CHAPITRE IX
Selon une opinion assez répandue, les commotions de l'Église romaine sous le pontificat de Calliste auraient eu alors leur contre-coup dans Alexandrie, où Origène aurait fait écho à la voix de Tertullien et d'Hippolyte. Cette conjecture remonte à Doellinger, qui a dépensé, pour la soutenir, beaucoup d'érudition et d'ingéniosité1. Il a rappelé que, vers le temps de l'élévation de Calliste, Origène visita Rome et vint s'asseoir au pied de la chaire d'Hippolyte, fait qu'Hippolyte lui-même paraît avoir mentionné dans une homélie2. Il a rappelé qu'Origène s'est permis quelquefois de faire la leçon aux chefs de grandes Églises, dont il flétrit, au nom de l'Évangile, la morgue et l'esprit autoritaire3. Il a rappelé en outre que la doctrine trinitaire d'Origène, plus correcte à certains égards que celle d'Hippolyte, n'en est pas moins empreinte d'un subordinationisme très prononcé, et qu'il pourrait prendre sa part de l'épithète de dithéiste, infligée à Hippolyte par le pape Calliste. Ces considérations accessoires ont leur valeur; elles pourraient servir à expliquer
1. Doellingep., Hippolylus und Kallistus, p. 254-266, Regensburg,
2. Voir saint Jérôme, De viris illustribiis, 61, PL., XXIII, 673'A. Cf. Eusèbe. HE., VI, 14, 10.
3. Origène, Comm. in Matthacum. surtout t. XVI, 8, PG., XIII, 1392-1393.
ouu.i M. l. i M.s PÉCHÉS IRRÉMISSIBLES. ^">'>
l'attitude schismatique d'Origène, à la supposer démontrée d'ailleurs; mais elles sont tout à l'ait inefficaces pour en établir la réalité.
La réputation d'Origène a trop souffert au cours des siècles pour qu'il ne soit pas utile d'en sauver les lambeaux. Que cette entreprise apologétique paraisse plus généreuse que prudente, peu importe : l'essentiel est qu'elle soit juste. Nous l'abordons résolument.
C'est au sujet de la pénitence qu on a cru découvrir les [dus graves présomptions de schisme. Elle tient une place - considérable dans l'héritage littéraire d'Origène. Il est au m' siècle l'un des grands docteurs, on peut même dire le grand docteur de la pénitence; soit par des écrits dogmatiques où il traite la question incidemment, soit par de nombreuses pièces exégétiques qui en éclairent tous les aspects. Mais on écarte volontiers cette littérature un peu touffue, pour s'arrêter à une page du De oratione, qui dénonce les abus commis par certains ministres de la pénitence1 :
Je ne sais comment quelques-uns, s'arrogeant une puissance plus que sacerdotale, encore qu'ils manquent, peut-être, de science sacerdotale, se vantent de pouvoir remettre les péchés d'idolâtrie, d'adultère et de fornication; comme si la prière qu'ils prononcent sur les coupables suffisait à remettre même le péché mortel. C'est qu'ils ne lisent pas ces paroles (I lo., v, 16) : Il y a tel péché qui va à la mort : pour celui-là je ne dis pas de prier. Rappelons aussi le vaillant Job. offranl un sacrifice pour ses fils et disant [lob. i. 5) : Peut-êtreen leur esprit mes fils ont-ils conçu rtr mauvaises pensées 'outre Dieu. Donc. dans le doute s'ils ont commis le péché, un péché qui n'est pas même allé jusqu'aux lèvres, il offre son sacrifice.
Un peu plus haut. Or,- exprimait ainsi, au sujet des
prêtres de l'Ancienne Loi2 :
Le prêtre, autorisé à faire l'offrande pour certains manquements involontaires, n'est pas pour cela autorisé i offrir l'holocauste pour dtère. pour l'homicide volontaire et pour toute sorte de faute ve.
i • i> oratione, 28, LO, éd. Kobtschau, p. 381, l2r22,PG.,XI, .'. De oratione, 28, 9, Koetschai p. 380, 26-381, 1.
