‹ L'Éducation à Port-RoyalChapitre 10 sur 59 · THÉORIE LITTÉRAIRE DE SAINT-CYRAN · texte numérisé non relu

THÉORIE LITTÉRAIRE DE SAINT-CYRAN

question que d'emporter les choses par la force des paroles, ou que Dieu eût eu besoin de notre éloquence; parce que la vérité n'a besoin de personne, et qu'après avoir fait tout ce qu'on peut et ce qu'on se croyait obligé de faire, il reste encore à dire : Servi inutiles sumus (saint Luc, XVII, 10) (Nous sommes des serviteurs inutiles). C'est pourquoi il voulait que dans les rencontres on consultât toujours plus les mouvements de son cœur que de son esprit, pour écouter Dieu et pour ne pas s'évaporer dans ses pensées.

Comme, pour bien profiter des livres saints, il faut les lire par le même esprit par lequel ils ont été écrits, aussi, pour défendre utilement les vérités saintes , il faut être animé de l'esprit des saints. C'est pourquoi M. de Saint-Cyran voulait qu'on écrivît comme on priait, c'està-dire avec le même respect et la même soumission pour la majesté divine. Il recommandait d'avoir toujours le cœur attentif à regarder Dieu, pour ne rien dire que ce qu'il inspirait, en sorte que, le travail devenant une prière, il pût attirer sa bénédiction sur les ouvrages. C'est pour cela même que ses maximes étaient que, pour écrire de la vérité, il ne fallait pas tant regarder les moments que la prudence humaine pouvait choisir, que ceux de l'Esprit de Dieu qu'il fallait attendre, et suivre le mouvement qu'il lui plaisait de nous donner; et qu'il n'y avait rien de plus dangereux que de parler de Dieu par mémoire, ou par un effort humain de notre esprit, bien loin qu'on y pût innocemment mêler quelque intérêt ou quelque passion.

Ainsi, comme ceux qui sont habiles dans l'éloquence remarquent fort bien qu'elle consiste presque toute à

humble repos.... L'on peut aussi ajouter que l'on n*est pas même demeuré dans les termes marqués par M. de Sainl-Cyran, en se contentant (comme il le voulait) de faire voir que la doctrine que l'on suivait n'était pas de .M. d'Ypres, mais do saint Augustin; on a cru qu'il était plus sùr£fle se jeter dans la distinction du droit et du fait, pour laqitelle^i^SFââuJUl^t^iu'ant dix ou douze aus. » f^ **

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représenter vivement le tableau de la chose qu'on veut exprimer, de même M. de Saint-Cyran, par une manière beaucoup plus relevée, disait qu'on ne pouvait parler utilement de la vérité, qui est Dieu même, qu'en suivant l'idée qu'il en imprimait en nous, et en l'accompagnant des mouvements qu'il lui plaisait de nous inspirer, lorsque nous avions soin de le regarder par une grande pureté de cœur. De là vient qu'il ne voulait pas qu'on s'amusât tant à épiloguer sur les paroles *, et à être plus longtemps à peser les mots qu'un avaricieux ne serait à peser l'or à son trébuchet, parce que rien ne ralentit plus le mouvement de l'Esprit-Saint, que nous devons suivre. Il disait que cette grande justesse de paroles était plus propre aux académiciens qu'aux défenseurs de la vérité; qu'il suffisait presque qu'il n'y eût rien de choquant dans notre style ; et que ce qui emportait plus les lecteurs était l'éloquence des pensées et la pureté des mouvements que nous imprimait l'Esprit de Dieu, lorsque nous avions soin de nous entretenir dans l'union sainte que nous devions avoir avec lui. Il est certain qu'il y a un secret dans les ouvrages qu'il me semble qu'on ne connaît pas assez. Il se fait une certaine transfusion sur le papier de l'esprit et du cœur de celui qui

i. « Je ne. sais qui est ce Monsieur de Vaugelas qui vous a écrit. Il me semble qu'il est de l'humeur de M. de Balzac, duquel je fais plus de cas que de sa lettre, que j'ai dessein de lire dans trois jours, pour ce que j'ai d'autres occupations, et que je désire que, par mon exemple, vous apportiez quelque modération à cette passion que vous avez aux paroles, dont la belle tissure est moins estimable que vous ne pensez. » (Saint-Cyran, Lettre à Amauld d'Andilly.) Saint-Cyran a donné ce jour-là, avec beaucoup d'esprit, au grand épistolier de France une excellente leçon de littérature. Mais les Discours de Balzac valent mieux que ses Lettres, et Joubert l'a bien jugé : « Un de nos plus grands écrivains, et le premier entre les bons, si Ton consulte l'ordre des temps, utile à lire, à méditer, et excellent à admirer; il est également propre à instruire et à former, par ses défauts et par ses qualités. Souvent il dépasse le but, mais il y conduit; il ne tient qu'au lecteur de s'y arrêter, quoique l'auteur aille au delà. » (T. II, p. 181.)

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