Nous avons transcril le texte ci-dessus, p
2. Il est très remarquable que l'idée catholique du pardon des péchés par le ministère de l'évèque apparaît pour la première fois — d'ailleurs sous une forme amoindrie — dans le De pudieitia, 18, 18 : Salva Ma paenitentiae specie post fidem quae aut levioribus delietis veniam ab episcopo consequi poterit aut maioribus et inremissibilibus a Dca solo.
trouver exagéré le scrupule par lequel d'éminents auteurs ont cru devoir s'interdire de transporter cette valeur dans le De paenitentia. Et vraiment on avouera qu'ils jouent de malheur. Car taudis qu'ils se scandalisent, comme d'an vice de méthode, d'un tel transfert en matière indifférente, il se trouve qu'eux-mêmes pratiquent un transfert semblable en matière de grave conséquence et tout à fait indûment. Ils le pratiquent d'abord en matière de vocabulaire : car ils appliquent à la doctrine entière de Tertullien l'acception nouvelle du mot Ecclesia. Ce n'était pas le cas de déroger à une règle d'ailleurs excellente. Car s'il y a un mot qui, du fait de son passage au montanisme, a pris pour lui une valeur toute nouvelle, c'est justement celui-là, et en appliquant à l'exégèse de Tertullien catholique les données fournies par Tertullien montaniste, on obtient précisément le rebours de sa pensée. De plus, les mêmes auteurs pratiquent ce transfert en matière de doctrine, faisant refluer sur le De paenitentia le courant nouveau d'idées qui circule dans le De padicitia, et auquel appartient en propre la conception d'une rémission des péchés normalement indépendante du ministère de l'Église.
La différence des deux Églises, dans leur essence et leur mode d'opération, peut être rendue sensible par la juxtaposition des formules très précises et très nettement contrastées qu'en fournit Tertullien en ses deux ouvrages.
Paen., 10. 6 : In uno et altero Ecclesia est. Ecclesia vero Christus. Ergo cum te ad fratrum genua protendis. Christum contrectas, Christum exoras. Aeque illi cum super te lacrimas agunt, Christus patitur, Christus Patrem deprecatur.
Pud., 21, 16-17 : Ipsa Ecclesia proprie et principaliter ipse est Spiritus. in quo est Trinitas unius divinitatis, Pater et Filius et Spiritus sanctus. Illam Ecclesiam congregat quam Dominus in trihus posuit. 17 Atque ita exinde etiam numerus omnis. qui in hanc fidem conspiraverint, Ecclesia ab auctore et consecratore censetur. Et ideo Ecclesia quidern delicta donabit, sed Ecclesia Spiritus per spiritalem hominem. non Ecclesia numerus episcoporum.
L'Église catholique est le corps mystique du Christ. Elle agit par la prière du Christ, présent en chaque membre de ce corps hiérarchisé.
TERTULLIEN, DE l'IlilCllIA. 215
L'Église raontaniste est la sphère divine du Paraclet. Elle agit par contact immédiat des charismes départis à L'homme spirituel, en dehors de toute voie hiérarchique.
Assurément il existe, entre deux, des communications souterraines, et nous avons rapporté ci-dessus des textes qui jalonnent la marche de Tertullien, de l'ecclésiologïe catholique à l'eeclésiologie montaniste. Les deux concepts n'en sont pas moins irréductibles l'un à l'autre.
L'Église-Esprit est un mirage eschatologique, dont on s'explique aisément la naissance au sein d'une société croyant ses jours comptés et attendant d'heure en heure la parousie. La loi même de sa vie condamnait l'Église-Esprit à une extinction rapide. Coupée de ses attaches traditionnelles et hiérarchiques, sans nul espoir que dans l'afflux des charismes, elle pouvait encore faire figure d'Église et essayer de vivre son rêve; mais ce compromis, entre l'autorité dont elle continuait à s'inspirer et une liberté voisine de l'anarchie, ne pouvait être qu'éphémère. Quoi qu'il en soit, le montanisme prétendit incarner pour un temps cette Église des saints, que des historiens ont trop souvent cherchée dans le passé comme une chimère dont le christianisme naissant se serait détaché peu à peu, mais qui fut bien plutôt un idéal projeté dans l'avenir par l'imagination de quelques puritains.
Il faut maintenant remonter à l'origine de la controverse, pour essayer de distinguer nettement ce qui est réminiscence catholique de ce qui est nouveauté spécifiquement montaniste. C'est le seul moyen d'introduire un peu d'ordre dans une discussion qui, autrement, s'éterniserait.
Au catholicisme appartient en propre l'idée du pardon divin lié au pardon de l'Église, selon la parole du Seigneur : Ce que vous délierez sur terre sera délié au ciel.
Au montanisme appartient d'abord la trilogie des péchés irrémissibles ; peut-être aussi, appelée par le besoin de défendre cette trilogie, la notion fondamentale du péché direct contre hieu, échappant, de sa nature, à la médiation miséricordieuse de l'Eglise; enfin, corollaire des deux thèses précédentes, la dissociation du pardon divin et du pardon de l'Église, c'està-dire la négation du pouvoir des clefs, au moins quant à sa
conception plénière. Nous avons déjà signalé les principaux passages où cette thèse affleure ; il suffira d'en reproduire ici l'indication1.
En trois articles étroitement liés, Tertullien a développé toute la doctrine montaniste sur la pénitence. Nous avons pu constater que, pour l'établir, il recourait directement au Nouveau Testament lu à travers la révélation du Paraclet; son exégèse a peu de prétentions à l'antiquité; l'argument de prescription n'apparaît point, sinon retourné2 : Nemo pro/iciens erubescit. Il déclare se séparer des catholiques pour mieux faire : il sent très bien et il avoue que les catholiques ont pour eux deux siècles de tradition contraire.
Telle est notre conclusion.