Pud
TERTULLIEN, DK PUDICITIA.
de la pénitence. Loin de faire mystère de cette opposition, il l'affiche le plus qu'il peut et n'a pris la plume que pour se réfuter lui-même; il le fait d'ailleurs sans vergogne, avec une persévérance inlassable, avec une méthode exhaustive qui ne laisse debout aucun de ses anciens arguments. Entre beaucoup d'idées qui font leur apparition dans le Depudicitia, nous en signalerons trois, dignes, par leur nouveauté, de fixer l'attention.
1° Conception des trois péchés irrémissibles : idolâtrie, homicide, impudicité;
2° Conception du péché direct contre Dieu, échappant comme tel au pouvoir de l'Eglise ;
3° Conception d'une rémission directe par Dieu, normalement indépendante du ministère de l'Église.
Tertullien présente expressément ces trois conceptions comme des nouveautés, comme des éclosions toutes fraîches de son montanisme, nullement comme des réminiscences de son passé catholique. Il faut les examiner de plus près.
1° — La doctrine des trois péchés irrémissibles.
De quand date et d'où procède cette trilogie de péchés irrémissibles, dont la formule nette et précise apparaît dans le traité De pudicitia? Il est clair que la réponse à une telle question intéresse au plus haut degré l'histoire primitive de la pénitence. Il convient donc d'interroger très soigneusement les textes qui nous la font connaître. Si nous y relevons l'indice d'une tradition antérieure, il y aura lieu de remonter le courant de cette tradition, soit à travers les écrits précédents de Tertullien, soit même plus haut. Si au contraire l'empreinte montaniste s'y révèle exclusivement, cette constatation fondera une présomption favorable à son éclosion récente.
Pour ne pas encombrer ces pages par d'odieuses reproductions de textes, nous inviterons le lecteur à ouvrir le livre de Tertullien, et à relire les passages principaux auxquels nous allons nous arrêter.
De pudicitia, 5.
Brillante prosopopée, qui peut se résumer eu quelques mots. Rien ne fait mieux sentir, selon Tertullien, la gravité des fautes de la chair que le rang où Dieu même les met, entre les principales offenses. Le Décalogue mentionne l'impudicité immédiatement après l'idolâtrie et avant l'homicide ; dans ce défilé des crimes, elle vient au second rang, flanquée de l'idolâtrie et de l'homicide; tant il est vrai que ce groupe scélérat est indissoluble. — Le mouvement est beau, sans doute, mais il est faux, car pour le rendre plus dramatique, Tertullien a dû intervertir l'ordre du cinquième et du sixième précepte du Décalogue : en réalité, l'impudicité n'y est mentionnée qu'après l'homicide. Il faut donc reconnaître ici une erreur, sinon un artifice conscient. A priori, on souscrirait à la première hypothèse; c'est la plus généreuse. Est-elle aussi la plus conforme à la vérité? La suite de cette étude pourra bien nous laisser là-dessus quelque scrupule.
De pudicitia, 6, 6-11.
Ici l'argumentation mêle bien des choses, et la position prise par l'auteur ne laisse pas de surprendre. Après avoir rappelé la sainteté supérieure de la Loi nouvelle, qui ne proscrit pas moins les mauvais désirs que les actes coupables, il paraît supposer que les catholiques s'autorisent des pardons divins consignés dans l'Ancien Testament pour se croire tout permis sous le Nouveau. Les idolâtries et les apostasies d'Israël serviront d'excuse à celles des chrétiens oublieux de leur foi. Les meurtres commis par Achab et par David plaideront en faveur des récents homicides. Enfin l'adultère du même David, l'inceste des filles de Loth, la fornication et l'inceste de Juda, l'union du prophète Osée avec une prostituée, la polygamie des patriarches, seront invoqués comme précédents afin d'obtenir grâce pour toute sorte de désordres, y compris les secondes noces et — pourquoi pas? — la polygamie simultanée! En effet, si l'on commence à chercher des exemples dans l'Ancien Testament, il n'y a pas de raison
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pour s'arrêter : ou en trouvera pour tout. — Tel est l'argument. Jusqu'à quel point Tertullien est-il sincère? Il faudrait lui prêter beaucoup d'ignorance pour croire qu'en réalité il ne distinguait pas entre le pardon accordé aux vrais pénitents et l'effacement de toute morale. Sorti des rangs du catholicisme, il savait bien que la condescendance de l'Église envers les pécheurs n'entraînait pas l'abandon de la Loi divine, et qu'en demandant à l'Ancien Testament la preuve de l'inépuisable miséricorde de Dieu envers les hommes, l'Église ne sacrifiait pas l'idéal plus pur du Nouveau Testament. Il savait bien que l'Évangile demeurait le code de la société chrétienne et qu'on ne cherchait pas ailleurs la règle de la rémission des péchés. Son indignation s'égare, et la peinture qu'il trace ne répond ni à ce qu'on enseignait autour de lui ni à ce que lui-même avait enseigné. Il se montre incontestablement habile avocat; se montre-t-il également honnête homme?
