En dépit de son nom, le sens commun est rare. (Andrieux
2. On reconnaît là Nicole, l'auteur du Traité de la faiblesse de l'homme, qui se complaît un peu trop à dépeindre la masse de ses semblables comme « plongée dans la stupidité » (chap. x).
s'il- ne les entendent pas, ils veulent croire que d'autres les entendent bien; et ainsi, ils se remplissent la mémoire d'une infinité de choses fausses, obscures et non entendues, et raisonnent ensuite sur ces principes, sans presque considérer ni ce qu'ils disent, ni ce qu'ils pensent.
La vanité et la présomption contribuent encore beaucoup à ce défaut. On croit qu'il y a de la honte à douter et à ignorer; et l'on aime mieux parler et décider au hasard que de reconnaître qu'on n'est pas assez informé des choses pour en porter jugement. Nous sommes tous pleins d'ignorance et d'erreurs; et, cependant, on a tontes les peines du monde de tirer de la bouche des hommes cette confession si juste et si conforme à leur condition naturelle : Je me trompe, et je n'en sais rien.
11 s'en trouve d'autres, au contraire, qui, ayant assez de lumières pour connaître qu'il y a quantité de choses obscures et incertaines, et voulant, par une autre sorte de vanité, témoigner qu'ils ne se laissent pas aller à la crédulité populaire, mettent leur gloire à soutenir qu'il n'y a rien de certain; ils se déchargent ainsi de la peine de les examiner; et, sur ce mauvais principe, ils mettent en doute les vérités les plus constantes, et la religion même. C'est la source du pyrrhonisme, qui est une antre extravagance de l'esprit humain; qui, paraissant contraire à la témérité de ceux qui croient tout et décident de tout, vient néanmoins de la même source, qui est h- défaut d'attention; car, comme les uns ne veulent pas m' donner la peine de discerner les erreurs, les autres ne veulent pas prendre celle d'envisager la vérité avec le soin nécessaire pour en apercevoir l'évidence. La moindre lueur suffît aux uns pour les faire douter des choses les plus certaines; mais, dans les uns et dans les autres, c'est le même défaut d'application qui produit d<^s effets si différents.
La vraie raison place toutes choses dans le rang qui
leur convient ; elle fait douter de celles qui sont dou-
teuses, rejeter celles qui sont fausses, et reconnaître de bonne foi celles qui sont évidentes, sans s'arrêter aux vaines raisons des pyrrhoniens, qui ne détruisent pas l'assurance raisonnable que l'on a des choses certaines, non pas môme dans l'esprit de ceux qui les proposent. Personne ne douta jamais sérieusement s'il y a une terre, un soleil et une lune, ni si le tout est plus grand que sa partie. On peut bien faire dire extérieurement à sa bouche qu'on en doute, parce que l'on peut mentir; mais on ne peut pas le faire dire à son esprit. Ainsi, le pyrrhonisme n'est pas une secte de gens qui soient persuadés de ce qu'ils disent, mais c'est une secte de menteurs J. Aussi se contredisent-ils souvent en partant de leur opinion, leur cœur ne pouvant s'accorder avec leur langue, comme on le peut voir dans Montaigne, qui a tâché de le renouveler au dernier siècle....
Second discours, contenant la réponse aux principales objections qu'on a faites contre cette logique.
Il s'est trouvé des personnes qui ont été choquées
du titre d'Art de penser, au lieu duquel ils voulaient qu'on mît Y Art de bien raisonner; mais on les prie de considérer que la logique ayant pour but de donner des règles pour toutes les actions de l'esprit, et aussi bien pour les idées simples que pour les jugements et les
1. Voilà, dans un ouvrage d'enseignement sur l'art de penser, un bien mauvais exemple de discussion. Les injures ne sont jamais des raisons, et l'on ne doit pas soupçonner la bonne foi de ses adversaires. Nicole donnera quelques années plus tard le sage conseil « de mettre notre esprit en état de supporter sans émotion les opinions des autres qui nous paraissent fausses, afin de ne les combattre que dans le désir de leur être utiles ». Voir p. 226.
raisonnements, il n'y avait guère d'autre mot qui enfermât toutes ces différentes actions; et certainement celui de pensée les comprend toutes; car les simples idées sont des pensées, les jugements sont des pen- -. et les raisonnemets sont des pensées. Il est vrai que l'on eût pu dire l'Art de bien penser; mais cette addition n'était pas nécessaire, étant assez marquée par le mot d'art, qui signifie de soi-même une méthode de bien faire quelque chose, comme Aristotc même le remarque; et c'est pourquoi on se contente de dire l'art de peindre, l'art de compter, parce qu'on suppose qu'il ne faut point d'art pour mal peindre, ni pour mal compter.
