RCF., I. c.,p
3. .Notons d'ailleurs que la mention distincte des péchés les plus graves, au moins de certains d'entre eux, n'est pas absente de ce traité. Elle se trouve dans les mots qui suivent immédiatement et font allusion au ch. n de l'Apocalypse. Paen., 8, 1 : « Id si dubitas, evolve quae Spiritus ecclesiis dicat : desertam dilectionem Ephesiis imputât, stuprum et idolothytorum esum Thyatirenis exprobrat... » — Si la notion d'impudicité n'est qu'impliquée dans la parabole du prodigue, Paen., 8, 8-9, en revanche elle est tout à fait explicite dans un autre écrit de Tertullien catholique. De paiientia, 12, il s'agit de la conduite à tenir envers un époux adultère. Tertullien presse le conjoint de
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Remarquons tout d'abord, avant de tourner la page du De paenitentia, que, si Tertullien avait voulu instituer des catégories de péchés, les uns rémissibles par le 'ministère de L'Église, les autres réservés au pardon divin, il en avait ici une belle occasion. En effet, la logique même de son développement l'amenait à envisager le cas du pécheur relaps qui, ayant épuisé le pardon baptismal, épuisé aussi le pardon accordé à la seconde pénitence, chargerait sa conscience d'un nouveau péché, et n'aurait plus la ressource de cette seconde pénitence, qui, on vien de nous le dire, ne se renouvelle pas. Que deviendra ce malheureux? Tertullien ne l'examine pas. Nous ne l'examinerons pas non plus, ne pouvant le faire sans sortir de notre sujet. Assurément, c'est bien à propos d'un tel pécheur que se pose impérieusement la question d'un pardon indépendant du ministère de l'Église. Tertullien n'a pas voulu la poser. Il nous laisse en présence d'un problème très grave, sur la solution duquel la tradition des premiers siècles est d'une discrétion douloureuse. Ce problème échappe au cadre qu'il s'est fixé. Tout ce qu'il est permis de conclure de ses paroles, c'est qu'il se tient délibérément dans l'hypothèse d'une réconciliation accomplie selon les voies ordinaires. Laissons donc entièrement de côté — sauf à y revenir en temps opportun, — les questions dont Tertullien ne parle pas. pour nous occuper de celle dont il parle. Rien ne nous invite à établir dans sa pensée des catégories; la pénitence qu il a en vue n'est pas de plusieurs espèces, mais d'une seule, et pour déterminer son unique essence, nous avons à notre disposition quelques expressions qui rehaussent encore le parallélisme de la seconde pénitence avec le baptême.
ne pas se montrer inexorable, pour ne pas fermer au coupable la voie du pardon. « Atenim cum omnem speciem salutaris disciplinae gubernet, quid mirum quod etiam paenitentiae ministrat? Solita lapsis subvenire, haec expectat, haec exorat paenitentiam quandoque inituris salutem. » Suivent des allusions à la brebis errante et à l'enfant prodigue. Tout le détail de l'expression oriente d'ailleurs la pensée vers la pénitence publique et la réconciliation ecclésiastique : salutaris disciplina, lapsis subvenire, paenitentiam inire, etc.. Il faudrait apporter des misons positives pour exclure une interprétation qui sort si naturellement du texte et confirme par un exemple concret la doctrine, par ailleurs exempte de restrictions, du De paenitentia.
On lit en effet, au sujet du baptême :
Paen., 6, 6 : Tune, opinor, emendatos liquebit cum absolvimur. ' Nulle- pacto. Sed cum pendente venia poena prospieitur, cum adhùc liberari non meretur, ut possimus mereri, cum Deus eomminatur, non cum ignoscit.
Et au sujet de la seconde pénitence :
Paen., 8, 1-2 : Evolve quae Spiritus Ecclesiis dicat ... omnes ad paenitentiam commonet, sub comminationibus quidem. Non comminaretur autem non paenitenti, si non ignosceret paenitenti.
9, 6 : (Exomologesis) cum igitur provolvit bominem, magis relevât ; cum squalidum facit, magis mundatum reddit ; cum accusât, excusât ; cum condemnat, absolvit.
10, 8 : An melius est damnatum latere quam palam absolvi?
Rien ne nous invite à employer ici deux poids et deux mesures; au contraire, tout nous en détourne. Si dans le premier cas absolvere, ignoscere marquent un pardon obtenu par le rite sacramentel, une réconciliation par le ministère de l'Église, pourquoi pas dans le second? Ce n'est pas l'appareil extérieur de la réconciliation qui fait défaut; Tertullien attire expressément notre attention sur cet acte extérieur d'humilité qui est la part du pécheur et qu'il appelle Xexomologesis :
Paen., 9, 1-3 : Huius igitur paenitentiae secundae et unius, quanto in arto negotium est, tanto operosior probatio, ut non sola conscientia praeferatur, sed aliquo etiam actu administretur. Is actus, qui magis graeco vocabulo exprimitur et frequentatur, exomologesis est. qua delictum Domino nostrum coniitemur, non quidem ut ignaro, sed quatenus satisfactio confessione disponitur, confessione paenitentia nascitur, paenitentia Deus mitigatur. Itaque exomologesis prosternendi et humilificandi hominis disciplina est, conversationem iniungens misericordiae inlicem.
