‹ L'Éducation à Port-RoyalChapitre 23 sur 59 · Vouloir c».' que Dion vuul est la seule science · texte numérisé non relu

Vouloir c».' que Dion vuul est la seule science

Qui nous met en repos.

Malherbe.

lis • l'éducation a port-royal

de particulier. Mais, comme il a voulu chercher une morale fondée sur la raison, sans les lumières de la foi, il a pris ses principes dans cette supposition; et ainsi, en considérant l'homme destitué de toute révélation, il discourt en cette sorte. Il met toutes choses dans un doute universel, et si général que ce doute s'emporte soi-même, et que, l'homme doutant même s'il doute, son incertitude roule sur elle-même dans un cercle perpétuel et sans repos, s'opposant également à ceux qui disent que tout est incertain, et à ceux qui assurent que tout ne l'est pas, parce qu'il ne veut rien assurer. C'est dans ce doute qui doute de soi, et dans cette ignorance qui s'ignore, qu'est l'essence de son opinion, qu'il n'a pu exprimer par aucun terme positif. Car, s'il dit qu'il doute, il se trahit, en assurant au moins qu'il doute; ce qui étant formellement contre son intention, il n'a pu s'expliquer que par interrogation; de sorte que, ne voulant pas dire : je ne sais, il dit : que sais-je? De quoi il fait sa devise, en la mettant sous les bassins d'une balance, lesquels, pesant les contradictoires, se trouvent dans un parfait équilibre : c'est-àdire qu'il est pur pyrrhonien. Sur ce principe roulent tous ses discours et tous ses Essais; et c?est la seule chose qu'il prétend bien établir, quoiqu'il ne fasse pas toujours remarquer son intention. Il y détruit insensiblement tout ce qui passe pour le plus certain parmi les hommes, non pas pour établir le contraire avec une certitude de laquelle seule il est ennemi, mais pour faire voir seulement que, les apparences étant égales de part et d'autre, on ne sait où asseoir sa créance.

« Dans cet esprit, il se moque de toutes les assurances. Par exemple, il combat ceux qui ont pensé établir dans la France un grand remède contre les procès par la multitude et la prétendue justesse des lois; comme si l'on pouvait couper la racine des doutes d'où naissent les procès, et qu'il y eût des digues qui pussent arrêter le torrent de l'incertitude et captiver les conjectures. C'est là que, quand il dit qu'il vaudrait autant soumettre la

cause au premier passant qu'à dos juges armés de ce nombre d'ordonnances, il ne prétend pas qu'on doive changer l'ordre de l'Etat : il n'a pas tant d'ambition; ni que son avis soit meilleur : il n'en croit aucun de bon; c'est seulement pour prouver la vanité des opinions les plus reçues, montrant que l'exclusion de toute loi diminuerait plutôt le nombre des différends que cette multitude de lois qui ne sert qu'à l'augmenter, parce que les obscurités croissent à mesure que l'on espère les ôter; que ces obscurités se multiplient par les commentaires, et que le plus sûr moyen, pour entendre le sens d'un discours, est de ne le pas examiner, et de le prendre sur la première apparence; si peu qu'on l'observe, toute sa clarté se dissipe. Ainsi il juge à l'aventure de toutes les actions des hommes et des points d'histoire, tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, suivant librement sa première vue, et sans contraindre sa pensée sous les règles de la raison, qui n'a que de fausses mesures, ravi de montrer par son exemple les contrariétés d'un même esprit. Dans ce génie tout libre, il lui est également bon de s'emporter ou non dans les disputes, ayant toujours, par l'un ou l'autre exemple, un moyen de faire voir la faiblesse des opinions; étant porté avec tant d'avantage dans le doute universel, qu'il s'y fortifie également par son triomphe et par sa défaite. C'est dans cette assiette, toute flottante et toute chancelante qu'elle est, qu'il combat avec une fermeté invincible les hérétiques de son temps, sur ce qu'ils s'assuraient de connaître seuls le véritable sens de l'Ecriture; et c'est de là encore qu'il foudroie plus rigoureusement l'impiété horrible de ceux qui assurent que Dieu n'est point.

