CONDITIONS SUBJECTIVES DE LA RÉMISSION DES PÉCHÉS
Les conclusions précédentes reposent sur un tel ensemble de textes qu'on ne peut guère les récuser comme représentant la pensée habituelle d'Origène. Mais si d'un point de vue objectif on ne constate aucune restriction au principe de la rémission des péchés, il y a lieu d'examiner la question du point de vue des personnes. C'est ici que les restrictions apparaissent, et elles sont de deux sortes : les unes tiennent à la mauvaise disposition du pécheur, les autres à l'indignité du prêtre.
1° Ce qui rend certains pécheurs quasi incapables de réconciliation, c'est l'extrême ingratitude que leur péché révèle et qui ferme leur cœur aux avances de la grâce. Nous citerons les textes qui, de ce chef, ont paru refuser toute chance de salut à diverses catégories de pécheurs.
On lit dans les commentaires sur saint Matthieu1, au sujet
1. In Matt. (xxvi, 69 sqq.) ser., 114, PG., XIII, 1763 : « Forsitan autem et homines, quando denegant Iesum, ita ut peccatum denegationis eorum recipiat medicinam, ante galli cantum denegare eum videntur, nondum eis nato sole iustitiae nec approprinquante eis ortu ipsius, si autem post ortum huiusmodi solis ad animam volentes peccaveriraus, postquam accepimus scientiam veritatis, iam non relinquitur nobis sacrificium pro peccato, sed terribile iudicium et zelus îgnis qui comesturus est inimicos... Quoniam et in sanguine Testamenti sanctificati sumus et Spiritum gratiae suscepimus. Propterea communem putare sanguinem Testamenti pretiosissimum et iniuriare Spiritum gratiae, omnibus peccatis deterius est, ita ut nec in hoc saeculo nec in futuro remissionem possimus accipere, si Dei Filium denegemus... Et hoc attende, quoniam ante galli cantum et ante Spiritum sanctum et in tempore noctis profundae etiamsi fréquenter denegavit, quis vivere potest, quod manifestum est ex eo quod ter denegavit Petrus. Si autem post galli cantum vel semel in quocumque periculo constitutus denegavit quis , impossibile est eum renovari in paenitentia, ut iterum crucifigat sibi Filium Dei. Qui autem in huiusmodi denegationis peccato fuerit comprehensus, aspiciat illud quod scriptum est : Vae fris qui attrahunt peccata sua sicut funem longum, et sicut iugulorum vituli iniquitates, et non dicat : Peccata nostra in nobis sunt, et quomodo vivemus? Vivo, inquit Dominus, quoniam nolo morlem peccatoris, sed paenitentiam. »
du reniement de saint Pierre, que ce reniement était pardonnable parce qu'il s'est produit avant le chant du coq, c'est-àdire avant l'aurore du Nouveau Testament. Mais de la part du chrétien, pour qui s'est levé le Soleil de justice, le reniement serait sans excuse, parce qu'il se produirait en pleine lumière. Donc, que le chrétien pèse la gravité dune telle faute, et ne s'avise pas d'invoquer la parole du Seigneur (Ez., xxxiii) ; Je ne veux pas la mort du pécheur, mais sa pénitence.
On lit également dans le commentaire sur saint Jean !, qu'il y a une grande différence entre les péchés commis avant l'effusion du Saint-Esprit et les péchés commis depuis cette effusion : aux premiers, Origène appliquerait volontiers cette parole évangélique (Mat/., xn, 31) : Tout péché et tout blasphème sera remis aux fils des hommes ; aux seconds, il appliquerait celle qui la suit immédiatement : mais quant au blasphème de l'Esprit, il ne lui sera pas remis, et les paroles redoutables de l'épitre aux Hébreux (vi, i-6) sur l'impossibilité de renouveler par la pénitence ceux qui, après avoir reçu l'initiation chrétienne, goûté le don divin et participé au Saint-Esprit, sont tombés.
Cependant on lit d'autre part dans le même commentaire sur saint Matthieu, que Dieu ne veut pas la mort du pécheur. Nous nous souvenons également d'avoir lu dans le commentaire sur saint Jean, que l'apostat, retourné à la vie païenne après son initiation au christianisme, peut être tiré de son péché, comme Lazare du tombeau, par l'appel du Christ et le ministère de ceux qu'il a préposés à son Église.
