‹ L'édit de CallisteChapitre 133 sur 252 · I.IM TIATI\ I'. M. CALLI8TB · texte numérisé non relu

I.IM TIATI\ I'. M. CALLI8TB

coup moins. De ce qu'il signale quelques évoques connu.' s'étant distingués par leur rigueur, il parait naturel de conclure que le grand nombre était favorable à l'indulgence. De ce qu'il ne nomme, entre les rigoristes, aucun des anciens primats de Carthage, il parait naturel de conclure qu'il n'en trouvait pas à nommer. Quant au silence de Tertullien, d'abord il faudrait le prouver. Beaucoup de ses écrits sont perdus, et peut-être renfermaient-ils là-dessus bien des révélations. Sans doute, à l'époque du De pudicitia, Tertullien n'était pas homme à ne pas attaquer en face un évèque qui d'ailleurs n'était plus le sien, puisqu'il avait, longtemps auparavant, rompu avec l'Église- S'il s'est tu, ce que nous ignorons, on pourrait bien en conclure que cet évèque n'avait pas fait un éclat comparable à celui du pape Calliste, mais non fonder sur ce silence une reconstruction de la discipline pénitentielle en vigueur à Carthage1.

Il reste que, vers le temps de Tertullien, un souffle de rigorisme passa sur les Églises de l'Afrique latine. Le rigorisme put s'appuyer sur le montanisme à Carthage, comme il s'appuyait à Rome sur le schisme d'Hippolyte. Mais les hérétiques de Carthage se donnaient pour progressistes; les schismatiques de Rome se donnaient pour conservateurs; c'est pourquoi les premiers devaient dénoncer une stagnation, là où les seconds dénonçaient une nouveauté.

Concluons. Si l'édit de Calliste ne mentionnait que les péchés d'impudicité, c'est sans doute que les espèces concrètes dont la juridiction pontificale venait d'être saisie étaient des cas d'impudicité, non des cas d'idolâtrie ou d'homicide, ordinairement bien plus rares. La solution donnée à ce litige disciplinaire, sur un point particulier, ne préjugeait aucunement dans un sens contraire la question dogmatique d'ordre général; on a même le droit d'affirmer qu'en cette occasion et en d'autres, par ses paroles et par ses actes, Calliste revendiqua au nom de l'Église un pouvoir de rémission illimité à l'égard de tous les péchés quels qu'ils fussent.

l. On a vu ci-dessus, p. 229, qu<-, selon M. Esses, l'évêque mémo de Carthage sérail pris à partie, De pudicitia, 13, 7.

Telle nous parait être la réponse à la première question que soulève ledit de Calliste.

l'intervention des martyrs.

La seconde question, qui se pose tout à la fin du De pudicitia, est celle du rôle qui appartient aux confesseurs de la foi dans l'économie de la pénitence. Tertullien reproche à l'évèque d'aggraver son usurpation d'un pouvoir exorbitant de rémission, en admettant au partage de ce même pouvoir les confesseurs honorés dans son Église1. Des documents ecclésiastiques plus anciens nous montrent déjà en acte ce pouvoir des confesseurs, au sujet duquel une crise bien plus grave devait éclater en Afrique trente ans plus tard, durant l'épiscopat de saint Cyprien. Pour apprécier correctement ce qui a dû se passer sous Calliste, il est indispensable de revenir un peu en arrière.

On a quelquefois signalé, dans la lettre célèbre de l'Église de Lyon aux Églises d'Asie, la trace d'un véritable pouvoir de rémission, exercé en dehors de la hiérarchie par les confesseurs de la foi2. Il faut ici produire in extenso ce texte discuté, afin de mettre la vérité dans tout son jour3.

[Ces martyrs] se montrèrent imitateurs du Christ qui, existant en forme de Dieu, n'a pas voulu se prévaloir de sa divinité (Phil., n, 6); après avoir souffert non pas un martyre ni deux, mais plusieurs, après avoir été repris à la dent des bêtes, déjà couverts de brûlures, de cicatrices et de plaies, ils ne se proclamaient pas martyrs et ne nous permettaient pas de les appeler de ce nom; au contraire, si quelqu'un, par lettre ou de vive voix, les saluait comme martyrs, ils le reprenaien

1. Pud., 22, 1 : « At tu iam et in martyras tuos effundis hanc potestatem. » — On lira avec intérêt l'article de M. de Labriolle, Martyr et confesseur, BALAC, 1911, t. I, p. 50-53.

2. Ainsi M. Preuschen, Tertullians Schriften De paenitentia and De pudicitia, p. 25 sqq. ; M. Rolffs, Das Indulgenz-Edikt des rôm. Bischofs Kallist, p. 42.