« Il les entreprend particulièrement dans l'apologie de Raimond de Sébonde l, et, les trouvant dépouillés volontairement de toute révélation et abandonnés à leur

4. Raymond de Sébonde professait, vers le milieu du xv° siècle, a Toulouse, la médecine, la théologie et la philosophie. Montaigne a traduit en français sa Théologie naturelle.

lumière naturelle, toutefois mise à part, il les interroge de quelle autorité ils entreprennent de juger de cet être souverain qui est infini par sa propre définition, eux qui ne connaissent véritablement aucune des moindres choses de la nature. Il leur demande sur quels principes ils s'appuient, et il les presse de les lui montrer. Il examine tous ceux qu'ils peuvent produire, et il pénètre si avant, par le talent où il excelle, qu'il montre la vanité de tous ceux qui passent pour les plus éclairés et les plus fermes. Il demande si l'âme connaît quelque chose; si elle se connaît elle-même; si elle est substance ou accident, corps ou esprit; ce que c'est que chacune de ces choses, et s'il n'y a rien qui ne soit de quelqu'un de ces ordres; si elle connaît son propre corps; si elle sait ce que c'est que matière, et si elle peut discerner les corps dans l'innombrable variété qu'on en produit; comment elle peut raisonner, si elle est matérielle; et comment elle peut être unie à un corps particulier et en ressentir les passions, si elle est spirituelle. Quand a-t-elle commencé d'être? avec le corps ou devant? et si elle finit avec lui ou non; si elle ne se trompe jamais; si elle sait quand elle erre, vu que l'essence de la méprise consiste à la méconnaître; si, dans les obscurcissements, elle ne croit pas aussi fermement que deux et trois font six qu'elle croit ensuite que c'est cinq; si les animaux raisonnent, pensent, parlent; qui peut décider ce que c'est que le temps, ce que c'est que l'espace ou l'étendue, ce que c'est que le mouvement, ce que c'est que l'unité, qui sont toutes choses qui nous environnent et entièrement inexplicables; ce que c'est que santé, mort, vie, maladie, bien, mal, justice, péché, dont nous parlons à toute heure; si nous avons en nous des principes du vrai; et si ceux que nous croyons, et qu'on appelle axiomes ou notions communes à tous les hommes, sont conformes à la vérité essentielle. Et, puisque nous ne savons que par la seule foi qu'un être tout bon nous les a données véritables, en nous créant pour connaître la vérité, qui saura sans cette lumière

PASCAL A P0RT-HOYAL

ûi

si, étant formées à l'aventure, nos notions ne sont pas incertaines, ou si, étant formées par un être faux et méchant, il ne nous les a pas données fausses, afin de nous séduire; montrant par laque Dieu et le vrai sont inséparables; et que, si l'un est ou n'est pas, s'il est certain ou incertain, l'autre est nécessairement de même. Qui sait si le sens commun, que nous prenons ordinairement pour juge du vrai, a été destiné à cette fonction par celui qui l'a créé ? De plus, qui sait ce que c'est que vérité, et comment peut-on s'assurer de l'avoir, sans la connaître? Qui sait même ce que c'est qu'un être? puisqu'il est impossible de le définir, qu'il n'y a rien de plus général, et qu'il faudrait d'abord, pour l'expliquer, se servir de l'être même, en disant : C'est telle ou telle chose. Et, puisque nous ne savons ce que c'est qu'âme, corps, temps, espace, mouvement, vérité, bien, ni même être, ni expliquer l'idée que nous nous en formons, comment nous assurons-nous qu'elle est la même dans tous les hommes, vu que nous n'en avons d'autres marques que l'uniformité des conséquences, qui n'est pas toujours un signe de celle des principes ? Car ils peuvent bien être différents et conduire néanmoins aux mêmes conclusions, tout le monde sachant que le vrai se conclut souvent du faux.