Du rapprochement qu'il établit ensuite entre les fonctions sacerdotales sous l'Ancien et sous le Nouveau Testament, on a conclu, non sans vraisemblance, qu'il ne reconnaissait pas au sacerdoce chrétien le pouvoir de remettre tous les péchés indistinctement. Aux mains de M. Harnack, ce même passage devint une pièce importante de l'ancienne ecclésiologie. L'Église du ni0 siècle, nous dit-il1, iuttait pour un idéal déjà bien compromis : en rejetant de son sein tous les éléments impurs, elle s'efforçait de retenir l'esprit du christianisme primitif, qui avait prétendu n'être qu'une assemblée de saints. Les grands pécheurs pouvaient toujours recourir à Dieu; ils ne pouvaient recourir à l'Église, qui aurait cru forfaire en anticipant, à leur égard, le jugement divin. Le texte d'Origène attesterait donc la survivance, dans l'école d'Alexandrie, de cet esprit très élevé. Il rejoint l'ascétisme rigoureux du montanisme carthaginois, déjà ligué avec le traditionalisme intransigeant du schisme romain. Ainsi advint-il que les trois plus grands théologiens de cette génération, Tertullien, Hippolyte, Origène firent front contre Calliste.
Voilà donc Origène enrôlé, sur la foi de cette page, dans
-tu.
1. Harnack, Lehrbuch der Dogmengesc/iic/itei, t. I, p. 439- Funk, KGAU., t. I, p. 159, estime que le fait signalé par Origène était une grande nouveauté dans l'Église, et une nouveauté plutôt rare. K Wohl bemerkt Origenes De oratione, c. 28, dass einige Bischôfe bei Idololatrie und Unzucht Verzeihung gewàhrten. Aber die Milde kann, wie aus dem Folgenden hervorgeht, keine grôssere Verbreitung gehabt haben. » Il ajoute que la date du De oratione pourrait bien être plus basse qu'on ne pense. Voir encore p. 175-177. — Selon Msr Batiffol, Etudes, p. 109, « ce passage nous révèle d'abord le sentiment même d'Origène, et sans doute celui de l'Église de Césarée : l'évêque a le pouvoir de remettre les fautes involontaires, même les fautes formelles, mais de ce pouvoir on exclut l'adultère, l'homicide et l'idolâtrie. C'est la discipline des Eglises dissidentes signalées par saint Cyprien, c'est la discipline défendue par Tertullien et les Philosophumena ». Ce jugement suppose d'abord (ibid.) que le De oratione appartient à la fin de la vie d'Origène, au temps de Philippe l'Arabe (244-249), ce qui n'est pas conforme à l'opinion commune. Il suppose de plus une interprétation des paroles d'Origène, plus difficilement soutenable à cette date qu'à toute autre, car il se trouve précisément qu'à cette date Origène tenait dans le Contra Celsum un langage tout contraire.
ORIGÈNB KT LES PÉCHÉS IKHK.MISSIBLES. 255
l'opposition contre Rome. Le De oratione date vraisemblablement des années 23*2/5, c'est-à-dire de sa pleine maturité. L'importance en est grande ; néanmoins elle ne dispense pas d'interroger d'autres pages, en grand nombre, quelquesunes antérieures, la plupart postérieures à ce traité. L'impression d'ensemble qui s'en dégage a pour le moins autant de valeur que celle d'un passage unique, et peut-être nous l'ournira-t-elle, pour l'intelligence de ce passage môme, des lumières qui nous font présentement défaut. Citons tout de suite l'une des plus notables. Quinze ans après le De oratione, dans le Contra Celsum (246/8), Origène s'exprime ainsi1 :
La grave école de Pythagore érigeait des cénotaphes à ceux qui désertaient sa philosophie, les considérant comme morts; les chrétiens pleurent comme perdus et morts à Dieu ceux qui ont succombé à la luxure ou à quelque autre passion déréglée ; s'ils viennent à ressusciter donner des gages sérieux de conversion, ils leur imposent un - ■ plus long qu'avant la première initiation et ne les reçoivent que sur le tard, n'appelant à aucune dignité ni prééminence dans l'Église ceux qui sont tombés après avoir adhéré à la doctrine chrétienne.
Cette page rend évidemment un tout autre son que celle du De oratione : elle admet en principe la résurrection et la réhabilitation des mêmes pécheurs qui, là, semblaient perdus sans retour. Quelles que fussent les épreuves exigées de ceux qui avaient déshonoré la foi de leur baptême par des désordres de mœurs, Origène, tout au moins à la fin de sa vie, ne les considérait donc pas comme exclus définitive ment de la communion ecclésiastique. C'est là, selon toute apparence, son dernier mot. Il faut bien en tenir compte.
Aussi plusieurs critiques admettent-ils que, sur ce point, la pensée d'Origène a évolué; que, après avoir partagé le sentiment d'Hippolyte, il a fini par se ranger au sentiment de Calliste. Déjà indiquée par Doellinger 2, cette solution a rallié
1. Contra Celsum. III. 51, éd. Koetscii u :. p. 247, 20-248, 5, PC, XI,