On a fait une ohjection beaucoup plus considérable contre cette multitude de choses tirées de différentes sciences, que l'on trouve dans cette logique; et, parce qu'elle en attaque tout le dessein, et nous donne ainsi lieu de l'expliquer, il est nécessaire de l'examiner avec plus de soin. A quoi bon, disent-ils, toute cette bigarrure de rhétorique, de morale, de physique, de métaphysique, de géométrie? Lorsque nous pensons trouver des préceptes de logique, on nous transporte tout d'un coup dans les plus hautes sciences, sans s'être informé si nous les avions apprises. Ne devait-on pas supposer, au contraire, que si nous avions déjà toutes ces connaissances, nous n'aurions pas besoin de cette logique/ Et n'eût-il pas mieux valu nous en donner une toute simule et toute nue, où les règles fussent expliquées par des exemples tirés des choses communes, que de h'- embarrass< r de tant de matières qui les étouffent?
Mais ceux qui raisonnent de celte sorte n'ont pas assez. considéré qu'un livre ne saurait guère avoir de plus grand défaut que de n'être pas lu. puisqu'il ne sert qu'à ceux qui le lisent; et qu'ainsi tout ce qui contribue à faire lire un livre, contribue aussi à le rendre utile. Or il certain que, si on axait suivi leur pensée, et que l'on eut fait une logique toute sèche, avec les exemples Ordinaires d'animal et de cheval, quelque exacte et quel-
que méthodique qu'elle eût pu être, elle n'eût fait qu'augmenter le nombre de tant d'autres, dont le monde est plein, et qui ne se lisent point. Au lieu que c'est justement cet amas de différentes choses qui a donné quelque cours à celle-ci, et qui la fait lire avec un peu moins de chagrin qu'on ne fait des autres.
Mais ce n'est pas là néanmoins la principale vue qu'on a eue dans ce mélange, que d'attirer le monde à la lire, en la rendant plus divertissante que ne le sont les logiques ordinaires. On prétend, de plus, avoir suivi la voie la plus naturelle et la plus avantageuse de traiter cet art, en remédiant, autant qu'il se pouvait, à un inconvénient qui en rend l'étude presque inutile.
Car l'expérience fait voir que, sur mille jeunes gens qui apprennent la logique, il n'y en a pas dix qui en sachent quelque chose six mois après qu'ils ont achevé leurs cours. Or il semble que la véritable cause de cet oubli ou de cette négligence si commune soit que, toutes les matières que l'on traite dans la logique étant d'elles-mêmes très abstraites et très éloignées de l'usage, on les joint encore à des exemples peu agréables, et dont on ne parle jamais ailleurs; et ainsi l'esprit, qui ne s'y attache qu'avec peine, n'a rien qui l'y retienne attaché, et perd aisément toutes les idées qu'il en avait conçues , parce qu'elles ne sont jamais renouvelées par la pratique.
De plus, comme ces exemples communs ne font pas assez comprendre que cet art puisse être appliqué à quelque chose d'utile, ils s'accoutument à renfermer la logique dans la logique *, sans l'étendre plus loin; au lieu qu'elle n'est faite que pour servir d'instrument aux autres sciences; de sorte que, comme ils n'en ont jamais vu de vrai usage, ils ne la mettent jamais aussi en usage,
i. Ramus s'était déjà plaint du peu de portée pratique des exercices : « Ils n'ont jamais regardé leurs règles qu'à l'ombre des disputes de l'école; ils n'ont jamais amené la logique à la poussière, au grand soleil de l'usage de chaque jour; ils ne l'ont jamais appelée à la bataille des exemples humains. »
et ils sont bien aises même de s'en décharger comme d'une connaissance basse et inutile.