« Enfin, il examine profondément toutes les sciences : la géométrie, dont il tâche de montrer l'incertitude dans les axiomes et dans les termes qu'elle ne définit point, comme d'étendue, de mouvement, etc. ; la physique et la médecine, qu'il déprime en une infinité de façons ; l'histoire, la politique, la morale, la jurisprudence, et le reste; de sorte que, sans la révélation, nous pourrions croire, selon lui, que la vie est un songe dont nous ne nous éveillons qu'à la mort, et pendant lequel nous avons aussi peu les principes du vrai que durant le sommeil naturel. C'est ainsi qu'il déprime si fortement et si cruellement la raison dénuée de la foi, que, lui faisant douter si elle est raisonnable, et si les animaux le sont ou non, ou plus ou moins que l'homme, il la fait

descendre de l'excellence qu'elle s'est attribuée, la mettant par grâce en parallèle avec les bêtes, sans lui permettre de sortir de cet ordre, jusqu'à ce qu'elle soit instruite par son créateur même de son rang qu'elle ignore; la menaçant, si elle gronde, de la mettre audessous de toutes, ce qui lui paraît aussi facile que le contraire, et ne lui donnant pouvoir d'agir cependant que pour reconnaître sa faiblesse avec une humilité sincère, au lieu de s'élever par une sotte vanité. »

M. de Saci croyait être dans un nouveau pays, et entendre une nouvelle langue; et il se disait en luimême ces paroles de saint Augustin : O Dieu de vérité! ceux qui savent ces subtilités de raisonnement vous sont-ils pour cela plus agréables ? Il plaignait ce philosophe, qui se piquait et se déchirait lui-même de toutes parts des épines qu'il se formait, comme saint Augustin dit de lui-même, quand il était en cet état. Après donc avoir écouté tout avec patience, il dit à M. Pascal : « Je vous suis obligé, monsieur; je suis sûr que si j'avais lu longtemps Montagne, je ne le connaîtrais pas autant que je le connais par l'entretien que je viens d'avoir avec vous. Cet homme devrait souhaiter qu'on ne le connût que par les récits que vous faites de ses écrits; et il pourrait dire avec saint Augustin : Ibi me vide, attende. Je crois assurément que cet homme avait de l'esprit, mais je ne sais si vous ne lui en prêtez pas un peu plus qu'il n'en a eu, par cet enchaînement si juste que vous faites de ses principes. Vous pouvez juger qu'ayant passé ma vie comme j'ai fait, on m'a peu conseillé de lire cet auteur, dont tous les ouvrages n'ont rien de ce que nous devons principalement rechercher dans nos lectures, selon la règle de saint Augustin, parce que ses paroles ne viennent point de l'humilité et de la piété chrétienne, et qu'elles renversent les fondements de toute connaissance, et, par conséquent, de la religion même. C'est ce que ce saint docteur a reproché à ces philosophes d'autrefois, qu'on nommait académiciens, et qui voulaient mettre tout dans le doute.

Mais qu'avait besoin Montagne de s'égayer l'esprit, en renouvelant une doctrine qui passe avec raison, parmi les chrétiens, pour une folie? Si on allègue, pour excuser Montagne, que, dans tout ce qu'il dit, il met à part la foi, nous qui avons la foi, nous devons mettre à part tout ce que dit Montagne. Je ne blâme point dans cet auteur l'esprit, qui est un grand don de Dieu; mais il devait s'en servir mieux, et en faire plutôt un sacrifice à Dieu qu'au démon. A quoi sert un bien quand on en use si mal? Pour vous, monsieur, vous êtes heureux de vous être élevé au-dessus de ces docteurs plongés dans l'ivresse de la science, et qui ont le cœur vide de la vérité. Dieu a répandu dans votre cœur d'autres douceurs et d'autres attraits que ceux que vous trouviez dans Montagne. Il vous a rappelé de ce plaisir dangereux, comme dit saint Augustin, qui rend grâces à Dieu de ce qu'il lui a pardonné les péchés qu'il avait commis en goûtant trop ces vanités. Saint Augustin est d'autant plus croyable en cela, qu'il était autrefois dans ces sentiments; et, comme vous dites de Montagne, que c'est par ce doute universel qu'il combat les hérétiques de son temps, ce fut aussi par ce même doute des académiciens que saint Augustin quitta l'hérésie des Manichéens. Depuis qu'il fut à Dieu, il renonça à cette vanité, qu'il appelle sacrilège. Il reconnut avec quelle sagesse saint Paul nous avertit de ne pas nous laisser séduire par des discours. Car il avoue qu'il y a en cela un certain agrément, qui enlève. On croit quelquefois les choses véritables parce qu'on les dit éloquemment. Ce sont des viandes dangereuses, dit-il, que l'on sert en de beaux plats; mais ces viandes, au lieu de nourrir le cœur, le laissent vide. On ressemble alors à des gens qui dorment et qui croient manger en dormant. »