De pudicitia, 9r 9-11.
Ces lignes évoquent naturellement le souvenir d'un passage du De paenitentia, où l'auteur a paru préoccupé du risque d'encourager les rechutes par la perspective du pardon. Mais combien le ton est changé! Là, c'était une crainte qui s'exprimait timidement :
Paen., 7, 2-3 : Piget secundae, immo iam ultimae spei subtexere montionem, ne rétractantes de residuo auxilio paenitendi spatium adhuc delinquendi demonstrare videamur. Absit ut aliquis ita interpretetur quasi eo sil>i etiam nunc pateat ad delinquendum quia patet ad paenitendum, et redundantia clementiae eaelestis libidinem faciat humanae temeritatis.
Maintenant il semble que la conséquence redoutée doive se produire fatalement, et que la miséricorde divine ait pour effet normal de développer tous les pires instincts par l'assurance de l'impunité :
Pud.j 9. 10 : Quis enim timebit prodigere quod habebit postea recuperare? Quia ourabit perpetuo conservare quod non perpetuo poterit amittere? Sei uritas delicti etiam libido est dus.
Si non seulement les impudiques, mais les apostats de toute nuance peuvent espérer s'asseoir encore au banquet eucharistique, qui donc s'abstiendra de pécher? Voilà les fruits de l'exégèse qui applique au chrétien pécheur la parabole de l'enfant prodigue. Tertullien rétracte cette exégèse. Sa rétractation permet d'apprécier l'influence exercée sur ses jugements par les dispositions de son àme.
Un peu plus loin, il met sur les lèvres de son adversaire une exhortation au pécheur, dont voici le dernier trait :
Pud., 10, 11 : Secunda te paenitentia excipiet; eris iterum de moecho christianus.
L'ironie est manifeste; on doit conclure que, selon l'auteur du De pudicilia, l'impudique ne saurait plus prétendre au nom du chrétien, parce qu'il s'est mis pour toujours hors de l'Église. Vingt ans plus tôt, Tertullien disait aux magistrats tortionnaires :
Apologeticum, 2 : Unde ista perversitas. ut etiam illud non recogitetis, sponte confesso magis credendum esse quam per vim neganti? vel ne compulsus negare non ex fide negarit et absolutus ibidem post tribunal de vestra rideat aemulatione. iterum christianus.
Sans presser outre mesure le sens de ce passage oratoire, il est juste d'observer la différence du langage. Au temps de Y Apologétique, Tertullien ne trouvait pas extraordinaire qu'un apostat repentant osât encore se dire chrétien ; maintenant il ne le permet plus à l'impudique repentant; il ne le permettrait pas davantage à l'apostat. Ce changement dénote l'avènement d'une idée nouvelle : idée d'une déchéance irrémédiable encourue par le chrétien pour une seule faute capitale, qu'il s'agisse d'impudicité ou d'idolâtrie.
De pudicitia, 12, 3-11.
Tertullien nous a montré plus haut — ou du moins a prétendu nous montrer — l'impudicité flétrie dans l'Ancien Testament entre l'idolâtrie et l'homicide. Cependant il se croit beaucoup plus fort sur le terrain du Nouveau Testament, et cite le décret apostolique du concile de Jérusalem, où l'im-
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pudicité garde un rang- d'honneur — ou d'infamie — entre l'idolâtrie et L'homicide : Su/ficit et hic srrvalum esse moechiae et fomicationi locum honoris suiinter idoloiatrîam et homicidium. Cela put suffire en eilet à ceux qui acceptèrent, sans contrôle, le texte mis sous leurs yeux, avec son commentaire. Mais ceux qui ne s'en tinrent pas là et procédèrent à quelques vérifications, durent être bien surpris des découvertes qu'ils firent. Tout d'abord, s'ils avaient entre les mains les ouvrages antérieurs de Tertullien, ils purent rencontrer, dans un traité montaniste, une allusion au même texte, allusion de sens tout différent. Voici en effet ce que nous lisons :
De monogamie, 5 : In Christo omnia revocantur ad initium, ut et lides reversa sit a eiivumcisione ad intogritatem carnis illius, sicut ab initio fuit, et libertas ciborum et sanguinis solius abstinentia, sicut ab initio fuit...
