‹ L'Éducation à Port-RoyalChapitre 29 sur 59 · LOGIQUE DE PORT-ROYAL · texte numérisé non relu

LOGIQUE DE PORT-ROYAL

Premier discours, où l'on fait voir le dessein de cette nouvelle logique.

Il n'y a rien de plus estimable que le bon sens et la justesse de l'esprit dans le discernement du vrai et du faux. Toutes les autres qualités d'esprit ont des usages bornés; mais l'exactitude de la raison est généralement utile dans toutes les parties et dans tous les emplois de la vie. Ce n'est pas seulement dans les sciences qu'il est difficile de distinguer la vérité de l'erreur; mais aussi dans la plupart des sujets dont les hommes parlent, et des affaires qu'ils traitent. Il y a presque partout des routes différentes : les unes vraies, les autres fausses; et c'est à la raison d'en faire le choix. Ceux qui choisissent bien sont ceux qui ont l'esprit juste; ceux (pii prennent mauvais parti sont ceux qui ont l'esprit faux; et c'est la première et la plus importante différence qu'on peut mettre entre les qualités de l'esprit des hommes.

Ainsi, la principale application qu'on devrait avoir sciait de former son jugement, et de le rendre aussi exact qu'il peut être; et c'est à quoi devrait tendre la plus grande partie de nos études. On se sert de la raison comme d'un instrument pour acquérir les sciences, et on devrait se servir, au contraire, des sciences comme d'un instrument pour perfectionner sa raison l;lajus-

1. Ce peint de vu<- pédagogique est excellent; mais, sans le négliger, il faut attacher plus de valeur que ne fait Port-ltoyal à

tesse de l'esprit étant infiniment plus considérable que toutes les connaissances spéculatives, auxquelles on peut arriver par le moyen des sciences les plus véritables et les plus solides; ce qui doit porter les personnes sages à ne s'y engager qu'autant qu'elles peuvent servir à cette fin, et à n'en faire que l'essai et non l'emploi des forces de leur esprit....

Ce soin et cette étude sont d'autant plus nécessaires qu'il est étrange combien c'est une qualité rare que cette exactitude de jugement. On ne rencontre partout que des esprits faux, qui n'ont presque aucun discernement de la vérité; qui prennent toutes choses d'un mauvais biais; qui se payent des plus mauvaises raisons, et qui veulent en payer les autres; qui se laissent emporter par les moindres apparences; qui sont toujours dans l'excès et dans les extrémités; qui n'ont point de serres pour se tenir fermes dans les vérités qu'ils savent, parce que c'est plutôt le hasard qui les y attache qu'une solide lumière; ou qui s'arrêtent, au contraire, à leur sens, avec tant d'opiniâtreté qu'ils n'écoutent rien de ce qui pourrait les détromper ; qui décident hardiment ce qu'ils ignorent, ce qu'ils n'entendent pas et ce que personne n'a peut-être jamais entendu; qui ne font point de différence entre parler et parler l, ou qui ne jugent de la vérité des choses que par le ton de la voix : celui qui parle facilement et gravement a raison; celui qui a quelque peine à s'expliquer, ou qui fait paraître quelque chaleur, a tort ; ils n'en savent pas davantage.

l'acquisition des connaissances elles-mêmes : elles ne sont pas seulement un instrument, un moyen de culture, elles sont un but, une fin. Connaître la vérité est l'emploi le plus légitime de l'intelligence. Elles sont d'ailleurs, comme l'a dit Bacon, l'unique source du pouvoir de l'homme sur la nature, et les agents les plus efficaces de la civilisation et du progrès.

1. L'opposition est plus nette dans ce jugement très sensé que Molière met dans la bouche de Chrysale, se moquant de Trissotin :

On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé.

{Les Femmes savantes, acte II, scène vu.)

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