M. de Saci ajouta à M. Pascal plusieurs choses semblables; sur quoi, M. Pascal lui dit que, s'il lui faisait compliment de bien posséder Montagne, et de le savoir bien tourner, il pouvait lui dire, sans compliment, qu'il possédait bien mieux saint Augustin, et qu'il le savait

bien mieux tourner, quoique peu avantageusement en faveur du pauvre Montagne. M. Pascal parut extrêmement édifié de la solidité de tout ce que M. de Saci venait de lui représenter. Cependant, étant encore tout plein de son auteur, il ne put s'empêcher de lui dire encore : « Je vous avoue, monsieur, que je ne puis voir sans joie, dans cet auteur, la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette révolte si sanglante de l'homme contre l'homme, laquelle, de la société avec Dieu où il s'élevait par les maximes de sa faible raison, le précipite dans la condition des bêtes. J'aurais aimé de tout mon cœur le ministre d'une si grande vengeance, si, étant humble disciple de l'Eglise par la foi, il eût suivi les règles de la morale, en portant ces hommes, qu'il avait si utilement humiliés, à ne pas irriter par de nouveaux crimes celui qui peut seul les tirer de ceux qu'il les a convaincus de ne pouvoir pas seulement connaître. Mais il agit, au contraire, en païen. De ce principe, dit-il, que, hors de la foi, tout est dans l'incertitude, et considérant combien il y a que l'on cherche le vrai et le bien sans aucun progrès vers la tranquillité, il conclut qu'on doit en laisser le soin aux autres, demeurer cependant en repos, coulant légèrement sur ces sujets, de peur d'y enfoncer en appuyant; et prendre le vrai et le bien sur la première apparence, sans les presser, parce qu'ils sont si peu solides que, quelque peu que l'on serre la main, ils s'échappent entre les doigts et la laissent vide. C'est pourquoi il fuit le rapport des sens et les notions communes, parce qu'il faudrait qu'il se fît violence pour les démentir, et qu'il ne sait pas s'il y gagnerait, ignorant où est le vrai. Ainsi il fuit la douleur et la mort, parce que son instinct l'y pousse, et qu'il ne veut pas y résister par la même raison; mais sans en conclure que ce soient de véritables maux, ne se fiant pas trop à ces mouvements naturels de crainte, vu qu'on en sent d'autres de plaisir, qu'on accuse d'être mauvais, quoique la nature, dit-il, parle au contraire. Ainsi, ajoute-t-il, je n'ai rien d'extra-

vagant dans ma conduite. J'agis comme les autres, et tout ce qu'ils font clans la sotte pensée qu'ils suivent le vrai bien, je le fais par un autre principe, qui est que, les vraisemblances étant pareilles de l'un et de l'autre côté, L'exemple et la commodité sont les contrepoids qui m'entraînent.

