‹ L'édition de plain-chant de RatisbonneChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES OFFICES DP SUPPLÉMENT DU GRADUEL DE RATISBONNE NE SONT PAS CONFORMES MX liÈGI.ES DU CHANT GRÉGORIEN.

La partie moderne du Livre de Ralisbonne, c'est-à-dire la série des ol'liees nouveaux ajoutés au Graduel médicéen de 1014. s'écarte encore plus que celui-ci de la tradition gré-

gorienne, Bien que ce côté de la question soit de moindre importance, il n'est pas inutile de l'examiner pour avoir une idée complète de la valeur de l'œuvre. L'auteur ou les auteurs de ces offices semblent ne s'être nullement inquiétés des conditions d'un pareil travail.

Au moyen âge, à l'époque où l'on connaissait et pratiquait le plain-chant , pour introduire dans les livres un office ou même seulement un morceau nouveau, on a procédé de deux manières.

Généralement on se servait des formules déjà existantes ; en sorte que, les modèles ou types grégoriens restant les mêmes, les paroles nouvelles étaient adaptées aux mélodies anciennes. Ainsi, entre autres, fit-on au treizième siècle pour l'office du Saint Sacrement1.

Quelquefois (plus rarement) des pièces nouvelles furent composées : elles curent pour auteurs des hommes distingués et admirés de tous, comme l'évèque Tliéodulphe, le roi Robert le Pieux, les moines Notkcr le Bègue, Herinan Contract, S. Bernard, Adam de Saint-Victor, etc.

Mais quelle que fût la manière d'enrichir les Livres, soit que l'on reprît l'ancien , soit que l'on écrivit du nouveau, on observait fidèlement certaines règles, que je vais rappeler : on verra que les auteurs des offices modernes du Graduel de Batisbonnc ou les ont ignorées, ou n'ont pas voulu s'y soumettre.

I. Chacune des pièces de chant de la messe a son caractère particulier, qui ne permet pas de confondre l'une avec l'autre.

1. L'Introïl i si celui du lundi de la Pentecôte; le Graduel, du xx Dimanche après la Pentecôte ; l' Alléluia reproduit celui de Saint-Laurenl ; le Lauda Siôn, plusieurs séquences d'Adam de Saint-Victor; l'Offertoire cl la Communion sont i <ili|ucs mit les mêmes pièces à la Pentecôte.

Le chant de L'antienne appelée Introït n'a rien de commun avec celui du Graduel, le Graduel avec le Trait, etc.

Quand même les paroles liturgiques seraient semblables dans deux morceaux de la même messe, ces morceaux n'en auraient pas moins un chant différent, et d'une physionomie spéciale. Ainsi, dans l'office de saint Jean FÉvangéliste, par exemple, la Communion Exiil sermo diffère entièrement comme chant du Graduel Exiil sermo; les paroles Tu es Petrus changent de mélodie au verset de l'Alleiuia, à l'Offertoire et à la Communion de la fête de la Chaire de saint Pierre : voilà ce que montrent les livres anciens1.

Dans les nouvelles messes de l'édition de Ratisbonne-, il n'en va pas de la sorte.

Tantôt un Introït comme Mihî autem absit, p. [218], devient un Offertoire, p. [248]; tantôt un Offertoire, Veritas mea, p. [6], devient une Communion, p. [187], le Graduel Beriedictm, p. [92], sert de thème à la Communion Benedicla, p. [232] ; un Trait, Sicut cervus desidéral, p. [223], sans modifier une note se change en Graduel, p. [433], sous prétexte que celui-ci a des paroles analogues : Quemàdmodum desidèrat cervus, etc.

Tout cela est antigrégorien.

11. Si les diverses pièces de l'oflice diffèrent entre elles dans le plain-chant, c'est qu'elles ont une allure et des formules propres dont elles ne se départent jamais.

Tandis que l'Introït et la Communion, par exemple, présentent fort peu de notes sur chaque syllabe, le Trait, L'Aile-

1. Je ne connais qu'une seule exception, c'est l'antienne Visionem du Magnificat du n" Dimanche de Carême, qui a été empruntée pour la Communion île la Transfiguration. Du resté, l'office de cette fêle date du quinzième siècle, époque où le plain-chant était déjà en décadence.

