LETTRE DE M. DE SACI A UN DE SES AMIS
moyens et toute l'industrie des hommes, se considérant comme des instruments qui ne peuvent avoir aucun mouvement que celui qu'il leur donne, afin de faire couler ainsi ses bénédictions par les maîtres dans les disciples. C'est là tout le souhait de mon cœur, tant pour ces enfants que pour vous, Monsieur, qui êtes employé à les instruire. Si vous reconnaissez du bien en eux, louez-en Dieu, qui l'y a mis; mais que ce soit dans le ret, et prenez garde d'en parler peu ' ; que si, au contraire, vous trouvez qu'il y ait beaucoup à travailler, ne désespérez pas, à cause de leur âge.
On voit tous les jours dégénérer ceux qui paraissaient bons dans leur enfance; et ceux, au contraire, en qui on ne voyait rien de bon étant enfants, se régler à mesure qu'ils croissent. C'est du blé en herbe, qui rapporte souvent plus ou moins qu'on ne pense. Il ne faut point trop s'inquiéter de leurs défauts, ni être trop exact à ne leur en passer aucun 2. S'il y a quelque conduite où il soit br.^oin de dissimuler, c'est celle des enfants, qu'on doit se contenter d'éloigner des fautes principales, fermant les yeux sur les autres, quoiqu'elles ne paraissent pas petites. C'est assez de ne les point entretenir, par trop d'indulgence, dans le libertinage 3; et pour ce qui est du re>te, il faut travailler peu à peu, et comme par parties, à les guérir, ayant pour eux une charité infatigable; autrement on se tue, et on ne leur sert de rien; on aigrit même leur esprit par des répréhensions trop fréquentes et indiscrètes. Il faut tâcher de leur imprimer quelque
1. 11 faut, en effet, beaucoup de tact et de discrétion pour louer sans exciter un mauvais sentiment de vanité. De Saci y met peutêtre trop de réserve; nous abusons, au contraire, de la publicité. Pourquoi mettre dans nos journaux scolaires qu'un enfant a trouvé un porte-monnaie et ne l'a pas gardé? Un simple fait de probité est exalté comme un acte d'héroïsme. Réservons nos hommages publics aux actes <le courage et de dévouement.
2. Ce langage esl plus simple et plus vrai que celui de Saint- Cyran, qui parle trop de « tremblement », de « tempête de l'esprit ».
'est-à-dire liberté excessive.
mouvement de piété et de crainte de Dieu.... Il faut ménager la confiance qu'ils ont en ceux qui les conduisent, et l'entretenir, pour la faire servir à leur salut. Quand il est nécessaire de les reprendre et de les avertir, il faut que ce soit bien à propos, pour ne les pas rebuter. En omettant une partie de leurs défauts, on remédie aux autres qui sont de plus grande conséquence; et c'est par la prière plus que par les paroles qu'on met ordre aux petits dérèglements que l'on veut arrêter dans les enfants. Dieu alors fait bien mieux voir quand il est temps de leur parler; et le plus souvent on trouve qu'il n'y avait rien à dire. On ne peut connaître ces petites âmes qu'en s'accommodant à elles et se proportionnant à leurs dispositions; autrement, elles ne reçoivent pas nos paroles : ce qui oblige à une prière et à une attention continuelle pour nous et pour eux, ne leur disant pas tout ce qu'ils devraient faire, mais seulement ce qu'ils peuvent porter selon leur faiblesse, à laquelle il faut avoir un grand égard. On ne doit point prendre d'autorité sur eux qui ne soit tempérée de charité, s'accommodant de telle sorte à eux que ce soient eux-mêmes qui concluent et qui se portent par persuasion à ce qu'on leur propose 1. Quand on voit qu'ils ne peuvent se rendre, il faut se retirer et dissimuler, les laissant plutôt dans de petites imperfections pour quelque temps, que de faire trop de violence à leur- esprit; à quoi on ne gagne rien; ce qui pourrait même les aigrir.
Surtout il ne faut jamais les laisser seuls; et, soit qu'ils étudient, qu'ils se divertissent, qu'ils fassent autre chose, il faut toujours être le témoin, par soi-même, ou par des personnes sages à qui on en confie le soin, de toutes leurs actions.
1. C'est, en effet, la véritable éducation : l'éducation par le dedans et non par le dehors, par l'association de l'élève avec le maître, par- son travail personnel sur lui-même. Sans cette condition, l'éducation n'est plus qu'une œuvre bien superficielle et sans sérieuse efficacité.
Enfin il n'y a point de vertu qu'on doive plus pratiquer, parmi les enfants, que la patience et le silence, retranchant par la patience les répréhensions précipitées, et prenant garde par le silence de ne point dire plus de choses qu'ils n'en peuvent porter.
Jésus-Christ s'est souvent séparé de ses disciples pour prier avec son Père, afin de n'être pas obligé de les reprendre incessamment, comme leur état imparfait lui en donnait assez de sujet. Ainsi vous ferez bien de prendre pour devise ces deux paroles : Patience et silence, et ce verset du Psalmiste : Adhsereat lingua faucibus mets, désirant que les paroles vous tarissent dans la bouche, plutôt que d'en avancer aucune qui puisse blesser les enfants. (Leclerc, Vies intéressantes, t. IV, p. 351.)
Pascal à Port-Royal *.