« Il suit donc les mœurs de son pays, parce que la coutume remporte. Il monte sur un cheval comme un homme qui ne serait pas philosophe, parce que le cheval le souffre, mais sans croire qu'il en ait le droit, comme ne sachant pas si cet animal n'a pas, au contraire, celui de se servir de lui. Il se fait aussi quelque violence pour éviter de certains vices, et même il garde la fidélité dans le mariage, à cause de la peine qui suit les désordres, la règle de son action étant en tout sa commodité et sa tranquillité. Il rejette donc bien loin cette vertu stoïque, qu'on peint avec une mine sévère, un regard farouche, des cheveux hérissés, le front ridé et en sueur, dans une posture pénible et tendue, loin des hommes, dans un morne silence, et seule sur la pointe d'un rocher : fantôme, à ce qu'il dit, capable d'effrayer les enfants, et qui ne fait là autre chose, avec un travail continuel, que de chercher le repos, où elle n'arrive jamais. Sa science est naïve, familière, plaisante, enjouée, et, pour ainsi dire, folâtre. Elle suit ce qui la charme, et badine négligemment des accidents, bons ou mauvais, couchée mollement dans le sein d'une oisive tranquillité, d'où elle montre aux hommes qui cherchent la félicité avec tant de peine, que c'est là seulement où elle repose, et que l'ignorance et l'incuriosité sont deux doux oreillers pour une trie bien faite, comme il dit lui-même.

ne puis vous dissimuler, ajouta M. Pascal, qu'en li-ant cet auteur et le comparant avec Epictète, j'ai trouvé qu'ils étaient assurément les deux plus grands défenseurs des deux plus célèbres sectes du monde infidèle, qui sont les seules, entre celles des hommes destitués de la lumière delà religion, dont les opinions soient on quelque sorte liées et conséquentes. Car, que

J 2ô l'éducation a port-royal

peuvent-ils faire que de suivre l'un ou l'autre de ces deux systèmes? le premier : il y a un Dieu; donc, c'est lui qui a créé l'homme. Il l'a fait pour lui-même. Il l'a créé tel qu'il doit être pour être juste et pour devenir heureux. L'homme peut donc connaître la vérité, et il est à portée de s'élever par la sagesse jusqu'à Dieu, qui est son souverain bien. Second système : l'homme ne peut s'élever jusqu'à Dieu. Ses inclinations contredisent la loi. Il est porté à chercher son bonheur dans les biens visibles, et même en ce qu'il y a de plus honteux. Tout paraît donc incertain, et le vrai bien l'est aussi; ce qui nous semble nous réduire à n'avoir ni règle fixe pour les mœurs, ni certitude dans les sciences. J'ai pris un plaisir extrême à remarquer, dans ces divers raisonnements, en quoi les uns et les autres ont aperçu quelque chose de la vérité qu'ils ont essayé de connaître. Car, s'il est agréable d'observer dans la nature le désir qu'elle a de peindre Dieu dans tous ses ouvrages, où l'on en voit quelque caractère, parce qu'ils en sont les images; combien est-il plus juste de considérer dans les productions des esprits les efforts qu'ils font pour parvenir à la vérité, même en la fuyant, et de remarquer en quoi ils y arrivent et en quoi ils s'égarent, comme j'ai tâché de faire dans cette étude.

« Il est vrai, Monsieur, que vous venez de me faire voir admirablement le peu de besoin que les chrétiens ont de ces lectures philosophiques. Je ne laisserai pas cependant, avec votre permission, de vous en dire encore ma pensée, prêt néanmoins à renoncer à toutes les lumières qui ne viendront pas de Dieu, de qui seul on peut recevoir la vérité avec assurance. Il me semble que la source des erreurs des stoïciens d'une part, et des épicuriens de l'autre, est de n'avoir pas su que l'état de l'homme à présent diffère de celui de la création; de sorte que l'un, remarquant quelques traces de sa -première grandeur et ignorant sa corruption, a traité la nature comme saine et sans besoin de réparateur, ce qui le mène au comble de l'orgueil ; au lieu que l'autre,

