SAINT CYPRIEN ET LE PAPE SAINT CORNEILLE
Au lendemain de l'élection du pape Corneille, éclata le schisme de Novatien, qui, en révélant le fond des cœurs, ouvrit un cours imprévu à des tendances jusque-là soigneusement refoulées. Tandis que l'alliance entre le Saint-Siège et l'épiscopat africain se resserre, le besoin de se créer des partisans pousse Novatien à s'appuyersur le groupe des confesseurs dissidents et à combiner étrangement l'intransigeance dont il faisait personnellement profession avec l'extrême laxisme en matière de pénitence. Il en résulta que, dans le schisme, la pratique donnait un démenti cruel à la théorie : on y maintenait le programme rigoriste qui avait été, dès le début, celui de l'opposition au pape Corneille, et qui devait demeurer celui de la secte ; mais en même temps on donnait la main aux hommes les moins qualifiés par leurs antécédents pour promouvoir ce programme. Tel est le cadre où se déroule la suite de la controverse relative aux lapsi.
La pensée de saint Cyprien nous est connue surtout par neuf lettres qu'il adressa au pape Corneille au cours de ces deux années1, par une lettre brève aux schismatiques romains2, par une lettre aux confesseurs romains revenus à l'unité après un court entraînement vers le schisme3, par les deux traités De lapsis et De unitatc Ecclesiae 4, enfin par une très importante lettre à l'évêque africain Antonianus5. Nous trouvons la pensée personnelle du pape Corneille dans les deux lettres qu'il écrivit à saint Cyprien 6, et dans la lettre à Fabius d'Antioche que nous a conservée Eusèbe '. Sur la pensée de Nova-
1. Epp., XXIV. XLV. XLVII. XLVIII. LI. LU. LVII. LIX. LX. — 2. Ep., XLVI.
— 3. Ep., liv. — 4. Datés par Ep., liv, 4. — 5. Ep., lv. — 6. Epp., xlix. l. — 7. Eusèbe, HE.. VI, 43.
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tien, nous n'avons pas de déclaration due à cet antipape, mais il ne saurait y avoir de doute ni sur la direction prise par son schisme, ni sur le caractère des alliances où ce schisme l'en-
Pour procéder avec ordre, nous commencerons par emprunter au pape Corneille le récit des divers événements qui marquèrent les débuts du schisme.
Plus cruelle avait été l'angoisse causée par la perlidie de Novatien, et plus vive fut la joie causée par le retour de quelques membres marquants de l'Église romaine, entraînés un instant dans la défection '. A la tête des confesseurs de la foi emprisonnés à Rome durant l'année précédente, se trouvaient deux prêtres : l'un, Moïse, était mort après un an de captivité2; l'autre, Maxime, avait passé au parti de Novatien. Quand le bruit courut de son prochain retour, on hésitait à y croire : mais les confesseurs Urbanus et Sidonius vinrent en personne affirmer que le confesseur et prêtre Maxime désirait, ainsi qu'eux-mêmes, rentrer dans l'Église. Après avoir pris toutes les sûretés, on réunit le collège presbytéral. Cinq évêques, alors présents à Rome, s'y joignirent. Maxime, Urbanus et Sidonius parurent, avec le plus grand nombre des frères qui les avaient suivis dans le schisme; ils demandèrent en grâce qu'il ne fût plus question du passé, que les torts mutuels fussent pardonnes, afin que chacun pût offrir à Dieu l'hommage d'un cœur pur. Il n'y avait plus qu'à rendre la communauté témoin d'un si heureux changement. A peine la nouvelle s'en était-elle répandue, que la foule envahit le presbyterium : on voulait voir rétablis dans l'Église ces égarés sur lesquels on avait pleuré l'instant d'auparavant. Il n'y avait qu'une voix pour rendre grâces à Dieu ; la joie fraternelle s'exprimait par des larmes. C'était à qui embrasserait les convertis, comme des captifs sortant de prison. Eux-mêmes répétaient3 : « Nous reconnaissons Corneille pour l'évêque de la très
'. Cf. l'.p.. i.v, 5, p. 627, 8 : « presbytero Moyse, tune adhuc conre, nunc iam martyre ». Catalogue libérien : « Moises in carcere defumtus est. qui fuit ibi menses xi dies \i. » :;. Ep. m.iv 1. p. 611, 8-16.
sainte Église catholique, élu par le Dieu tout-puissant et par le Christ notre Seigneur. Nous confessons notre erreur. Nous avons été victimes d'une imposture. Nous avons cédé à l'attrait perfide d'un beau langage. Mais bien qu'engagés extérieurement dans la communion d'un schismatique, d'un hérétique, néanmoins nous avons toujours été de cœur dans l'Église. Nous n'ignorons pas qu'il existe un seul Dieu, un seul Seigneur Christ que nous avons confessé, un seul Esprit-Saint, qu'il doit y avoir un seul évêque dans l'Église catholique. » Comment n'être pas ému d'une telle déclaration, poursuit Corneille. La foi qu'ils avaient confessée devant la puissance séculière, ils revenaient l'affirmer dans l'Église. J'invitai le prêtre Maxime à reprendre son rang1. Aux autres j'accordai, à la grande approbation du peuple, remise de tout le passé, sous réserve du jugement de Dieu qui prononce en dernier ressort.
Cependant les émissaires de Novatien allaient porter au loin la contagion du schisme2. C'étaient, en partie, des hommes tarés : un Nicostrate, ci-devant diacre romain et confesseur, mais coupable de fraude envers une femme dont il gérait les affaires, et de rapine envers l'Église3; un Évariste, évêque, passé au schisme; un Novat, déjà connu en Afrique pour un personnage méchant et malhonnête; d'autres encore. Le pape met l'évêque de Carthage en garde contre leurs agissements.
Cyprien n'avait pas attendu cet avertissement pour se défier des rumeurs perfidement répandues en Afrique sur l'élection de Corneille4. L'arrivée des évêques Caldonius et Fortunatus, qui apportaient de Rome des nouvelles toutes fraîches de cette
1. Ep., xlix, 2, p. 612, 2-4 : « Maximum presbyterum locum suum agnoscere iussimus, ceteris cum ingenti populi suffragio omnia ante gesta remisimus Deo omnipotenti, in cuius potestate surit omnia reservata. » — Ces derniers mots ne signifient pas que le pape doutait de son plein pouvoir de remettre tous les péchés à un pécheur bien disposé. Seulement les dispositions intimes du pécheur demeurent mystérieuses, et cet élément de mystère laisse planer un doute sur la réalité du pardon divin. Corneille ne dit pas autre chose.