2. Je cite l'édition de 1871, dont le Supplément est plus complet.

luia, le Graduel surtout, offrent une mélodie toujours développée. C'est là que la musique grégorienne apparaît dans toute son originalité. Des vocalises nombreuses et périodiques y forment des phrases partagées habilement, d'un caractère vraiment religieux. Les chantres de la fin du seizième siècle les ont considérablement abrégées. 11 en reste pourtant des traces sensibles dans certains endroits : les Kyrie eleison de l'Ordinaire de la messe pourraient en donner encore une idée suffisante.

Pour qui a étudié le chant grégorien dans les manuscrits, un Graduel ne se conçoit point sans ees vocalises, sans telles ou telles formules, spéciales à chaque mode, sans le ne une final.

Or, rien de cela ne se retrouve dans les Graduels composés par les auteurs des offices nouveaux de l'édition de Ratisbonne : ni le neume obligatoire de la lin, ni les formules connues pour les divers modes, ni surtout les vocalises.

Le chant de leurs Graduels est aussi dépourvu de développement que celui des Antiennes des vêpres. On voit à peine quelques groupes par-ci par-là; le reste est réduit à une note par syllabe.

De plus, les formules traditionnelles sont oubliées pour faire place à des chants que les livres grégoriens n'ont jamais connus, et qui n'ont rien de la modalité antique. On lit bien les numéros des modes indiqués en tète du morceau; mais on ne saurait les retrouver dans la composition. Tel Graduel n'a pas même de Verset, ce qui est anliliturgique, comme Improperium, p. |17(ij ; tel autre n'a aucune des formules du .mode annoncé, comme Ingressus Angélus, p. [155], ou encore Nihil inquinatum, p. [178]; et ce mode, le dixième, n'a pourtant qu'un seul type, tou-

jours répelé, même dans les pages précédentes du Graduel médicéen. Celui-ci module d'un ton plagal à un ton plagal différent, chose que les anciens n'auraient jamais imaginée. En effet, si le Répons ou lre partie clans les Graduels grégoriens est du sixième mode, le verset, 2e partie, est ordinairement du cinquième c'est-à-dire que l'on passe du ton plagal au ton authentique correspondant, comme Christus factus est, qui est du sixième, et son verset Propler quod, du cinquième. Et ce qui paraîtra invraisemblable, à la page [202], les auteurs du morceau Faction est nous présentent le phénomène d'un Graduel dont le Répons est du huitième mode et le Verset du — sixikmi; !

Inutile d'indiquer d'autres exemples de tous ces contresens : le lecteur en trouvera à chaque page du Supplément. 111. C'est enfin une règle invariable dans le chant grégorien que la tonalité affectée à certains morceaux.

Les Traits des messes dans tous les livres anciens, soit manuscrits, soit imprimés, ont non seulement des formules qui se répètent et qui leur impriment un caractère particulier, mais ils ont une tonalité spéciale. Ils ne sont écrits que dans le deuxième ou le huitième mode. Voilà la tradition absolue.

Or, sur ce point si connu de tous ceux qui ont fait quelque étude du plain-chant, les auteurs des offices nouveaux de l'édition de Ratisbonne sont tout à fait en défaut.

Et d'abord ils n'ont pas conservé aux Traits de leur invention ces formules que la mémoire des chantres relient aisément, parce qu'elles se répètent toujours; ils ont supprime bs vocalises caractéristiques d'une pièce de chant affecléeaux époques de pénitence, comme la Septuagésime. le Carême, etc.; et leurs Traits ne présentent que des notes détachées, des lambeaux insignifiants.

Mais (chose autrement surprenante) ils ont composé des Traits dans tous les modes indifféremment. Chez eux, un en voit du premier, du troisième, du quatrième, du cinquième, du sixième, du septième mode, qui apparaissent pour la première fois aux regards étonnés des liturgistes et des connaisseurs en plain-chant ! . . .

N'est-ce pas plus qu'il n'en faut pour juger du travail particulier de cette Commission qu'on nous dit si compétente, et pour estimer à sa juste valeur l'ensemble du Graduel ?

Page 1