‹ L'édit de CallisteChapitre 85 sur 252 · ANALYSE · texte numérisé non relu

ANALYSE

Le De paenitentia nous livre la pensée de Tertullien orthodoxe ; il nous le montre même dans l'exercice d'un ministère de zèle. Prêtre selon l'opinion commune ', tout au moins catéchiste de Carthage, l'auteur s'adonne à l'instruction des catéchumènes et des néophytes.

On peut distinguer trois parties inégales : la première rern-

1. Nous disons : prêtre selon l'opinion commune, appuyée sur le sentiment de saint Jérôme. La valeur de cette donnée a été parfois révoquée en doute. Récemment, M. Hugo Koch l'a soumise a une critique serrée i War Tertullian Priester? dans Historischcs Jahrbuch, t. XXVIII, 1908, p. 95-103) ; et dans la dernière édition de s&Patrologie l'ribourg-en-Br., 1910, p. 157). M. Bardenhewer souscrit à la conclusion négative. Nous ne la croyons pas, pour autant, acquise. Sans ouvrir ici une discussion étrangère à notre sujet, nous indiquerons pourquoi les raisons de M. Koch ne nous semblent pas décisives. Les textes qu'il invoque, et que l'on connaissait depuis longtemps, appartiennent tous — ou au moins les plus importants — à la période montaniste de la vie de Tertullien. Or, nous aurons occasion de le constater au cours de cette étude, l'évolution de Tertullien vers le montanisme n'avait pas laissé intacte dans son esprit la notion de la hiérarchie catholique, ni celle du sacerdoce chrétien. On conçoit donc qu'il ait pu alors s'exprimer sur son propre sacerdoce comme il n'aurait jamais fait au temps de son orthodoxie. S'autoriser de ces déclarations pour affirmer qu'il ne fut pas prêtre, nous paraît bien hardi, en présence de l'assertion positive de saint Jérôme, et surtout en présence des écrits où l'on a souvent cru reconnaître des monuments de son ministère sacerdotal. M. Koch nomme (après Monceaux et Har- NACk) De spectaculis. De idololatria. De paenitentia, De oratione, De cultu feminarum. Il faut ajouter De baptismo. On s'est avisé récemment de reconnaître dansTe prêtre romain Florinus (voir Elsére, HE. , V, 15 et 20) le carthaginois Q. Seplimius Florens Tertullianus. Les seules données dont nous disposions sur la doctrine de Florinus — un gnostique — auraient dû sutïire à faire écarter l'identification. La publication de l'Histoire universelle écrite en syriaque par Agapios de Mabbug a fourni à M. Baumstark des arguments surabondants contre cette hypothèse de M. Kastner, Patrologia Orientalis, t. VII, p. 516 sq. (traduction de A. Vasiuev). Voir d'ailleurs la discussion entre MM. Koch, Kastner et Baumstark, dans ZSNTW., t. XIII, 1912. p. 59-83; 133-156; 306-319. — Cette digression nous a paru de quelque intérêt, en vue de l'examen ultérieur du De pudicitia.

plie par des considérations générales sur la pénitence 1-5) ; la seconde, plus brève, spécialement destinée aux catéchumènes, et traitant de la pénitence préliminaire au baptême 6 : la troisième, destinée aux chrétiens, et traitant de la pénitence pour les fautes commises après le baptême 7-12 .

Nous passerons très rapidement sur les deux premières parties.

Tertullien commence par définir la pénitence ! : un mouvement de l'àme excité par le déplaisir d'une résolution moins bonne — passionem animi quandam, quae reniât de offensa, senlentïae peioris2. — Ainsi parlent les gentils eux-mêmes. Mais s'ils définissent correctement la pénitence, ils sont loin de l'entendre comme il faut. Dépourvus en effet des principes de conduite que seul le Créateur peut révéler efficacement, ils voguent sans gouvernail sur la mer du siècle, à la merci de tous les orages, et ne se repentent de rien si volontiers crue du bien qu'il leur arrive de faire. Cependant la pénitence est chose sainte'. Après la faute du premier homme et la condamnation du siècle. Dieu n'a pas dédaigné de montrer en lui-même l'exemple de la pénitence, lorsqu'il déchira la sentence portée contre Adam. Il envoya des prophètes prêcher la pénitence à la race d'Abraham. En dernier lieu, il envoya Jean prêcher la pénitence à la génération qui devait voirie salut promis aux nations, c'est-à-dire le Seigneur en personne, réalisant la promesse divine. La pénitence est nécessaire pour le salut de l'homme, pour le service de Dieu. Il faut faire pénitence de tous les pèches commis4. Péchés de la chair, péchés de l'esprit, les uns et les autres coupables parce que dirigés contre Dieu. Péchés d'action, péchés de désir : la racine de la faute est dans le vouloir: devant Dieu, l'intention vaut l'acte. Or Dieu, qui menace le péché de châtiments terribles, offre le pardon à la pénitence :. 11 offre au naufragé cette planche de salut, qui le soutiendra et le portera jusqu'au port de la divine clémence. Que le pécheur s'y attache, comme à un bienfait signale de Dieu : qu'il s'y attache

1. De paenitemia. i. — 2. Variante : prioris. — 3. Paen., 2. — 4. Paen.. 3. — 5. Paen.. 4.

TERTULLIE.N. DE I'AEXITEXTIÀ. 139

sans retour1. D'autant qu'après avoir connu Dieu et s'être rangé à sa loi. il n'a plus l'excuse de l'ignorance : désormais son infidélité s'aggraverait d'ingratitude. Va-t-il rétracter sa pénitence par une pénitence contraire, et faire à Dieu cette injure de le quitter pour se donner au démon?

De ces principes généraux. Tertullien fera une double application pratique. Et d'abord aux catéchumènes2 il rappelle qu'on ne joue pas avec la pénitence baptismale, mais que la conversion doit être définitive. Il caractérise en termes pittoresques la situation et les besoins propres à cette catégorie d'auditeurs. Semblables à de jeunes animaux, ouvrant à peine les yeux à la lumière et commençant à prêter l'oreille à la doctrine, les nouveau-venus de l'Évangile sont faibles : on doit les prémunir contre les retours offensifs de leurs vieilles passions. Un a vu parfois des catéchumènes spéculer sur l'assurance du pardon, pour mener en attendant une vie coupable. Insensés! qui tendent la main pour recevoir le don divin et négligent d'en solder le juste prix. La pénitence est le prix auquel Dieu promet son pardon. Les marchands qui savent leur métier n'ont pas coutume d'accepter une pièce de monnaie sans l'examiner sous toutes ses faces pour s assurer qu'elle e?t de bon aloi. Et Dieu donnerait la vie éternelle contre une fausse pénitence? Mais peut-être on veut faire dater sa conversion du jour de son baptême? Illusion : c'est avant le pardon, et sous le grondement de la justice divine, qui! faut pleurer ses péchés. Le baptême ne saurait suppléer à ce qui manque du côté de la pénitence. Arrivât-on, par de belles paroles, à surprendre l'indulgence du prêtre préposé au sacrement, on ne saurait tromper Dieu, qui garde jalousement son trésor pour écarter les indignes. Toutes les ténèbres dont on prétendait s'envelopper céderont à sa lumière. Quelques-uns se flattent de lui arracher un pardon, et font de sa libéralité une servitude. Mais que vaut un pardon extorqué ? Tant de chutes, au lendemain du baptême, montrent le peu de fonds qu'on peut faire sur ces intrus : l'édifice de leur christianisme, bâti sur le sable, s'écroule. Donc, il ne suffit

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