CARACTÈRE ECCLÉSIASTIQUE DE LA RÉCONCILIATION
Elle me parait néanmoins fort discutable, et j'avais pris position à l'encontre dès 1905, dans un volume sur la Théo-
Mand., iv, 3, 3, est ici très suggestif. Hermas applique au pardon baptismal le nom d'acpcjt; (= ignoscentia). La seconde pénitence est proprement jjLEràvo-.a. — Nous ne dirons donc pas, avec M. de Labriolle, qu'il y a « encore un refuge d'ouvert », mais qu'il y a encore une ouverture, par laquelle on peut, une fois, rentrer dans l'Église. Cette métaphore n'est pas sans relations avec la liturgie de la pénitence. Voir notre appendice II : Limcn Ecclesiae.
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logie de Tertullien. L'année suivante je récidivai dans un autre volume sur la Théologie de saint Hippolyte. Les auteurs à qui j'avais ainsi faussé compagnie ne manquèrent pas de maintenir leurs thèses. En 1906 parurent coup sur coup deux articles qu'on pourrait appeler jumeaux, tant ils se ressemblent en tout : point de départ, argumentation, citations, conclusions, sans parler de moindres détails : l'un était de W Batiifol1, dans le Bulletin de littérature ecclésiastique. l'autre de M. Vacandard-, dans la Revue du clergé français. Tous deux suivaient fidèlement l'article que M. Funk venait de publier dans la Theologische Quartalschrift en réponse au programme décanal de M. Esser, et, sans avoir lu ce dernier, combattaient vivement les conclusions de la Théologie de saint Hippolyte. J'avais laissé passer l'article de >Fr Batiffol3. Quand M. Vacandard se mit de la partie, je répondis dans la Revue du clergé français 4. Après quoi, chacun coucha sur ses positions.
Je me trompe : M. Vacandard, dans une réplique courtoise, se plaignit que, sur un point capital, sa pensée eût été par moi foncièrement dénaturée \
1. Batiffol, L'édit de Calliste, d'après une controverse récente {BLE., t. III, 1906, p. 339-348).
2. Vacaindard, Tertullien et les trois péchés irrémissibles, à propos d'une controverse récente [RCF., t. L, 1er avril 1907, p. 113-131).
3. Non pas précisément à cause des raisons, qui méritaient une réponse, mais à cause d'insinuations qui gâtaient un peu les raisons. On lisait à la première page, après mention du travail de M. Esser : « Cette thèse devait plaire aux adversaires du principe du développement des dogmes. Le R. P. d'Alès, par exemple... >» — Je n'ignorais pas combien de sortes d"esprits peuvent se payer de ce mot, riche de sens mulliples : « le développement des dogmes ». Mais le trait manque d'élégance, et M-r BatitTol est trop galant homme pour ne l'avoir pas regretté.
4. La réserve des trois cas et l'édit de Calliste [RCF., 1er mai 1907. t. L, p. 337-365). — Réplique de M. Vacandard, ibid., p. 365-367. — La question a été reprise, dans un sens très conforme au nôtre, par le R. P. Stufler, Die Bussdisziplin der abendldndlichen Kirche bis Kallistus, dans ZSKT., t. XXXI. 1907, p. 433-473, et par M. Esser, Xoclimals das Indulgenzedikt des Papstes Kallistus und die Bussschriften Tertullians, dans Der Katholik. 1907. t. II, P- 184-204; 297- 309, et 1908, t. I, p. 12-28; 93-113.
5. M. Vacandard avait écrit : a Nous ne prétendons pas que la pé-
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La justice demande que nous lui empruntions l'énoncé définitif de sa thèse1.
Il ne s'agit pas de savoir si le tribunal existait, mais bien de déterminer quels péchés il remettait. Or c'est ce que ne dit pas clairement Tertullien dans le De paenitentia et ce qu'il dit très clairement dans le De pudicitia. Y a-t-il, sur ce point précis, contradiction absolue entre l'un et l'autre ouvrage? Ni M. Funk ni Mb* Batiffol ne le pensent, et je ne le pense pas davantage. Dans le De paenitentia, Tertullien enseigne que le pardon est accordé à tous les péchés, mais il n'indique pas si tous les péchés sont pardonnes par le tribunal ecclésiastique. Dans le De pudicitia, il enseigne pareillement que le pardon est accordé à tous les péchés, mais il ajoute que certains péchés seulement sont remis par le tribunal ecclésiastique, et que d'autres sont réservés à Dieu.
