LES LAPSI EN ORIENT
L'histoire des Églises d'Orient au temps de Dèce nous est moins connue que celle des Églises d'Occident. Néanmoins quelques lettres nous ont été conservées, qui montrent les grands évêques de ce temps unis dans une même pensée au sujet de la réconciliation des lapsi.
Voici d'abord un correspondant de saint Cyprien, l'illustre évêque de Césarée en Cappadoce, qui devait, quelques années plus tard, faire écho si violemment aux récriminations de l'évêque de Carthage contre le pape saint Etienne, au sujet du baptême des hérétiques. La question des lapsi est étrangère à l'objet de la lettre que Firmilien adressera alors à Cvprien. Elle n'y intervient que tout à fait incidemment, dans une phrase où nous ne chercherons pas précisément une expression heureuse et complète de la doctrine catholique sur le pouvoir des clefs, telle même que saint Cyprien la professait3. Néanmoins cette phrase mérite d'être remarquée,
1. Ep., xv, 4, p. 516, 5 : « Quod nunquam omnino a martyribus factura, est. » xvi, 3, p, 520, 3 : « Sicut semper in praeteritum factum est. »
2. Ep., xxx, 3, p. 551, 16 sqq. : « Absit enim ab Ecclesia romana vigorem suum tam profana facilitate dimittere et nervos severitatis eversa fidei majestate dissolvere... »
3. Firmilien, ap. Cyprien, Ep., lxxv, 4, p. 812, 21-29 : « Necessario apud nos fit ut per singulos annos seniores et praepositi in unum conveniamus ad disponenda ea quae curae nostrae commissa sunt, ut si qua graviora sunt communi consilio dirigantur. lapsis quoque fratribus et post lavacrum salutare a diabolo vulneratis per paenitentiam
u.s i kPSl in ORIENT, 345
parce qu'elle montre les évoques d'Asie préoccupés d'aviser en commun au bien de leurs troupeaux et d'appliquer à toute sorte de fidèles tombés après le baptême le remède de la pénitence. C'est l'expression même qu'Eusèbe emploiera pour résumer l'œuvre du concile romain réuni sous Corneille, et qu'il a peut-être empruntée aux actes de ce concile. Firmilien in- laisse percer aucun dissentiment soit avec Carthage, soit avec Home, au sujet de ce conflit entre Corneille et Nova tien qui — nous le saxons par saint Denys d'Alexandrie — avait profondément ébranlé les Églises d'Asie Mineure et de Cappadoce.
Dans la correspondance de saint Denys d'Alexandrie, en partie contemporaine de la persécution et de la crise novatienne, la question des lapsi est abordée de front. Les fragments rapportés par Kusèbe, notamment ceux adressés à Fabius d'Antioche, nous permettent d'entrevoir ce qui se passait en Egypte. Là non plus, les confessions héroïques ne firent pas défaut; mais il y eut aussi des apostats; il y eut des confesseurs intervenant en faveur des apostats ; il y eut des réconciliations plus ou moins hâtives, que des évèques hésitaient à valider; il y eut des réconciliations in extremis. Dans l'affaire de Novatien, l'attitude personnelle de Denys fut des plus fermes : tandis que Fabius d'Antioche inclinait plus ou moins au schisme ', le patriarche d'Alexandrie appuyait de tout son pouvoir le pape Corneille et s'efforçait d'inspirer les mêmes sentiments à son collègue.
Après avoir rappelé plusieurs confessions glorieuses, Denys rapporte en ces termes la panique qui soudain s'empara des esprits2 :
Bientôt an grand nombre de personnages en vue se présentèrent
d'eux-mêmes, d'autres, engagés dans des fonctions publiques, furent
medella qnaeratur, non quasi a nobis remissionem peccatorum eonsequantur, sed ut per nos ad intelligentiam delictorum suoruin convertantur et Domino plenius satisfacere cogantur. » — Il est d'ailleurs juste de rapprocher Cyprien, De lapsis, 17. p. 249, 18-22. Voir ci-dessus, p. 314.
1. BUSBBE, III... VI, 't'i. I : $a6fcj>, CiTTOzaTa/.X'.vo'iivo) Jtpbç tÇ v/ivi*-.: .
2. Busbbe, //A.'.. VI, il, 11-13, éd. Schwahtz, p. 604, 5-21.
amenés par la nécessité, d'autres furent traînés par leur entourage; cités nommément pour accomplir ces sacrifices impurs et impies, les uns s'avançaient pâles et tremblants, moins comme des sacrificateurs que comme des victimes..., d'autres s'empressaient de courir à l'autel, comme pour témoigner, par leur attitude, qu'ils n'avaient jamais été chrétiens : à ceux-là s'applique la parole du Seigneur : ils seront difficilement sauvés. Les autres, ou bien prirent l'un de ces deux partis, ou bien s'enfuirent : plusieurs furent mis à la question, et dans le nombre il s'en trouva qui faiblirent, soit avant de comparaître devant le tribunal, soit au milieu des tourments.
Il pose le cas des lapsi dans toute son acuité 1 :
... Or les martyrs de Dieu parmi nous, eux qui aujourd'hui siègent avec le Christ, associés à son règne et destinés à juger avec lui, s'intéressèrent au sort de leurs frères, coupables d'avoir sacrifié; voyant que leur conversion et leur repentir pouvait trouver grâce devant Celui qui ne veut pas à tout prix la mort du pécheur, ayant apprécié la sincérité de leur repentir, ils les accueillirent, les ramenèrent, les rétablirent, les associèrent à leurs prières et à leurs repas. Sur ceux-là, frères, que déciderez- vous? Que devons-nous faire? Devons-nous sanctionner le suffrage et la décision de ces martyrs, donner force à leur sentence miséricordieuse, et nous montrer secourables à ceux qu'ils prirent en pitié? Ou bien devons-nous casser leur sentence, nous faire juges de leur décision, contrister leur bon cœur, bouleverser l'ordre établi?
Cette initiative des confesseurs se présentait donc quelquefois dans des conditions que Denys jugeait acceptables. Mais il s'en fallait de beaucoup qu'ils eussent réconcilié tous les apostats. Denys cite2 le cas d'un vieillard nommé Sérapion qui, après une vie édifiante, avait faibli dans la persécution. Il se repentit et demanda à être réconcilié, mais on repoussa sa demande : il avait sacrifié. Enfin, se sentant frappé à mort, il appelle son petit-fils et l'envoie chercher un prêtre. C'était la nuit. Le prêtre, malade, ne put se déplacer; mais, pour