On a donc cru que le meilleur remède de cet inconvénient était de ne pas tant séparer qu'on fait d'ordinaire la logique des autres sciences auxquelles elle est destinée, et de la joindre tellement, par le moyen des exemples, à des connaissances solides, que l'on vît en même temps les règles et la pratique, afin que l'on apprit à juuer des sciences par la logique, et que l'on retînt la logique par le moyen de ces sciences.
Ainsi, tant s'en faut que cette diversité puisse étouffer les préceptes, que rien ne peut plus contribuer à les faire bien entendre, et à les faire mieux retenir que cette diversité , parce qu'ils sont d'eux-mêmes trop subtils pour faire impression sur l'esprit, si on ne les attache à quelque chose de plus agréable et de plus sensible.
Pour rendre ce mélange plus utile, on n'a pas emprunté au hasard des exemples de ces sciences; mais on en a choisi les points les plus importants, et qui pouvaient le plus servir de règles et de principes pour trouver la vérité dans les autres matières que l'on n'a pu traiter....
Il ne reste plus qu'à satisfaire à une plainte plus odieuse que quelques personnes font, de ce qu'on a tiré d'Aristote des exemples de définitions défectueuses et de mauvais raisonnements; ce qui leur paraît naître d'un désir secret de rabaisser ce philosophe.
Mais ils n'auraient jamais formé un jugement si peu équitable, s'ils avaient assez considéré les vraies règles que l'on doit garder en citant des exemples de fautes, qui sont celles qu'on a eues en vue en citant Aristote.
Premièrement, l'expérience fait voir que la plupart de ceux qu'on propose d'ordinaire sont peu utiles et demeurent peu dans l'esprit, parce qu'ils sont formés à plaisir, et qu'ils sont si visibles et si grossiers, que l'on juge comme impossible d'y tomber. Il est donc avantageux, pour faire retenir ce qu'on dit de ces défauts, et pour les faire éviter, de choisir des exemples réels, tirés de
quelque auteur considérable, dont la réputation excite davantage à se garder de ces sortes de surprises, dont on voit que les plus grands hommes sont capables.
De plus, comme on doit avoir pour but de rendre tout ce qu'on écrit aussi utile qu'il peut l'être, il faut tâcher de choisir des exemples de fautes qu'il soit bon de ne pas ignorer; car ce serait fort inutilement qu'on se chargerait la mémoire de toutes les rêveries de Flud1, de Van-Helmont 2et deParacelse3.Il est donc meilleur de chercher de ces exemples dans des auteurs si célèbres, qu'on soit même en quelque sorte obligé d'en connaître jusques aux défauts.
Or tout cela se rencontre parfaitement dans Aristote ; car rien ne peut porter plus puissamment à éviter une faute, que de faire voir qu'un si grand esprit y est tombé, et sa philosophie est devenue si célèbre par le grand nombre de personnes de mérite qui l'ont embrassée, que c'est une nécessité de savoir même ce qu'il pourrait y avoir de défectueux. Ainsi, comme l'on jugeait très utile que ceux qui liraient ce livre apprissent, en passant, divers points de cette philosophie, et que néanmoins il n'est jamais utile de se tromper, on les a rapportés pour les faire connaître, et l'on a marqué en
i. Robert Fludd, médecin et philosophe anglais (1574-1637), a donné dans les erreurs de l'alchimie. Gassendi, Mersenne, Kepler lui ont fait l'honneur de le réfuter.
2. Van Helmont (1577-1644), né à Bruxelles, chimiste et médecin. Gui Patin ne cesse de le traiter de malheureux, d'ignorant, de charlatan, d'imposteur public, de méchant pendard. « Il passe aujourd'hui, dit le docteur Réveillé-Parise, pour un des plus grands médecins qui aient existé, par la hardiesse, par la profondeur et l'originalité de ses conceptions, malgré la bizarrerie de son langage et une certaine affectation d'obscurité mystique. »>
3.Paracelse (1493-1541), médecin suisse. «Ce prince des charlatans, s'écria encore l'irascible Gui Patin, et effronté imposteur. » Professeur à Bâle, il brûla publiquement les ouvrages d'Avicenne et de Galien. Les cordons de ses souliers en savaient plus que ces auteurs, assurait-il avec impudence, et toutes les universités étaient moins instruites que les poils de sa barbe. — Il se vantait de pouvoir prolonger la vie et guérir les maladies incurables.
passant le défaut qu'on y trouvait, pour empêcher qu'on ne s'y trompât.