Le terrain est ainsi parfaitement déblayé. Nous nous y établirons en formulant les deux propositions suivantes, au sujet des péchés commis par les fidèles baptisés :
1° La distinction de deux sortes de péchés, les uns rémis-
nitence publique soit exclusive de la réconciliation ecclésiastique; nous faisons seulement remarquer qu'elle n'est pas au premier plan dans la perspective de Tertullien »; et j'avais cité ces mots; mais. pour répondre à l'argumentation de l'auteur, je m'étais vu amené à écrire : « Il serait bien étrange que Tertullien, dans le De paenitentia, ait traité de la réconciliation du pécheur, sans jamais songer au tribunal ecclésiastique (institué pour cette réconciliation). Telle est pourtant la position, historiquement peu tenable, à laquelle se voit acculé M. Vacandard. » — M. Vacandard protesta n'avoir jamais dit ni pensé rien de semblable. Je m'empressai de lui donner acte de sa protestation, et lui promis réparation au cas où je reprendrais cette étude. L'heure est venue de tenir parole, et j'en éprouve un véritable plaisir. Donc M. Vacandard n'a pas dit que dans le De paenitentia Tertullien traite de la réconciliation du pécheur sans jamais songer au tribunal ecclésiastique. Il n'a pas suivi jusqu'au bout la logique outrancière de Funk, première manière. Il faut l'en féliciter. Reste à se demander si la pensée, si vraiment une, de Tertullien s'accommodera d'un commentaire hybride et si. après y avoir une fois reconnu le principe de la réconciliation ecclésiastique, on pourra faire i ce principe sa part. A considérer les habitudes concrètes d'un style où le sens du réel éclate à chaque pas, on soupçonnera difficilement l'auteur de se maintenir à une telle hauteur d'abstraction qu'il touche seulement çà et là, et comme d'aventure, aux institutions ambiantes; on croira plus aisément qu'il se meut dans le milieu de son temps et puise tous ses traits en pleine vie ecclésiastique. Or la vie ecclésiastique du ine siècle ne comportait pas ce dualisme. 1. Vacandard, RCF., I. c, \>. 36«3.
sibles par le ministère ecclésiastique, les autres non rémissibles par ce ministère, n'est nulle part dans le De paenitentia.
2° L'idée d'un pardon divin, indépendant du ministère de l'Eglise, n'est nulle part dans le De paenitentia.
S'il est possible, comme je le crois, d'établir rigoureusement ces deux propositions, il reste qu'on n'a pas le droit d'attribuer à Tertullien, auteur du De paenitentia, deux idées que nulle part il n'insinue. Ou bien, si on les lui attribue, il faudra qu'on les ait prises d'ailleurs; et l'on avouera qu'il ne serait pas d'une bonne méthode historique d'aller les prendre dans le De pudicitia, écrit montaniste, postérieur de quinze ou vingt ans, et d'inspiration totalement différente, pour les transporter dans le De paenitentia, écrit catholique. Aussi convient-il provisoirement de réserver toute la question du De pudicitia. Après seulement que nous aurons fini de demander au De paenitentia toutes les lumières qu'il peut fournir sur l'état d'esprit de Tertullien avant son évolution, il y aura lieu de tenter une contre-épreuve, et de rechercher dans quelle mesure le montaniste corrobore ou contredit les déclarations antérieures du catholique. Cela dit, occupons-nous du De paenitentia.]
La tâche que nous assumons ne laisse pas d'être ingrate, puisque nous nous condamnons à établir deux thèses négatives. Va-t-il donc falloir passer en revue toute la dernière partie du De paenitentia, et à chaque mot nous demander : Est-ce ici que nous découvrirons la trace d'un péché irrémissible? ou bien la trace d'un pardon divin excluant positivement la réconciliation ecclésiastique? Cette méthode directe serait évidemment la plus sûre. Mais elle est longue et fastidieuse. Heureusement on peut abréger. Aussi bien Vomis probandi incombe à nos contradicteurs. Éprouvons donc la solidité de la thèse qu'ils nous opposent.
Tertullien, qui a consacré un traité distinct au fonctionnement de l'institution baptismale, qui vient ici d'en rappeler sommairement les effets, conçoit-il d'autre manière le fonctionnement de l'institution pénitentielle? Conçoit-il ceile-ci comme un ensemble plus complexe, renfermant des sous-
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espèce», dont les unes comporteraient l'intervention de l'Église, les autres ne la comporteraient pas? Il serait étrange qu'il n'en laissât rien soupçonner, et en bonne logique on ne peut pas lui prêter gratuitement une conception aussi singulière.