3. Voir Etjsèbe, HE., V, 2, 2-7, éd. Schwartz, p. 428, 7-430, 21. — En outre, V, 1, 45-46, p. 420.

l'initiative de calliste.

rement Car ils se plaisaient à renvoyer le nom de martyr au Christ, fidèle et véritable martyr, premier-né d'entre les morts et autrui- de la vie en Dieu; parlaient-ils des martyrs défunts, ils disaient : Ceux-là son! déjà martyrs, que le Christ a daigné appeler à lui de leur confession même, scellant leur martyre par la mort; nous oe sommes que de pauvres petits confesseurs »; et ils engageaient avec larmes les frères à offrir à Dieu de ferventes prières pour leur consommation. D'une part ils montrèrent la puissance des martyrs en acte, par leur fermeté inébranlable devant les Gentils, par la noblesse de leur patience, de leur courage, de leur intrépidité ; d'autre part ils ■ e t'usaient devant les frères le nom de martyrs, remplis qu'ils étaient de la crainte de Dieu... Ils s'humiliaient sous la main puissante qui aujourd'hui les a grandement exaltés. On les voyait toujours excuser, jamais accuser; toujours délier, jamais lier. Ils priaient pour les auteurs de ces cruautés, comme Etienne le parfait martyr : « Seigneur, ne leur imputez pas ce péché. » Si Etienne pria pour ceux qui le lapidaient, combien plus pria-t-il pour ses frères?... Ce fut là leur principal combat, grâce à leur sincère charité : prendre à la gorge le monstre pour l'obliger à vomir vivants ceux qu'il pensait avoir déjà dévorés. Loin de tirer avantage contre les vaincus de leurs propres triomphes, ils profitaient de leur supériorité pour se montrer secourables; ayant pour eux des entrailles maternelles et versant sur eux d'abondantes larmes devant le Père céleste, ils demandèrent la vie et elle leur fut donnée : ils en firent part même au prochain et allèrent à Dieu en possession d'une complète victoire. Ayant aimé la paix, ayant procuré à d'autres la paix, ils s'en allèrent en paix vers Dieu, ne laissant ni douleur à leur mère ni dissension et guerre à leurs frères, mais à tous la joie, la paix, la concorde, la charité.

Pour trouver ici l'exercice du pouvoir de lier et de délier, revendiqué en dehors de la hiérarchie par les confesseurs, il a fallu isoler de leur contexte et interpréter violemment ces mots : IXuov ancavcaç, ïzi~y.zjz> 8s oiSeva. Mais il suffit d'en restituer l'ambiance pour constater qu'une telle exégèse non «ulement ne s'impose pas, mais ne peut pas se défendre. Les confesseurs dont il s'agit ne prennent pas le titre de martyrs, ils le refusent même quand on le leur donne, ils sont donc très loin de s'en prévaloir pour exercer une action quelconque au nom du Christ. Loin de montrer l'arrogance qu'on remarquera plus tard chez d'autres confesseurs, ils multiplient les protestations d'humilité : eux-mêmes saveni • pi ils ont besoin de prières, et ce qu'ils peuvent pour autrui, se borne â prier et à solliciter des prières. La seule initiative i|u ils prirent consista à traiter d'urgence comme frères, dans la prison, leurs frères tombés, qui avaient le plus

grand besoin d'être traités comme tels. La discipline commune de l'Église devait les tenir pour excommuniés : les confesseurs de la foi jugèrent plus urgent de les relever et de les sauver. C'est tout ce qu'on peut signaler à leur actif. Il n'y a là trace d'aucun ministère proprement dit de rémission, encore qu'il y ait exercice d'un ministère de charité. nSsi [xàv àîîcXovoyvTO. jwrnjyôpoOv es où8ev6ç" IXuov à'-avTaç, ïlizy.i-jz-t 8è cjoÉva. Les deux antithèses se touchent, et la première donne la clef de la seconde. Il ne les faut pas disjoindre. Parce qu'ils excusaient les coupables, ils les traitaient comme déjà réconciliés; parce qu'ils ne les accusaient pas, ils ne les traitaient pas comme excommuniés. Aussi charitables que méritants, les confesseurs lyonnais se montraient empressés à plaider, en toute circonstance, pour leurs frères tombés; ils ne se mêlaient pas de les absoudre.

Il n'existe aucune trace d'un pareil pouvoir revendiqué à cette date par les confesseurs de la foi dans l'Église catholique ; par contre, nous trouvons chez Eusèbe la trace de revendications semblables exercées vers le même temps dans la secte montaniste, et des protestations élevées par des catholiques. L'écrivain ecclésiastique Apollonios, probablement sous Marc Aurèle, flétrit nommément, avec la prophétesse Priscilla, les soi-disant martyrs Thémison et Alexandre. Thémison1, — un homme insatiable, qui n'a aucun droit à l'auréole du confesseur, vu qu'il a obtenu sa mise en liberté à force d'argent, — au lieu de se montrer modeste, fait sonner bien haut son martyre; jouant le personnage d'un apôtre, il se permet d'écrire une épître catholique, où il fait la leçon à d'autres, plus orthodoxes que lui, et à grand fracas de vaines paroles il blasphème le Seigneur, les Apôtres, la sainte Église. Alexandre2, devenu commensal de la prophétesse, se croit tout permis et s'est vu condamner pour des crimes de droit commun. Sur quoi Apollonios s'écrie3 : « Qui donc ici pardonne les péchés? Est-ce

Page 1