Humiliation publique à laquelle le pécheur a dû préluder par une profession explicite de pénitence. Tertullien compare cet acte à la démarche du malade qui va trouver un médecin et lui découvre une plaie secrète; il ajoute qu'il y aurait folie à reculer devant cette démarche humiliante, quand il y va de la vie :
Paen., 10, 1 : Velut illi qui in partibus verecundioribus corporis
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contracta vexatione conscientiam medentium vitant, et ita cum erubescentia sua pereunt.
La comparaison du malade et du médecin était dès lors classique pour désigner la partie la plus intime de la pénitence ecclésiastique, le recours à ceux qui portent devant l'Église et devant Dieu la responsabilité de cette pénitence. La même image reviendra perpétuellement chez les Pères du iue, du ive et du ve siècles, et pour le même objet. Il est clair d'ailleurs que ce recours à l'homme, médecin des âmes, avait pour but d'obtenir l'indication d'un traitement convenable, en vue de la guérison. Ce traitement, c'est — selon une expression familière à Tertullien — la partie proprement satisfactoire de la procédure pénitentielle. Donc le texte du De paenitentia — sans être par nous sollicité — nous met en présence de ces trois éléments : contrition, confession, satisfaction, trois éléments qu'une discipline plus évoluée exposera en meilleure lumière. Ils constituent, dans la pénitence primitive, la part du pécheur. Voici maintenant celle de l'Église. En sa qualité de Christ mystique, elle intervient, elle intercède pour le pécheur :
Paen., 10, 5-6 : Non potest corpus de unius membri vexatione laetum agere; condoleat universum et ad remedium conlaboret necesse est. In uno et altero Ecclesia est, Ecclesia vero Ghristus. Ergo cum te ad fratrum genua protendis, Christum contrectas, Christum exoras. Aeque illi cum super te lacrimas agunt, Ghristus patitur, Ghristus Patrem deprecatur.
Cette description du pardon des péchés ne fait aucune mention distincte du ministère sacerdotal. Encore moins renferme-t-elle trace de la forme indicative d'absolution, en usage dans l'Église latine depuis le xme siècle. Mais la signification totale du développement est nettement ecclésiastique. Pour se laisser arrêter par la forme déprécative du rôle attribué à l'Église, il faudrait ignorer que toute l'antiquité chrétienne témoigne en faveur d'une forme déprécative d'absolution; que l'Orient chrétien use encore d'une telle forme, sans préjudice de sa valeur opérative. Ce qu'il faut remarquer avant tout, ce sont les réalités sous-jacentes aux mots.
Le pécheur s'est constitué contre lui-même accusateur et témoin à charge. Au terme de cette procédure douloureuse, une sentence intervient. Peu importe comment elle était formulée, en paroles ou en acte : l'essentiel est qu'elle fût effective, devant Dieu et devant l'Église. Or cette double efficacité ressort des considérations par lesquelles Tertullien presse le pécheur en proie à la fausse honte, considérations qu'il résume ainsi { : Lequel vaut mieux pour vous : enfermer en vous-même le secret de votre condamnation, ou bien être acquitté au grand jour? An melius est damnatum latere quam palam absolvi?
La valeur expressive de cette antithèse est très grande, et à moins d'admettre contre toute vraisemblance que, dans cette forme pressante donnée à sa pensée, Tertullien a cherché un vain cliquetis de mots, on doit attribuer à chacun des termes en présence sa pleine signification, et ne pas se dérober devant les conséquences. Damnatum latere suppose une condamnation qui peut échapper aux regards des hommes — car rien n'échappe aux regards de Dieu. — C'est donc la condamnation divine, la sentence qui pèse au for intérieur sur le pécheur encore chargé de sa faute. Palam absolvi suppose une absolution qui éclate aux yeux des hommes, c'est donc la réconciliation ecclésiastique, gage normal au for extérieur de la paix faite avec Dieu. Tels sont donc les deux termes entre lesquels le pécheur a l'option : ou bien enfermer dans le secret de sa conscience une faute inexpiée, pour le seul avantage d'usurper la paix de l'Église ; ou bien accepter devant les hommes l'humiliation passagère d'une mise au ban de l'Église, pour aboutir à une réhabilitation publique, que Dieu en secret ratifiera. Adeone existimatio hominum et Dei conscientia comparantur? disait-il l'instant d'avant. La pensée est donc fortement nouée et pleine de sens : elle met dans son plein jour cette corrélation intime de la paix divine et de la paix ecclésiastique, qui fait le fond de toute la doctrine pénitentielle de Tertullien en sa période orthodoxe.
