‹ L'édit de CallisteChapitre 125 sur 252 · CHAPITRE V1I · texte numérisé non relu

CHAPITRE V1I

Nous avons recueilli, sur l'intervention du pape Galliste dans le domaine de la pénitence chrétienne, les versions indépendantes de Tertullien et d'Hippolyte. Tertullien fait de Calliste le représentant attardé d'une regrettable faiblesse. Hippolyte fait de Calliste l'initiateur d'un laxisme plein de dangers pour les mœurs chrétiennes.

Comment opérer la synthèse de ces témoignages divergents? Pour passionnés qu'ils soient, nous ne saurions les croire inutilisables. Même aveuglés par la haine, les ennemis de Calliste ont dû observer des faits réels, quitte à les déformer plus ou moins selon leurs passions respectives. Reste à user de leurs relations avec discernement, à les contrôler l'une par l'autre et à chercher dans une juste appréciation de leurs mobiles distincts un critère supérieur de vérité.

On se souvient que Tertullien, dans le De pudicitia, soulevait deux questions d'actualité immédiate : la question des péchés irrémissibles et celle de l'intervention des martyrs dans l'économie de la pénitence. Il est temps d'y revenir.

LA QUESTION DES l'ÉCUÉS IRRÉMISSIBLES.

Tout d'abord Hippolyte ne dément pas le témoignage de Tertullien sur la gravité spéciale des trois péchés d'idolâtrie, d'homicide et d'impudicité, dans l'opinion de l'Église. Si les Pkilosophumena paraissent là-dessus peu explicites, nous pouvons faire appel aux traités exégétiques. Un fragment sur les Proverbes, édité par A. Mai, porte1 : « La sangsue Péché

1. Hippolyte, Wcrke, éd. Achelis, p. 163, 19. Sur Prov., xxx, 15

i. iM i ia in r. DE CALLl 229

a trois filles : [mpudicité, Meurtre, Idolâtrie; et elles ne l'ont pas rassasiée, » Voilà donc confirmée, par un texte expressif, une donner fondamentale du trait' De pudicitia.

Même accord sur le fait d'une initiative prise par Calliste pour assurer aux impudiques pénitents le bienfait de la réconciliation ecclésiastique1. Cet accord est assez notable pour servir aux historiens de point de repère : c'est la grande raison qu'on a de restituer à Calliste la paternité de l'édit combattu par Tertullien dans le De pudicitia et que, jusqu'à la découverte des Philosophumena, on attribuait communéni nt au pape Zéphyrin2.

« L'édit péremptoire3 » de Calliste est le fait unique contre lequel Tertullien proteste: c'est aussi très vraisemblablement le premier de ceux qui ont provoqué l'indignation d'Hippolyte. Mais ici les divergences commencent.

Contre cette audace du pontife romain, revendiquant le

Septante XXIV, 50) : Tf) jJoéXXr) Tjj àuapTi'ac OuyaTÉps; JïopvEt'a ipdvoî sîScoXoXarpefa. Kat oûx ÊVEKiptXaaav aùir^v.

1. L'attribution de cette mesure au pontife romain résulte principalement de 1 attitude de commandement prise par son auteur en face du rigorisme montaniste. Voir notamment Pud., 1, 6 : Pontifex... maximus... edicit, et les allusions à la primauté de Pierre, ibid., 21, 9. Il n'y a pas lieu de s'arrêter beaucoup à l'expression episcopus episcoporum qui, dans la bouche de Tertullien, est avant tout un sarcasme. — M. Prbdschen, ZSNTW., 1910, 2, attire également l'attention sur cession benedictus papa. Pud., 13, 7,1'épithète benedictus pouvant viser la qualité de confesseur que Calliste s'était acquise avant son pontificat par son exil en Sardaigne. Mais, selon la juste observation de M. Esser, 77?.. i oct. 1910, 486, dans la langue de Tertullien l'épithôte benedictus n'est pas réservée aux confesseurs de la foi; elle ^applique à toute sorte de personnes respectables et pieuses. On lit, />r bapt.. 20 : benedicti, quos gratia Dei expectat; II De cultu feminarum, L3 : benedictae. Quant a l'opinion personnelle de M. Esser, TH.. I. c... et déjà Der Katlwlik, 1908, t. 1, p. 103, n. 2, d'après laquelle, dans Pud., 13, 7, ces appellations bonus pastor et benedi'-tus papa viseraient non le pape auteur du décret, mais l'évèque i atholique deCarthage, ce n'est qu'une conjecture intéressante, d'ailli urs sans importance particulière dans la question présente.