Ce n'est donc pas pour rabaisser Aristote, mais au contraire pour l'honorer autant qu'on le peut en des choses où l'on n'est pas de son sentiment, que l'on a tiré des exemples de ses livres; et il est visible, d'ailleurs, que les points où on l'a repris sont de très peu d'importance, ne touchent point le fond de sa philosophie, que l'on n'a eu nulle intention d'attaquer.
Que si l'on n'a pas rapporté de même plusieurs choses excellentes que l'on trouve partout dans les livres d'Aristote, c'est qu'elles ne se sont pas présentées dans la suite du discours; mais, si on en eût trouvé l'occasion, on l'eût fait avec joie, et l'on n'aurait pas manqué de lui donner les justes louanges qu'il mérite; car il est certain qu' Aristote est en effet un esprit très vaste et très étendu, qui découvre dans les sujets qu'il traite un grand nombre de suites et de conséquences; et c'est pourquoi il a très bien réussi en ce qu'il a dit des passions dans le second livre de sa Rhétorique.
Il y a aussi plusieurs belles choses dans ses livres de politique et de morale , dans ses problèmes et dans Y Histoire des animaux; et, quelque confusion que l'on trouve dans ses Analytique*, il faut avouer néanmoins que presque tout ce que l'on sait des règles de la logique est pris de là; de sorte qu'il n'y a point en effet d'auteur dont on ait emprunté plus de choses dans cette logique, que d'Aristote, puisque le corps des préceptes lui appartient.
Il est vrai qu'il semble que le moins parfait de ses ouvrages soit sa Physique, comme c'est aussi celui qui a été le plus longtemps condamné et défendu dans l'Eglise, ainsi qu'un savant homme l'a fait voir dans un livre exprès '; mais encore le principal défaut qu'on peut y trouver n'est pas qu'elle soit fausse, mais c'est
1. M. de Launoi, docteur de Sorbonne (1G03-UJ78). De varia AristotelU in Açademia Parisiensi fortuna,
au contraire qu'elle est trop vraie, et qu'elle ne nous apprend que des choses qu'il est impossible d'ignorer; car qui peut clouter que toutes choses ne soient composées de matière et d'une certaine forme de cette matière? Qui peut douter qu'afin que la matière acquière une nouvelle manière et une nouvelle forme, il faut qu'elle ne l'eût pas auparavant, c'est-à-clire qu'elle en eût la privation? Qui peut douter enfin de ces autres principes métaphysiques, que tout dépend de la forme; que la matière seule ne fait rien, qu'il y a un lieu, des mouvements, des qualités, des facultés? Mais, après qu'on a appris toutes ces choses, il ne semble pas qu'on ait appris rien de nouveau, ni qu'on soit plus en état de rendre raison d'aucun des effets de la nature.
Que s'il se trouvait des personnes qui prétendissent qu'il n'est permis en aucune sorte de témoigner qu'on n'est pas du sentiment d'Aristote, il serait aisé de leur faire voir que cette délicatesse n'est pas raisonnable.
Car si l'on doit de la déférence à quelques philosophes, ce ne peut être que par deux raisons : ou dans la vue de la vérité qu'ils auraient suivie, ou dans la vue de l'opinion des hommes qui les approuvent.
Dans la vue de la vérité, on leur doit du respect lorsqu'ils ont raison; mais la vérité ne peut obliger de respecter la fausseté en qui que ce soit.
Pour ce qui regarde le consentement des hommes dans l'approbation d'un philosophe, il est certain qu'il mérite aussi quelque respect, et qu'il y aurait de l'imprudence à le choquer sans user de grandes précautions; et la raison en est qu'en attaquant ce qui est reçu de tout le monde, on se rend suspect de présomption en croyant avoir plus de lumière que les autres.
Mais, lorsque le monde est partagé touchant les opinions d'un auteur, et qu'il y a des personnes considérables de côté et d'autre, on n'est plus obligé à cette réserve, et l'on peut librement déclarer ce qu'on approuve, ou ce qu'on n'approuve pas dans ces livres sur lesquels les personnes de lettres sont divisées; parce
que ce n'est pas tant alors préférer son sentiment à celui de cet auteur, et de ceux qui l'approuvent, que se ranger au parti de ceux qui lui sont contraires en ce point.