Paen., 10, 8.
TEKTULLIEN, DE PAENITENTIA. 150
La réconciliation ici désignée présente tous les caractères d'un véritable sacrement divin administré par L'Église. D'ailleurs il suftit de faire réflexion sur l'ecelésiologïe de Tertullien catholique, pour comprendre qu'un rôle essentiel appartient ici à l'Église, comme à l'organisme du salut '. Sans doute, l'Église ne prononce pas de sentences infaillibles, parce que le fond des cœurs échappe à sa vue : ses excommunications ne constituent qu'une présomption du jugement divin définitif2, et il peut lui arriver d'exclure de son sein tel pécheur qu'en réalité Dieu absout déjà; inversement, la bonne foi des prêtres préposés au baptême peut se laisser surprendre parles dehors dune feinte conversion3. Mais de telles anomalies n'entament pas le principe de l'économie divine. L'Église est une mère qui donne ses enfants à Dieu1; elle est pour tous le lieu normal du salut5; elle est l'arche, figure du ciel6; elle est le Christ mystique, en qui tous les
1. VoirK. Adam, Der KivcJicnbegrijf Tertullians, p. 82 sqq., 88 sqq., Paderborn, 1907.
2. Apologeticum, 39 : « Ibidem etiam exhortatioDes, castigationes et censura divina. Nam et iudicatur magno curn pondère, ut apud i^ertos de Dei conspectu, summumqtie futuri iudicii praeiudicium est, si quis ita deliquerit ut a communicatione orationis et conventus et omnis sancti commerça relegetur. Praesident probati quique seniores... »
3. Paen., 6, 10 : « Furto quidem aggredi et praepositum huius rei adseverationibus tuis circumduci facile est; sed Deus thesauro suo providet, nec sinit obrepere indignos. Quid denique ait? Nihil occultum quod non revelabitur. Quantascumque tenebras factis tuis superstruxeris, Deus lumen est. »
4. De oratione, 2 : « In Pâtre Filius invocatur. Ego enim, inquit, et Pater unum sumus. Ne mater quidem Ecclesia praeteritur. Siquidem in Filio et Pâtre mater recognoscitur, de qua constat et Patris et Filii nomen. Uno igitur génère aut vocabulo et Deum cum suis honoramus et praecepti meminimus et oblitos Patris denotamus. » Cf. De baptismo, 20; Ad martyras. 1 : « Domina mater Ecclesia »; De praescriptionc haereticoruni. 12.
5. De baptismo, 6 : « Cum autem sub tribus et testatio fidei et sponsio salutis pignerentur, necessario adicitur Ecclesiae mentio, quoniam ubi très, i. e. Pater et Filius et Spiritus Sanctus, ibi Ecclesia, quae trium corpus est. »
6. De baptismo, 8 : « Emergenti de lavacro post vetera delicta columba Sancti Spiritus advolat pacem Dei ferens, emissa de caelis, ubi Ecclesia est arca figurata. o
1G0 l'édit de calliste.
fidèles ne font qu'un '. L'appartenance à l'Église est, en droit, le critère de l'union au Christ. Si l'on nous demande d'expliquer pourquoi le rôle du sacerdoce dans l'administration de la pénitence échappe si complètement à l'horizon du De paenitentia, notre réponse sera des plus simples : conçu tout entier du point de vue du pénitent, ce traité laisse de côté l'administration de la pénitence, au même titre que celle du baptême. Il ne s'adresse pas aux prêtres pour régler la dispensation du pardon, mais au troupeau, et il montre la voie du pardon ouverte dans le retour à l'Église.
Donc, en droit, le for intérieur et le for extérieur, la justification devant Dieu et la réhabilitation devant les hommes, la réalité et le symbole se compénètrent; rien ne suggère qu'en certains cas ces deux éléments puissent être dissociés2.
Il faut nécessairement tenir compte de ces faits, si l'on veut rendre adéquatement des mots comme restituons peccalor, qui, sous la plume d'un juriste Tertullien, présentent sûrement une signification très précise : celle de remise en possession de droits perdus.
Paen., 8, 4 : Quod mulier drachmam perdidit et requirit et reperit et arnicas ad gaudium invitât, nonne restituti peccatoris exemplum est?
12, 7 : Peccator restituendo sibi institutam a Domino exomologesin sciens, praeteribit illam quae Babylonium regem in régna restituit? — 9 : Non facile possum super illa tacere quam ipse quoque et stirpis humanae et offensae in Dominum princeps Adam, exomologesi restitutus in paradisum suum, non tacet.