M. Pascal vint, en ce temps-là, demeurer à Port-Royal des Champs. Je ne m'arrête point à dire qui était cet homme, que non seulement toute la France, mais toute l'Europe a admiré. Son esprit vif, toujours agissant, était d'une étendue, d'une élévation, d'une fermeté, d'une pénétration et d'une netteté au delà de ce qu'on peut imaginer. Il n'y avait point d'homme habile dans les mathématiques qui ne lui cédât : témoin l'histoire de la roulette 2 fameuse, qui était alors l'entretien de
1. « J'ai peine à croire, observe avec raison Sainte-Beuve, que la belle conversation entre Pascal et M. de Saci sur Épictète et Montaigne ne soit pas de la rédaction de M. Lemaitre lui-même >> [Port-Royal, t. I, p. 395.)
2. La roulette ou cycloïde est le nom donné à la courbe décrite par un point d'une circonférence roulant sur une ligne droite Ce problème a vivement occupé les savants au xvii" siècle; Descartes, Roberval, le P. Mersenne, Torricelli, Fermât, Huygeos, etc., en ont fait l'objet de leurs études.
tous les savants. Il savait animer le cuivre, et donner de l'esprit à l'airain. Il faisait que de petites roues sans •raison, où étaient sur chacune les dix premiers chiffres, rendaient raison aux personnes les plus raisonnables; et il faisait, en quelque sorte, parler les machines muettes, pour résoudre en jouant les difficultés des nombres qui arrêtent les savants : ce qui lui coûta tant d'application et d'effort d'esprit que, pour monter cette machine au point où tout le monde l'admirait, et que j'ai vue de mes yeux, il en eut lui-même la tête presque démontée pendant trois ans. Cet homme admirable, étant enfin touché de Dieu, soumit cet esprit si élevé au joug de Jésus-Christ; et ce cœur si noble et si grand embrassa avec humilité la pénitence. Il vint à Paris se jeter entre les bras de M. Singlin, résolu de faire tout ce qu'il lui ordonnerait.
M. Singlin crut, en voyant ce grand génie, qu'il ferait bien de l'envoyer à Port-Royal des Champs, où M. Arnauld lui prêterait le collet en ce qui regardait les autres sciences l, et où M. de Saci lui apprendrait à les mépriser. Il vint donc demeurer à Port-Royal. M. de Saci ne put pas se dispenser de le voir, surtout en ayant été prié par M. Singlin; mais les lumières saintes qu'il trouvait dans l'Écriture et dans les Pères lui firent espérer qu'il ne serait point ébloui de tout le brillant de M. Pascal, qui charmait néanmoins et enlevait tout le monde. Il trouvait, en effet, tout ce qu'il disait fort juste. Il avouait avec plaisir la force de ses discours; mais il n'y apprenait rien de nouveau. Tout ce que Pascal lui disait de grand, il l'avait vu avant lui dans saint Augustin; et, faisant justice à tout le monde, il disait : « M. Pascal est extrêmement estimable, en ce que, n'ayant point lu les Pères de l'Eglise, il a de lui-même, par la pénétration de son esprit, trouvé les mêmes vérités qu'ils ont trouvées. Il les trouve surprenantes,
1. Bossuet appelle Arnauld « un homme éminent en tout genre de science » {Œuvres, t. IX, p. 451).
parce qu'il ne les a vues en aucun endroit; mais, pour nous, nous sommes accoutumés à les voir de tous côtés dans nos livres.... »
La conduite de M. de Saci, en conversant avec les gens, était de proportionner ses entretiens à ceux avec qui il parlait. S'il voyait, par exemple, M. Champagne l, il parlait avec lui de la peinture. S'il voyait M. Hamon 2, il l'entretenait de la médecine. S'il voyait le chirurgien du lieu, il le questionnait sur la chirurgie. Ceux qui cultivaient les arbres, ou la vigne, ou les grains, lui disaient tout ce qu'il fallait observer. Tout lui servait pour passer à Dieu, et y faire passer les autres. Il crut donc devoir mettre M. Pascal sur son fort, et lui parler des lectures de philosophie dont il s'occupait le plus. Il le mit sur ce sujet dans les premiers entretiens qu'ils eurent ensemble. M. Pascal lui dit que ses deux livres les plus ordinaires avaient été Épictète et Montagne; et il lui lit de grands éloges de ces deux esprits. M. de Saci, qui avait toujours cru devoir peu lire ces auteurs, pria M. Pascal de lui en parler à fond.
« Épictète 3, lui dit M. Pascal, est un des hommes du
1. Philippe de Champagne (1602-1674), « ce Poussin janséniste », dit Théophile Gautier, qui signale, dans la galerie du Louvre, « cette singulière et caractéristique peinture où l'on voit la sœur Sainte-Suzanne (la fille de Ph. de Champaigne, religieuse à Port- Royal) assise les pieds allongés sur un tabouret, les mains jointes, pendant que la mûre Catherine Agnès Arnauld, à genoux, implore du ciel la gucrison de la malade, qui revint effectivement à la santé, comme le constate l'inscription tracée sur le tableau. Quand on a vu cette peinture, ajoute-t-il, on connaît aussi bien Port-Royal que si l'on avait lu le volumineux ouvrage de Sainte- Beuve. » {Guide de l'amateur au musée du Louvre, p. 158.) Dans le salon d'honneur, deux chefs-d'œuvre de ce peintre sont exposes : le Christ étendu sur son linceul, et le portrait de Richelieu.