éprouvant sa misère présente et ignorant sa première dignité, traite la nature comme nécessairement infirme et irréparable : ce qui le précipite dans le désespoir d'arriver à un véritable bien, et, de là, dans une extrême lâcheté. Ces deux états, qu'il fallait connaître ensemble pour voir toute la vérité, étant connus séparément, conduisent nécessairement à l'un de ces deux vices, à l'orgueil ou à la paresse, dans lesquels sont infailliblement plongés tous les hommes avant la grâce, puisque, s'ils ne demeurent point dans leurs désordrer par lâcheté, ils en sortent par vanité. Ainsi ils sont toujours esclaves des esprits de malice, à qui, comme le remarque saint Augustin, on sacrifie en bien des manières. C'est donc de ces lumières imparfaites qu'il arrive que l'un, connaissant l'impuissance et non le devoir, il s'abat dans la lâcheté; et que l'autre, connaissant le devoir sans connaître son impuissance, il s'élève dans son orgueil : d'où il semble que l'on formerait, en les alliant, une morale parfaite. Mais, au lieu de cette paix, il ne résulterait de leur assemblage qu'une guerre et qu'une destruction générale. Car, l'un établissant la certitude et l'autre le doute, l'un la grandeur de l'homme et l'autre la faiblesse, ils ne sauraient se réunir et se concilier; de sorte qu'ils ne peuvent ni subsister seuls à cause de leurs défauts, ni s'unir à cause de leurs opinions; et qu'ainsi il faut qu'ils se brisent et s'anéantissent, pour faire place à la vérité de l'Evangile. C'est elle qui, par un art tout divin, accorde les contrariétés. Unissant tout ce qui est vrai, et bannissant tout ce qu'il y a de faux, elle enseigne une sagesse véritablement céleste, où s'accordent les principes opposés, qui étaient incompatibles dans ces doctrines humaines. Et la raison en est que ces sages du monde ont placé les contraires dans un même sujet. Car l'un attribuait la force à la nature, et l'autre la faiblesse à cette môme nature; ce qui ne pouvait subsister, au lieu que la foi nous apprend à les mettre en des sujets différents : tout ce qu'il y a d infirme appartenant à la nature, et tout ce qu'il y a de

puissant appartenant à la grâce. Voilà l'union étonnante et nouvelle, qu'un Dieu seul pouvait enseigner, que lui seul pouvait faire, et qui n'est qu'une image et qu'un effet de l'union ineffable des deux natures dans la seule personne d'un homme-Dieu.

a Je vous demande pardon, monsieur, de m'emporter ainsi devant vous dans la théologie, au lieu de demeurer dans la philosophie. Mais mon sujet m'y a conduit insensiblement; et il est difficile de ne pas y entrer, quelque vérité qu'on traite, parce qu'elle est le centre de toutes les vérités : ce qui paraît ici parfaitement, puisqu'elle renferme si visiblement toutes celles qui se trouvent dans ces opinions. Aussi je ne vois pas comment aucun d'eux pourrait refuser de la suivre. Car, s'ils sont pleins de la pensée de la grandeur de l'homme, qu'en ont-ils imaginé qui ne cède aux promesses de l'Evangile, qui ne sont autre chose que le digne prix de la mort d'un Dieu? Et s'ils se plaisent à voir l'infirmité de la nature, leur idée n'égale point celle de la véritable faiblesse du péché, dont la même mort a été le remède. Ainsi tous y trouvent plus qu'ils n'ont désiré; et, ce qui est admirable, ils s'y trouvent unis, eux qui ne pouvaient s'allier dans un degré infiniment inférieur. »

M. de Saci ne put s'empêcher de témoigner à M. Pascal qu'il était surpris de la façon dont il savait tourner les choses. Il avoua en même temps que tout le' monde n'avait pas le secret, comme lui, de faire sur ses lectures des réflexions si sages et si élevées. Il lui dit qu'il ressemblait à ces médecins habiles qui, par la manière adroite de préparer les plus grands poisons, en savent tirer les plus grands remèdes. Il ajouta que, quoiqu'il vît bien, par tout ce qu'il venait de lui dire, que ces lectures lui étaient utiles, il ne pouvait croire néanmoins qu'elles fussent avantageuses à beaucoup de gens, dont l'esprit n'aurait pas assez d'élévation pour lire ces auteurs, et en juger, et pour savoir tirer quelques perles * du milieu

Page 1