J. Pour la littérature de cette question, nous renverrons à notre rhéologie de Tertullien, p. 478.

/'ml.. 1,6 : « edictum peremptorium ». Voici la définition de ce terme, d après le Digeste, V, i, 70 : « Quod inde nomen sumpsit quod p >reineret disceptationem, h. e. ultra non pateretur adversarium tenriversari. «

droit de pardonner les péchés — nommément les péchés de la chair, — Tertullien proteste au nom d'une Église meilleure, l'Église Esprit, seule désormais héritière de la pure doctrine du Christ, seule en possession de pouvoirs illimités, que d'ailleurs elle n'exerce pas. Contre l'exercice de ce droit, revendiqué par le pontife romain et s'étendant non seulement aux fautes de la chair mais à d'autres encore réputées non moins graves. Hippolyte proteste au nom de la tradition ecclésiastique, gardienne autrefois jalouse de la sainteté des mœurs chrétiennes. Le point de vue est donc très différent. Cotte parole de Calliste qui, rapportée à Carthage, fit bondir d'indignation l'irascible montaniste, fut sans doute connue d'Hippolyte; mais ce n'était qu'une première goutte dans le flot d'amertume qui ne cessa de monter à son âme durant ce pontificat jugé néfaste. La diversité des motifs est la première cause de la diversité des jugements portés par l'un et par l'autre1.

Si nous en croyons Tertullien, Calliste n'a pas innové. 11 n'a fait que maintenir — ou tout au plus remettre en vigueur — la discipline déplorable préconisée autrefois par Hermas ; et si le litige devait être tranché par l'autorité d'Hermas, Tertullien consent à s'avouer vaincu2. Au contraire, si nous en croyons Hippolyte, Calliste a innové pour flatter les passions humaines. Il a encouragé tous les vices par sa facilité à les absoudre tous, et avili l'Église en admettant à sa communion toute sorte de gens tarés. Comment opter entre ces versions contraires? Funk, et après lui ses interprètes français, optent naturellement pour la version d'Hippolyte. Fort bien. Mais n'ont-ils pas remarqué qu'elle prouve trop pour leur thèse? Car si Calliste n'a mis aucune limite à ses pardons, que devient la théorie de la réserve persistant pour l'idolâtrie et l'homicide? Et puis, comment alors accorder Tertullien

1. Très juste observation de M. Esser, Der KatJiolik. 1908, t. I, p. 108-109.

2. Pud., 10. 12 : « Sed cederem tibi si Scriptura Pastoris, quae sola moechos amat, divino instrumenta» meruisset incidi; si non ab omni concilio Ecclesiarum etiam vestrarum inter apocrypha et falsa iudicaretur. »

avec lui-même? en niant que Tertnllien catholique ait jamais admis la réconciliation ecclésiastique de l'impudique, de l'idolâtre et de l'homicide ? Mais cette hypothèse ne se plie pas à l'interprétation des faits : car d'une part, au témoignage de Tertullien, c'est bien la réconciliation même ecclésiastique que Calliste offrait à l'impudique; d'autre part Tertullien déclare expressément réprouver au nom des principes montanistes la même indulgence qu'il approuvait au nom des principes catholiques. C'est donc que comme catholique il approuvait la réconciliation ecclésiastique de ces pécheurs. Nous croyons en avoir montré la preuve dans le De paenitentia, assez longuement pour n'y pas revenir; mais il faut relire cette preuve dans le De pudicitia. Tertullien y prête aux catholiques ce langage1 : S'il est une pénitence qui n'obtient pas le pardon, elle est inutile. Mais on sait que nulle pénitence n'est inutile. Donc toute pénitence obtient le pardon. Notons qu'il s'agit des péchés tenus pour irrémissibles par les montanistes. Or que répond Tertullien? Il reconnaît que l'objection est logique; elle n'a qu'un tort à ses yeux, c'est d'être conçue dans l'hypothèse catholique, autrement dit de supposer que le raisonnement vaut pour la réconciliation ecclésiastique : il n'est applicable qu'au pardon divin. Donc, à moins d admettre que Tertullien se trompe totalement sur les prétentions des catholiques, on doit conclure, même abstraction faite du De paenitentia, que ceux-ci offraient la réconciliation ecclésiastique aux péchés réservés par la secte montaniste.

Et maintenant, n'existe-t-il pas un moyen de rendre justice à la fois à la version de Tertullien et à celle d'Hippolyte? Nous allons l'essayer.

Tout d'abord il est certain que ni Tertullien, ni Hippolyte, ni Calliste lui-même n'ont jamais parlé de remettre les péchas sans exiger une pénitence. Pour Tertullien, la chose ne sauriit faire aucun doute2. Hippolyte n'est pas moins caté<-

Page 1