Manifestement, il s'agit ici de l'abstinence du sang des animaux, seule restriction apportée à la liberté des aliments; pas la moindre allusion à l'homicide. Il est vrai que la marche de la pensée n'amenait pas alors cette allusion. Mais on voit que l'exégète s'oriente, suivant les besoins, dans des lignes très divergentes. Ce n'est pas tout. Ceux à qui la lecture de 1 Apologétique était demeurée familière, purent y retrouver une autre allusion très explicite au même texte :
Apologeticum, 9 : Erubescat error vester Ghristianis, qui ne animalium quidem .sanguinem in epulis eseulentis habemus, qui propterea sutïoeatis quoque et morticinis abstinemus, ne quomodo sanguine contaminemur vel intra viscera sepulto. Denique inter temptamenta Christianorum botulos etiam cruore distensos admovetis, certissimi se. inlieitum esse pênes illos per quod exorbitare eos vultis. Porro quale est ut quos sanguinem pecoris borrere confiditis, humano inhiare eredatis, nisi forte suaviorem eum experti ?
Il est question du sang des animaux, et aussi de sang humain. L'apologiste repousse avec horreur la calomnie qui représente les assemblées chrétiennes comme des festins de 1 h veste, et faisant appel au texte apostolique prohibant l'usage des viandes étouffées, il conclut a fortiori que ces horribles repas, imputés aux chrétiens, sont bien éloignés de leurs mœurs. Il s'arme donc de ce texte contre l'accusation
d'homicide, mais en tant seulement que l'homicide pouvait être le prélude de l'anthropophagie. Il ne lui est pas venu à la pensée d'y chercher une allusion à quelque autre sorte d'homicide. Il ne fallut rien moins que les besoins nouveaux de la controverse avec Calliste pour lui révéler, dans ce texte, des ressources cachées et un anathème applicable à tout homicide. La parenthèse où il glisse cette nouveauté exégétique est d'une ambiguïté voulue : Interdiction enim sanguinis multo magis humant intellegemus^.
Cette exégèse pourrait d'ailleurs trouver un certain appui dans une leçon particulière au texte dit occidental des Actes (texte du codex Bezae etc.) — nous aurons occasion de la signaler tout à l'heure. Mais il importe davantage de remarquer par quel nouveau tour de passe-passe Tertullien arrive à tirer de son texte ce qu'il lui demande, à savoir le maintien de l'impudicité au rang où — d'après lui — l'aurait déjà classée le Décalogue, entre l'idolâtrie et l'homicide. Sur ce point de fait, tous les textes déposent contre lui, non seulement le texte reçu, mais tous les autres. Voici d'abord le texte reçu :
"E8o?ev yàp tw IIvEij[i.aTi x& &yit>i y.a\ f,(j.tv p]oèv tîXéov I7trc(0£<r9ou upù'v (3âpoç 7tXr)V xoÛtwv toîv l^avayxE;, àrJ%SG§ou aowXoGui'ov v.a\ aifiaro; /.où 7cvtxiwv -/.où Tïopvaaç- ï% wv oiaTrjpoîivTc; êaycoùç £Û xp^îTS.
Voici maintenant des représentants du texte occidental :
Version latine de saint Irénée, Adv. Haer., III, 12, 14, PC, VII, 908 C : Placuit enim Sancto Spiritui et nobis, nullum amplius vobis pondus imponere quam haec, quae sunt necessaria : ut abstineatis ab idolothytis et sanguine et fornicatione, et quaecumque non vultis fîeri vobis, aliis ne faciatis : a quibus custodientes vosmetipsos, bene agetis, ambulantes in Spiritu Sancto.
Saint Cypriex, Testim., III, 119 (Hartel, p. 184), cf. H. von Sodex, Das lateinische Neue Testament in Afrika zur Zeit Cyprians, p. 563, Leipzig, 1909 : Visum est Sancto Spiritui et nobis nullam vobis inponere sarcinam quam istam, quae ex necessitate sunt : abstinere vos
1. Minucius Félix dit de même, Octavius, 30, 6 : « Nobis homicidium necvidere fas nec audire, tantumque ab humano sanguine cavemus ut nec edulium pecorum in cibis sanguinem noverimus. » Voir à ce propos J. P. Waltzing, L'apologétique de Tertullien, p. 155, Louvain, 1910.
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al> îdolatris et sanguine et fornicatione, etquaccumquc vobis Beri non vultis. alii ne feceritis.