Faut -il croire qu'Origène s'est contredit dans un même ouvrage? Ou faut-il essayer de ramener à l'unité ces assertions d'apparence contradictoire? Nous croyons que le second parti est le plus sûr et qu'Origène lui-même nous y invite.
Il faut d'abord remarquer que le développement sur le péché de saint Pierre est d'un caractère nettement homilétique : l'orateur sacré s'adresse à la conscience chrétienne de ses auditeurs, pour leur inspirer l'horreur de l'apostasie,
1. In Joan. (xi, 51), 1. XXVIII, 15 (13), éd. Prbuschbn, p. 'i08, PC, XIV, 713 A.
et fait tout converger à ce but. Quant au développement sur la blasphème du Saint-Esprit, l'expression n'est pas catégorique : Origène se contente de suggérer : Tcr/a otà tooto Xs'Ystou, il n'affirme pas.
Mais en outre, le commentaire sur saint Jean nous fournit ailleurs, au sujet du blasphème du Saint-Esprit, un principe de solution directement applicable ici. Origène s'est demandé ce qui rend le péché contre le Saint-Esprit irrémissible, à la différence du péché contre le Fils de l'homme, et il a répondu l :
Ce n'est pas précisément à cause d'une prééminence de l'Esprit Saint sur le Christ, que le péché contre l'Esprit-Saint est irrémissible, mais parce que le Christ est le bien commun de tous les êtres raisonnables, qui reçoivent le pardon de leurs péchés par la pénitence, au lieu que l'Esprit-Saint est l'apanage des [chrétiens], qui ne méritent aucun pardon si, après avoir eu part à si grande et si précieuse inspiration pour la vertu, ils retombent et se détournent des conseils de l'Esprit qui habite en eux.
Origène formulait cette doctrine à Alexandrie, vers l'année 220 2. Il ne devait pas s'en départir : on la retrouve notamment dans un fragment conservé par saint Athanase 3 :
Dieu le Père pénètre et contient tous les êtres, inanimés et animés, raisonnables et sans raison. La puissance du Fils ne s'étend qu'aux êtres raisonnables, entre lesquels il faut compter les catéchumènes et les Gentils non encore parvenus à la foi. L'Esprit-Saint habite en ceux-là seuls qui l'ont reçu en participant au baptême. Lors donc que les catéchumènes et les Gentils pèchent, ils pèchent contre le Fils, qui est en eux, comme il a été dit : néanmoins ils peuvent recevoir le pardon, s'ils obtiennent la grâce de la régénération. Mais quand les baptisés pèchent, leur faute atteint l'Esprit-Saint, selon la parole du
1. In loan. (i, 3), 1. II, 11 (6), Prelschen, p. 66; PC, XIV, 129 : Mï]'-
t.ots où 7;<£vTtoç ôià xb xtfAtt&xspov sivai xo IIv£Îj[Aa xb àytov xoS Xpiaxoy où yfvïxat acpsaiç tw s2ç aùxbv 7](j.apx/)x6xi, àÀXà Stà xb Xptaxou jj.Iv Tiâvxa [itzèjsi^ xà Xoytxâ, oïç ôiooxai auyyvojp.7] ij.STa6aXXo[aivoiç à;tb xâiv àpLapxïiuaxwv, xou §È àyîou IIv£ii[j.axoç xou; xaxr^tfjj|j.lvouç oùo^f/iaç eîXoyov sivat <JUYyvajtj.7iç xuyeîv, (j.£xà xï]Xi-/.a'jxr)ç /.où xocaùx7]; auptvota; xrjç £?ç xb xaXôv ext <Î7tom7:xovxa; xal £xxfc-o;j.£Vouç xà; xou èvurcâpyovxo; IIvsù|j.axo; <Tujj.6ouXiaç. — Cf. Stufler, ZSKT., XXXI, 1907, p. 225."
2. In loan., I, 2 (4), Preuschen, p. 6, 6; PC, XIV. 25 C; ibid., VI, 2 (1), Preuschen, p. 107, 23-29; PC, XIV, 200 B.
3. Origène, ap. Athanas., Ep. ad Serapionem, iv, 10, PC, XXVI, 649 C-652 A.
Seigneur, car Le pécheur était entré dans cet Esprit, et c'est ce qui rend son châtiment irrémissible.