C'est proprement l'état où se trouve maintenant la philosophie d'Aristote. Comme elle a eu diverses fortunes, ayant été en un temps généralement rejetée et en un autre généralement approuvée, elle est réduite maintenant à un état qui tient le milieu entre ces extrémités : elle est soutenue par plusieurs personnes savantes, et elle est combattue par d'autres qui ne sont pas en moindre réputation. L'on écrit tous les jours librement en France, en Flandre, en Angleterre, en Allemagne, en Hollande, pour et contre la philosophie d'Aristote. Les conférences de Paris sont partagées aussi bien que les livres, et personne ne s'offense qu'on s'y déclare contre lui. Les plus célèbres professeurs ne s'obligent plus à cette servitude de recevoir aveuglément tout ce qu'ils trouvent dans ses livres; et il y a même de ses opinions qui sont généralement bannies : car quel est le médecin qui voudrait soutenir maintenant que les nerfs viennent du cœur, comme Aristote l'a cru, puisque l'anatomie fait voir clairement qu'ils tirent leur origine du cerveau.... Et quel est le philosophe qui s'opiniâtre à dire que la vitesse des choses pesantes croît dans la même proportion que leur pesanteur, puisqu'il n'y a personne qui ne puisse se désabuser de cette opinion d'Aristote, en laissant tomber d'un lieu élevé deux choses très inégalement pesantes, dans lesquelles on ne remarque néanmoins que très peu d'inégalité de vitesse.
Tous les états violents ne sont pas d'ordinaire de longue durée, et toutes les extrémités sont violentes. Il est trop dur de condamner généralement Aristote, comme on l'a l'ait autrefois; et c'est une gêne bien grande que de se croire obligé de l'approuver en tout, et de le prendre pour la règle de la vérité des opinions philosophiques, comme il semble qu'on l'ait voulu faire ensuite.
Le monde ne peut demeurer longtemps dans cette contrainte et se remet insensiblement en possession de la liberté naturelle et raisonnable, qui consiste à approuver ce qu'on juge vrai et à rejeter ce qu'on juge faux *.
Car la raison ne trouve pas étrange qu'on la soumette à l'autorité dans les sciences qui, traitant des choses qui sont au-dessus de la raison, doivent suivre une autre lumière, qui ne peut être que celle de l'autorité divine; mais il semble qu'elle soit bien fondée à ne pas souffrir que, dans les sciences humaines, qui font profession de ne s'appuyer que sur la raison, on l'asservisse à l'autorité contre la raison 2 ....
Des mauvais raisonnements que l'on commet dans la vie civile et dans les discours ordinaires.
.... En considérant généralement les causes de nos erreurs, il semble qu'on puisse les rapporter à deux principales : Tune, intérieure, qui est le dérèglement de la volonté, qui trouble et dérègle le jugement; l'autre, extérieure, qui consiste dans les objets dont on juge, et qui trompent notre esprit par une fausse apparence. Or, quoique ces causes se joignent presque toujours ensemble, il y a néanmoins certaines erreurs où l'une paraît plus que l'autre; et c'est pourquoi nous les traiterons séparément.
i. « Chez tous les peuples, écrivait déjà Louis Vives, dans Ja première partie du xvie siècle, s'élèvent d'excellents et libres esprits, impatients de la servitude; ils secouent avec courage le joug de la plus sotte et de la plus violente servitude, et appellent leurs concitoyens à la liberté. »
2. Pascal a cloquemment réclamé les droits de la raison dans les matières scientifiques. Voir la préface de son Traité du vide.
DES SOPIIISME3 d'aMOUR-PROPRE, D'INTÉRÊT ET DE PASSION
1° Si on examine avec soin ce qui attache ordinairement les hommes plutôt à une opinion qu'à une autre, on trouvera que ce n'est pas la pénétration de la vérité et la force des raisons , mais quelque lien d'amourpropre, d'intérêt ou de passion. C'est le poids qui emporte la balance, et qui détermine dans la plupart de nos doutes; c'est ce qui donne le plus grand branle à nos jugements, et qui nous y arrête le plus fortement. Nous jugeons des choses, non par ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais par ce qu'elles sont à notre égard; et la vérité et l'utilité ne sont pour nous qu'une même chose.
