniste sous les traits d'un schisme quelconque, tel que celui d'Hippolyte, ayant conservé l'organisation intérieure de l'Église catholique, et comme un rameau détaché de ce tronc. La secte montaniste est essentiellement une foule — numerus omnis — . sans autorité organique, autre que celle créée par l'investiture directe de l'Esprit. Sans reproduire peut-être tous les traits de ces multitudes confuses qui, un demi-siècle plus tôt, en Phrygie, s'ébranlaient vers Pépuze pour y attendre la venue de la Jérusalem céleste, elle présenta toujours quelque chose d'anarchique. L'élu de l'Esprit est un illuminé quelconque. Il faut laisser à l'Église catholique ce qui appartient en propre à l'Église catholique, et juger autrement des conventicules montanistes \
En somme, la concession faite par Tertullien à la tradition ecclésiastique n'est qu'un leurre. Sa reconnaissance verbale du pouvoir de l'évêque montre seulement son
1. l'ud., i{. Vu. Sur cette conception trinitaire de l'Eglise, voir De baptismo, 6 : « Ubi très, i. e. Pater et Filius et Spiritua Sanctus, ibi Ecclesia, quae trium corpus est. »
2. l'ud., 21, 17. — Il me semble que, dans ab auctore et consecratore censetur, la préposition ab ne inarque pas l'opération du verbe passif (par) mais l'origine de ['attribution et de la dénomination. Sur le sens du verbe censcri, voir notre Théologie de Tertullien, p. 366.
3. Cette opposition irréductible des deux concepts est mise en excellente lumière par M. K. Au.vm, Dcr Kirchenbegri/f Tertullians, 1>. 151 sqq.
impuissance à tout renier du principe hiérarchique, en même temps que ses revendications en faveur du pouvoir de l'Église-Esprit, montrent seulement son impuissance à tout renier du principe de la rémission des péchés, qu'il avait professé sans restriction dans le catholicisme.
Le tort inexpiable de Calliste, dans la pensée de Tertullien, c'est donc l'usurpation, au profit du catholicisme, de cette potestas qui est un don extraordinaire, réservé aux privilégiés de l'Esprit. Les dernières lignes du De pudicitia nous révèlent un nouveau grief : non content d'usurper ce pouvoir, Calliste en fait part aux martyrs de sa communion1, et leur attribue, pour la rémission des péchés d'autrui, un pouvoir scandaleux. Aussi voit-on les prisons où gémissent les confesseurs de la foi assiégées par toutes sortes de vices : on vient mendier là sa réintégration dans l'Église. Ce que l'Apôtre s'est interdit, lui qui, après avoir à Éphèse combattu contre les bêtes (I Cor., xv, 32), excommunia l'incestueux de Corinthe, Calliste le permet aux siens : comme s'il appartenait à quelque autre que le Christ en personne d'expier pour autrui! Calliste offre à l'impudique la paix de l'Église — pacem ecclesiasticam. S'il est conséquent avec lui-même, il l'offrira pareillement à l'homicide et à l'idolâtre , tout au moins à l'apostat qui a cédé à la violence des tourments. La rhétorique de Tertullien se donne carrière dans un parallèle entre le vaincu de la torture et le vaincu de la volupté : qui des deux mérite le plus d'indulgence? L'Église se montrera-t-elle moins inexorable à celui-ci qu'à celui-là? Notre texte finit brusquement , sur une phrase inachevée.