Nous ne connaissons pas la provenance de ce dernier fragment, ni sa date, mais nous savons qu'il traduit une pensée familière à Origène, pensée qui se représente en diverses parties de son œuvre. Nous savons de plus en quel sens et dans quelle mesure il tenait le blasphème contre le Saint-Esprit pour irrémissible : en ce sens qu'il comporte une spéciale ingratitude, et dans la mesure où le pécheur y persévère.
A quoi tendait en somme, soit le développement sur le reniement de saint Pierre, soit le premier développement sur le blasphème de l'Esprit-Saint? Uniquement à faire ressortir la noirceur de cette ingratitude. Par une telle ingratitude, le chrétien se rend indigne du pardon. Il lui faudra d'autant pins d'effort pour réparer, et pour émerger de cet abime où il s'est jeté volontairement. Mais tous les autres textes cités plus haut se présentent ici pour garantir que sa faute, encore que particulièrement grave, n'est pas totalement irrémissible.
Seulement elle n'est pas susceptible de la même rémission que les péchés commis avant le baptême. La bienheureuse rémission du baptême est unique : Origène y insiste, comme la plupart des Pères, quand il commente le sixième chapitre de l'Épitre aux Hébreux. Le chrétien assez malheureux pour abuser de cette grâce et profaner le don de l'Esprit-Saint, n'a plus en perspective qu'une rémission laborieuse, prix de ses larmes et de sa pénitence. Tout péché grave d'un baptisé, selon Origène, est péché contre l'Esprit- Saint1, comme tel inguérissable par le baptême et entraînant la damnation éternelle, s'il n'est généreusement réparé.
Faut-il aller plus loin et dire avec M. Poschmann que, selon la pensée d'Origène, la disposition de l'âme fut-elle bonne et généreuse, le défaut de réparation effective serait un obstacle insurmontable au pardon divin2? Je n'en vois
1. Poschmann, Die Siïndenvergebung bel Origenes, p. 7, met bien en lumière cette idée capitale.
2. Poschmann, ibid., p. 9 sqq., attire l'attention sur In 1er. (xvi, 17 . Hom., xvi, 5. Ki.MSTKioiANN. p. 137, PC. XIII, 444 D-445. Après L'unique Sfeertç baptismale, Le pécheur n'a plus le choix qu'entre le
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pas la nécessité. Une conception si strictement juridique de l'équilibre à rétablir entre Dieu et sa créature, paraît dépasser la portée des textes. Plus volontiers je dirais avec le R. P. Stufler1 que, la dette du péché ne fût-elle pas actuellement soldée, si la volonté est bonne, Origène n'exige rien de plus pour que Dieu fasse miséricorde. Il reste que l'ingratitude inhérente à la faute d'un baptisé emporte, avec la dette d'une réparation spéciale, une plus grande difficulté pour la conversion et la nécessité d'un secours divin plus puissant. Que la difficulté à vaincre équivale parfois à une véritable impossibilité morale, soit; rien n'oblige à parler d'impossibilité physique.
2° après les difficultés qui tiennent au pénitent, voici celles qui tiennent au prêtre.
Tel méconnaît, par respect humain, le devoir de sa charge 2 et, désirant se faire un renom de bonté et d'indulgence, néglige de s'armer d'une sévérité nécessaire pour reprendre et au besoin condamner. Cependant la contagion du péché s'étend; il suffit d'une brebis malade pour perdre tout le troupeau. Ces ravages seront imputés aux mauvais pasteurs.
Le rôle de confesseur exige beaucoup de prudence et de discrétion; il est bon que le pénitent sache là-dessus à quoi s'en tenir 3 :
S'il se fait son propre accusateur, tandis qu'il s'accuse et avoue, il vomit sa faute et supprime la cause de son mal. Mais réfléchissez bien à qui vous devez avouer votre péché. Commencez par examiner le médecin à qui vous devez exposer la cause de votre mal : qu'il sache se faire infirme avec l'infirme, pleurer avec qui pleure ; qu'il sache condouloir et compatir; seul le médecin qui a montré son savoir faire et son bon cœur, donnera un conseil digne d'être suivi ; il lui appartient de reconnaître et de décider si votre mal est de
châtiment divin (àvTa^ôôoatç twv àaacTïijj-aTwv) et la réparation en cette vie (à-oÀaij.càvEtv Ta; «[xapti'aç). De ce point de vue, Origène a pu déclarer et de fait déclare souvent tout péché commis après le baptême irrémissible, en ce sens qu'il n'est plus rémissible par voie de simple itpeai;. '