On le voit, ces deux familles de textes diffèrent en un point1 : ceux de la première famille présentent une énumétion à quatre membres ; ceux de la seconde une énumération à trois membres seulement, qu'ils font suivre de cette clause : et quaecumque vobis fie ri non vultis, aliis ne feceritis; le rapprochement de cette clause et du mot sanguine peut donner lieu d'entendre ce mot de l'homicide et non du choix des mets2. D'autre part, les deux familles de textes s'accordent à placer tout à la fin de rémunération le mot qui désigne l'impudicité : icopveia, fornicatio 3. C'est ce que Tertullien n'a pas vu ou n'a pas voulu voir. Vraiment il n'est pas heureux dans ses recours à la Bible. Nous l'avions entendu, plus haut, se réclamer de l'Ancien Testament, et la citation lui donnait un démenti; le Nouveau Testament ne lui réussit pas mieux, et pour la seconde fois nous le prenons en flagrant délit de fausse lecture. Après tout, l'intérêt enjeu est minime : qu'importe à la thèse que, dans le catalogue des trois péchés les plus graves, l'impudicité occupe le second ou le troisième rang? Il n'en est pas moins vrai que cette façon de citer la Bible crée une présomption fâcheuse contre la valeur de ses arguments scripturaires dans le De pudicitia.
En témoignage d'une discipline héritée des Apôtres, Tertullien invoque la pratique des Églises, inexorables à l'idolâtrie
1. Sur la tradition littéraire de ce texte, voir surtout K. Six, S. J., Das Aposteldekret. Seine Entste/uing und Geltung in den ersten vier Jahrhunderten. Innsbruck. 1912. La conclusion de ce travail est toute Favorable au texte reçu. Pour l'exégèse, IL Coppietkrs, dans RHE., 1912, [). 510-512. — D'autre part. Gotthold Resch, Das Aposteldecret nach seiner aussercanonischen Textgestalt, dans TU., XXVIII, 3, Leipzig, 1905, qui se prononce contre l'authenticité du texte reçu. IIarxack, Die Apostclgcsc/iic/itc, p. J89 sqq., Leipzig, 1908.
2. Saint Augustin montre qu'il connaît cette interprétation. Spéculum de Scriptura Sacra, PL., XXXIV, 994.
3. A vrai dire, Tertullien aurait pu invoquer le discours de saint Jacques, à la même page des Actes; car l'impudicité y occupe la place requise pour son argumentation. Act., xv, 20 : i-r/caOat twv àXitrfT)[i£r<i>v T'ov EtBcAXcov xoci trjç Ropvecaç /ai hvixtoj xort -oï a;.';j.aTo;. Mais il se réfère au texte du décret apostolique.
et à l'homicide : Hinc est quod neque idololatriae neque sanguini pax ab Ecclesiis redditur. Que vaut cette assertion, destinée à confirmer son exégèse inédite du décret apostolique? Si elle s'encadrait aisément parmi toutes les données du dogme et de l'histoire, il n'y aurait qu'à l'accepter simplement sur sa parole. Si au contraire elle se heurte à des objections de fait très considérables, il y a lieu d'y regarder déplus près. En réalité, les objections paraissent insurmontables. Ce que nous savons de la pratique des grandes Églises. Rome, Alexandrie, Corinthe et autres, au 11e siècle, dément, dans sa généralité, l'assertion de Tertullien, et la pratique ultérieure du me siècle est loin de la confirmer. De quelles Églises a-t-il voulu parler? Et de quelle réconciliation? S'agit-il de la réconciliation après un temps déterminé de pénitence ou bien de la réconciliation au lit de mort? S'il s'agissait de la réconciliation après un temps donné de pénitence, on peut admettre en effet que nombre d'Églises ne l'accordaient pas ou l'accordaient rarement aux plus grands péchés. Mais s'il s'agit de la réconciliation au lit de mort, on ne saurait croire qu'une solution négative ait jamais prévalu dans l'Église universelle. Que certains évêques se soient montrés inexorables aux apostats et aux homicides, au point de ne pas même les admettre au bénéfice delà pénitence ecclésiastique, c'est possible. Que d'antres évêques les aient admis à pénitence, mais sans leur accorder jamais ni la réconciliation ecclésiastique ni la communion eucharistique, c'est plus que probable, encore que la preuve en soit faite seulement pour une date plus récente. Mais que la coutume universelle ait jamais sanctionné de telles sévérités, il en faudrait d'autres indices qu'une parole aussi vague de Tertullien. Laissons provisoirement un point d'interrogation sur le fait qu'il affirme avec tant de désinvolture.