Il n'en faut point d'autres preuves que ce que nous voyons tous les jours, que des choses tenues partout ailleurs pour douteuses, ou même pour fausses, sont tenues pour très certaines par tous ceux d'une nation, ou d'une profession, ou d'un institut ; car n'étant pas possible que ce qui est vrai en Espagne soit faux en France i, ni que l'esprit de tous les Espagnols soit tourné si différemment de celui de tous les Français, qu'à ne juger des choses que par les règles de la raison, ce qui parait vrai généralement aux uns paraisse faux généralement aux autres, il est visible que cette diversité de jugement ne peut venir d'autre cause, sinon qu'il plaît aux uns de tenir pour vrai ce qui leur est avantageux, et que les autres, n'y ayant point d'intérêt, en jugent d'une autre sorte.
Cependant qu'y a-t-il de moins raisonnable que de prendre notre intérêt pour motif de croire une chose? Tout ce qu'il peut faire au plus est de nous porter à considérer avec plus d'attention les raisons qui peuvent nous faire découvrir la vérité de ce que nous désirons
1. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà », avait dit ironiquement Pascal dans ses Pensées.
être vrai; mais il n'y a que cette vérité qui doit se trouver dans la chose, même indépendamment de nos désirs, qui doive nous persuader. Je suis d'un tel pays; donc je dois croire qu'un tel saint y a prêché l'Evangile. Je suis d'un tel ordre; donc je crois qu'un tel privilège est véritable. Ce ne sont pas là des raisons. De quelque pays que vous soyez, vous ne devez croire que ce qui est vrai, et que ce que vous seriez disposé à croire si vous étiez d'un autre pays, d'un autre ordre, d'une autre profession.
2° Mais cette illusion est bien plus visible lorsqu'il arrive du changement dans les passions; car, quoique toutes choses soient demeurées dans leur place, il semble néanmoins à ceux qui sont émus de quelque passion nouvelle, que le changement qui ne s'est fait que dans leur cœur ait changé toutes les choses extérieures qui y ont quelque rapport. Combien voit-on de gens qui ne peuvent plus reconnaître aucune bonne qualité, ni naturelle, ni acquise, dans ceux contre qui ils ont conçu de l'aversion, ou qui ont été contraires en quelque sorte à leurs sentiments , à leurs désirs, à leurs intérêts ! Cela suffit pour devenir tout d'un coup à leur égard téméraire, orgueilleux, ignorant, sans foi, sans honneur, sans conscience. Leurs affections et leurs désirs ne sont ni plus justes ni plus modérés que leur haine. S'ils aiment quelqu'un, il est exempt de toute sorte de défauts; tout ce qu'il désire est juste et facile, tout ce qu'il ne désire pas est injuste et impossible, sans qu'ils puissent alléguer aucune raison de tous ces jugements que la passion même qui les possède; de sorte qu'encore qu'ils ne fassent pas dans leur esprit ce raisonnement formel : je l'aime; donc c'est le plus habile homme du monde; je le hais; donc c'est un homme de néant, ils le font en quelque sorte dans leur cœur; et c'est pourquoi on peut appeler ces sortes d'égarements des sophismes et des illusions du cœur, qui consistent à transporter nos passions dans les objets de nos passions, et à juger qu'ils sont ce que nous voulons ou désirons qu'ils soient :
ce qui est sans doute très déraisonnable, puisque nos désirs ne changent rien dans l'être de ce qui est hors de nous, et qu'il n'y a que Dieu dont la volonté soit tellement efficace, que les choses sont tout ce qu'il veut qu'elles soient.
3° On peut rapporter à la même illusion de l'amourpropre celle de ceux qui décident tout par un principe fort général et fort commode, qui est qu'ils ont raison, qu'ils connaissent la vérité; d'où il ne leur est pas difficile de conclure que ceux qui ne sont pas de leur sentiment se trompent ; en effet , la conclusion est nécessaire.