Remarquons d'ailleurs que, ni dans le De baptismo ni dans les pages du De paenitenlia relatives au baptême, il ne s'arrête à distinguer, au point de vue de la rémission baptismale, entre péchés rémissibles ou non rémissibles par le baptême. Évidemment. Mais s'il y a lieu de faire cette distinction au sujet de la rémission postbaptismale, que devient le parallélisme, si fortement marqué dans toute son œuvre, entre le baptême et la seconde pénitence? A tout le moins, il aurait dû avertir le lecteur qu'à l'égard de certains péchés le parallélisme est en défaut. Dès lors qu'il n'avertit pas, on n'est pas en droit de supposer qu'il fait abstraction d'une différence aussi capitale.
D'ailleurs, arrêtons-nous à la liste de péchés qui se rencontre incidemment dans le De paenitentia. On peut affirmer sans crainte que dans cette liste, conçue en termes très généraux, il y a largement place pour tous les péchés, y compris ceux qu'on pourrait être tenté d'exclure, c'est-à-dire les trois péchés réputés les plus graves, idolâtrie, homicide, impudicité; et que par conséquent, pour avoir le droit d'exclure ces péchés de la perspective présente de Tertullien, il faudrait apporter des raisons positives. Il signale trois chefs d'attaques diaboliques : oculos concupiscentia carnali ferire : voilà par où s'introduisent les fautes de la chair ; — animum inlecebris saecularibus ïnretire, voilà la porte ouverte à la cupidité, à l'ambition, et à toutes les violences que ces passions traînent après elles; — /idem terrenae potestatis formidine evertere, voilà le péril d'apostasie devant la persécution et d'idolâtrie. Assurément, quelques précisions de plus seraient tout à fait nécessaires pour nous donner le droit d'affirmer que Tertullien range expressément parmi les péchés rémissibles l'impudicité, l'homicide et l'idolâtrie ; mais qu'on veuille bien ne pas dénaturer notre argumentation. Nous ne disons pas que tous ces péchés graves sont catalogués distinctement par Ter-
tullien, qui d'ailleurs ne dresse pas un catalogue. Nous disons seulement que, si Ton prétend que ces trois péchés échappent ici aux prises de sa pensée, on doit le prouver positivement. On ne le prouve pas : nous prouvons bien plutôt le contraire, puisque nous montrons que, tout en s'exprimant en termes très généraux, il semble avoir tout prévu; il est même très remarquable qu'indiquant seulement quatre catégories de péchés, il ait précisément ouvert les cadres où les trois péchés considérés comme les plus graves viennent se ranger tout naturellement ', le quatrième et dernier étant l'hérésie.
Mais c'est peut-être insister plus que de raison sur un point que l'on ne fera pas grande difficulté de nous concéder, puisque, M. Vacandard lui-même l'a reconnu2, « dans ce passage assurément, Tertullien reconnaît que tous les péchés sont rémissibles ». C'est au caractère ecclésiastique de la réconciliation qu'on a plus de peine à croire, et c'est sur quoi il faut encore insister3.
1. M. Rolffs écrit, très justement, Das Inclulgenzedikt des rômischen Bisc/iofs Kallistus, p. 37 : « Da hier die schwersten Sùnden genannt sind, so kann raan mit Sicherheit behaupten, dass im Princip aile gleich gehalten sind, dass kein Unterschied, der sich in verschiedenen Stufen ausdrlicken kônnte, zwischen bestimmten Arten stattfindet. Aile Sûnden kônnen vergeben vrerden, falls der Mensch Busse thut. » — Mais quand il ajoute, p. 41 en note, que, selon la pensée de Tertullien catholique, le pardon des fautes les plus graves supposait l'intervention d'un prophète, non le recours à la hiérarchie régulière, il brouille toute la doctrine de Tertullien. Les prophètes n'appartiennent qu'à la période montaniste. — Beaucoup plus exact est le jugement de M. Bonwetsch, Die Geschichte des Montanismus, p. 116, Erlangen, 1881, qui reconnaît dans le refus montaniste d'absolution aux péchés capitaux « ein entschiedener Gegenzatz zu dem in der Kirche geltenden Prinzip der Absolutionsfahigkeit aller bereuten Sùnden ».