De pudicitia, 19, 1-9.
S'il existe des Églises qui ont toujours refusé la paix aux plus grands pécheurs, ce ne sont point, à coup sûr, les Églises fondées par saint Jean. Le texte de Y Apocalypse, qui montre
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la prophélesse Jëzabel conviée par l'apôtre à la pénitence, constituait, pour la thèse montaniste, une redoutable pierre d'achoppement. D'autant que cette femme n'était pas seulement impudique, mais encore fautrice d'idolâtrie, puisqu'elle induisait les serviteurs de Dieu à manger des idolothytes. Par serviteurs de Dieu — toùç è^oùç SoûXouç — il faut nécessairement entendre des fidèles baptisés. Tertullien glisse sur le cas de ces complices du désordre, pour s'arrêter au cas de la prophétesse elle-même, et il pose son dilemme : ou bien cette femme n'était pas validement baptisée, n'ayant que le baptême nicolaïte,et alors l'apôtre la poussait vers l'Église par le chemin de la pénitence baptismale, ou bien, si l'on veut absolument qu'elle fût baptisée, il lui offrait la pénitence, mais non le pardon de l'Église au bout de cette pénitence. Autant l'écrivain a déployé de subtilité pour situer cette femme hors de l'Église, autant il met d'empressement à délivrer un certificat de baptême à tous ces grands criminels, impudiques, homicides, idolâtres, que les derniers versets de V Apocalypse montrent déjà plongés dans l'étang de feu.
De pudicitia, 19, 14-26.
Tertullien demande à la première épitre johannique le principe d'une distinction entre péchés rémissibles, pour lesquels le Christ intercède, et péchés irrémissibles, pour lesquels il n'intercède pas. Venant à l'énumération des péchés irrémissibles, il en compte non pas trois, mais au moins sept spécifiquement distincts, ou plutôt huit, les diverses sortes d'impudicité figurant dans ce nombre pour trois unités : graviora et exitiosa quae veniam non captant, homicidium, idololatria, fraus, negatio, blasphemia, utique et moechia et fornicatio et si qua alia violatio templi Dei. Que conclure de ce fait, sinon que la liste présentant l'impudicité, l'idolâtrie et l'homicide comme les trois péchés irrémissibles, n'était pas invariable, et qu'il y a un certain flottement dans les statistiques de Tertullien? Nous en trouvons une autre preuve dans le rapprochement de ce catalogue avec un autre catalogue dressé par lui antérieurement, et qui diffère du nouveau par
une ou deux unités ' : septem maculis capitalium delictorum... idololatria, blasphemia, homicidio, adulterio, stupro, falso testimonw, fraude. De l'Antimarcion au traité De pudicitia, l'énumération s'est légèrement modifiée : le faux témoignage a fait place à l'apostasie (negatio), et l'énumération des fautes de la chair présente trois termes au lieu de deux. Mais cette nouveauté est peu de chose en comparaison de celle qui s'est introduite dans l'appréciation même du péché. A l'époque de l'Antimarcion, rien n'indiquait, rien même ne faisait pressentir la sévérité inexorable qui, quelque douze ans plus tard, devait exclure ces fautes des pardons de l'Église. Nous assistons seulement à l'élaboration de ee catalogue de péchés mortels, d'où plus tard les trois péchés irrémissibles seront triés2.
Ce groupe n'était pas inédit : dans ses écrits de toute date, Tertullien le ramène, plus ou moins complet, plus ou moins dégagé :
Apologeticum , 2 : Si de aliquo nocente cognoscatis, non statim confesso eo nomen homicidae vel saerilegi vel incesti vel publici hostis, ut de nostris elogiis loquar, contenti sitis ad pronuntiandum. — Ad confoederandam disciplinam homicidium, adulterium, fraudem, perfidiam et cetera scelera prohibentes 3.
De spectaculis, 3 : Plane nusquam invenimus, quemadmodum aperte positum est : Non occides. non idolum cotes, non adulterium, non fraudem admittes, ita exerte definitum : Non ibis in circum, etc.. — 20 : Spectat et latrocinia, spectat et falsa et adulteria et fraudes et idololatrias et spectacula ipsa.
De idololatria, 1 : Principale crimen generis humani, summus saeculi reatus, tota causa iudicii idololatria. Nam etsi suam speciem tenet unumquodque delictum, etsi suo quoque nomine iudicio destinatur, in idololatriae tamen crimine expungitur. Omitte titulos, opéra recognosce, idololatres item homicida est... Proinde adulterium et stuprum in eodem recognoscas...