Le défaut de ces personnes ne vient que de ce que l'opinion avantageuse qu'elles ont de leurs lumières leur fait prendre toutes leurs pensées pour tellement claires et évidentes, qu'elles s'imaginent qu'il suffit de les proposer pour obliger tout le monde à s'y soumettre; et c'est pourquoi elles se mettent peu en peine d'en apporter des preuves; elles écoutent peu les raisons des autres; elles veulent tout emporter par autorité, parce qu'elles ne distinguent jamais leur autorité de la raison; elles traitent de téméraires tous ceux qui ne sont pas de leur sentiment, sans considérer que si les autres ne sont pas de leur sentiment, elles ne sont pas aussi du sentiment des autres, et qu'il n'est pas juste de supposer sans preuve que nous avons raison, lorsqu'il s'agit de convaincre des personnes qui ne sont d'une autre opinion que nous que parce qu'elles sont persuadées que nous n'avons pas raison.
4° Il y en a de même qui n'ont point d'autre fondement, pour rejeter certaines opinions, que ce plaisant raisonnement : si cela était, je ne serais pas un habile homme; or, je suis un habile homme; donc cela n'est pas. C'est la principale raison qui a fait rejeter longtemps certains remèdes très utiles et des expériences très certaines, parce que ceux qui ne s'en étaient point encore avisés concevaient qu'ils se seraient donc trompés jusqu'alors. Quoi! si le sang, disaient-ils, avait une révo-
lution circulaire dans le corps *; si l'aliment ne se portait pas au foie par les veines mésaraïques; si l'artère veineuse portait le sang au cœur; si le sang montait par la veine cave descendante; si la nature n'avait point d'horreur du vide; si l'air était pesant et avait un mouvement en bas, j'aurais ignoré des choses importantes dans l'anatomie, et dans la physique ! Il faut donc que tout cela ne soit pas. Mais, pour les guérir de cette fantaisie, il ne faut que leur bien représenter que c'est un très petit inconvénient qu'un homme se trompe, et qu'ils ne laisseront pas d'être habiles en d'autres choses, quoiqu'ils ne l'aient pas été en celles qui auraient été nouvellement découvertes.
5° Il n'y a rien aussi de plus ordinaire que de voir des gens se faire mutuellement les mêmes reproches et se traiter, par exemple, d'opiniâtres, de passionnés, de chicaneurs, lorsqu'ils sont de différents sentiments. Il n'y a presque point de plaideurs qui ne s'entr'accusent d'allonger le procès et de couvrir la vérité par des adresses artificieuses; et aussi ceux qui ont raison et ceux qui ont tort parlent presque le même langage et font les mêmes plaintes, et s'attribuent les uns aux autres les mêmes défauts; ce qui est une des choses les plus incommodes qui soient dans la vie des hommes, et qui jettent la vérité et l'erreur, la justice et l'injustice dans une si grande obscurité, que le commun du monde est incapable d'en faire le discernement; et il arrive de là que plusieurs s'attachent, au hasard et sans lumière, à l'un des partis, et que d'autres les condamnent tous deux comme ayant également tort.
Toute cette bizarrerie naît encore de la même maladie qui fait prendre à chacun pour principe qu'il a raison; car de là il n'est pas difficile de conclure que tous ceux qui nous résistent sont opiniâtres, puisque être opiniâtre, c'est ne se rendre pas à la raison.
1. La découverte de la circulation du sang est due à Harvey, médecin anglais, en 1628.
DES MAUVAIS RAISONNEMENTS DANS LA VIE CIVILE Î7l
Mais encore qu'il soit vrai que ces reproches de passion, d'aveuglement, de chicanerie, qui sont très injustes de la part de ceux qui se trompent, soient justes et légitimes de la part de ceux qui ne se trompent pas, néanmoins, parce qu'ils supposent que la vérité est du côté de celui qui les fait, les personnes sages et judicieuses qui traitent quelque matière contestée, doivent éviter de s'en servir, avant que d'avoir suffisamment établi la vérité et la justice de la cause qu'ils soutiennent. Ils n'accuseront donc jamais leurs adversaires d'opiniâtreté, de témérité, de manque de sens commun, avant que de l'avoir bien prouvé. Ils ne diront point, s'ils ne l'ont fait voir auparavant, qu'ils tombent en des absurdités et des extravagances insupportables; car les autres en diront autant de leur côté; ce qui n'est rien avancer... et ils se contenteront de défendre la vérité par les armes qui lui sont propres et que le mensonge ne peut emprunter, qui sont les raisons claires et solides....