DES FAUX RAISONNEMENTS QUI NAISSENT DES OBJETS MÊMES
.... C'est une opinion fausse et impie, que la vérité soit tellement semblable au mensonge, et la vertu au vice, qu'il soit impossible de les discerner; mais il est vrai que, dans la plupart des choses, il y a un mélange (Terreur et de vérité, de vice et de vertu, de perfection et d'imperfection, et que ce mélange est une des plus ordinaires sources des faux jugements des hommes.
La raison en est que les hommes ne considèrent guère les choses en détail; ils ne jugent que selon leur plus forte impression et ne sentent que ce qui les frappe davantage : ainsi, lorsqu'ils aperçoivent dans un discours beaucoup de vérités, ils ne remarquent pas les (•rieurs qui y sont mêlées; et, au contraire, s'il y a des vérités mêlées parmi beaucoup d'erreurs, ils ne font attention qu'aux erreurs; le fort emportant le faible, et
l'impression la plus vive étouffant celle qui est plus obscure.
Cependant il y a une injustice manifeste à juger de cette sorte : il ne peut y avoir de juste raison de rejeter la raison, et la, vérité n'en est pas moins vérité pour être mêlée avec le mensonge....
C'est pourquoi la justice et la raison demandent que, dans toutes les choses qui sont ainsi mêlées de bien et de mal, on en fasse le discernement, et c'est particulièrement dans cette séparation judicieuse que paraît l'exactitude de l'esprit....
C'est à quoi la raison nous oblige lorsque l'on peut faire cette distinction; mais parce que l'on n'a pas toujours le temps d'examiner en détail ce qu'il y a de bien et de mal dans chaque chose, il est juste en ces rencontres de leur donner le nom qu'elles méritent selon leur plus considérable partie : ainsi l'on doit dire qu'un homme est bon philosophe lorsqu'il raisonne ordinairement bien, et qu'un livre est bon lorsqu'il y a notablement plus de bien que de mal.
Et c'est encore en quoi les hommes se trompent beaucoup, car ils n'estiment et ne blâment souvent les choses que selon ce qu'elles ont de moins considérable, leur peu de lumière faisant qu'ils ne pénètrent pas ce qui est le principal, lorsque ce n'est pas le plus sensible.
Ainsi , quoique ceux qui sont intelligents dans la peinture estiment infiniment plus le dessin que le coloris ou la délicatesse du pinceau, néanmoins les ignorants sont plus touchés d'un tableau dont les couleurs sont vives et éclatantes que d'un autre plus sombre, qui serait admirable pour le dessin.
Il faut pourtant avouer que les faux jugements ne sont pas si ordinaires dans les arts, parce que ceux qui n'y savent rien s'en rapportent plus aisément aux sentiments de ceux qui y sont habiles; mais ils sont bien fréquents dans les choses qui sont de la juridiction du peuple, et dont le monde prend la liberté de juger, comme l'éloquence.
On appelle, par exemple, un prédicateur éloquent, lorsque ses périodes sont bien justes, et qu'il ne dit point de mauvais mots; et, sur ce fondement, Vaugelas dit en un endroit qu'un mauvais mot fait plus de tort à un prédicateur ou à un avocat qu'un mauvais raisonnement. On doit croire que c'est une vérité de fait qu'il rapporte, et non un sentiment qu'il autorise; et il est vrai qu'il se trouve des personnes qui jugent de cette sorte, mais il est vrai aussi qu'il n'y a rien de moins raisonnable que ces jugements; car la pureté du langage, le nombre des ligures sont tout au plus dans l'éloquence ce que le coloris est dans la peinture, c'està-dire que ce n'en est que la partie la plus basse et la plus matérielle; mais la principale consiste à concevoir fortement les choses et à les exprimer, en sorte qu'on en porte dans l'esprit des auditeurs une image vive et lumineuse ', qui ne présente pas seulement ces choses toutes nues, mais aussi les mouvements avec lesquels on les conçoit; et c'est ce qui peut se rencontrer en des
1. Fénelon, qui réduit toute l'éloquence à trois points : prouver, peindre et toucher, développe ainsi le second : « Peindre, c'est non seulement décrire les choses, mais en représenter les circonstances d'une manière si vive et si sensible, que l'auditeur s'imagine presque les voir. Par exemple, un froid historien qui raconterait la mort de Didon se contenterait de dire : Elle fut si accablée de douleur après le départ d'Énêe qu'elle ne put supporter la vie; elle monta au haut de son palais, elle se mit sur un bûcher et se tua elle-même. En écoutant ces paroles, vous apprenez le fait, mais vous ne In voyez pas. Écoutez Virgile, il le mettra devant vos yeux. N'est-il pas vrai que quand il ramasse toutes les circonstances de ce désespoir, qu'il vous montre Didon furieuse avec un visage où la mort est déjà peinte, qu'il la fait parler à la vue de ce portrait et de cette épée, votre imagination vous transporte à Carlhage; vous croyez voir la flotte des Troyens « 1 11 i fuit le rivage, et la reine que rien n'est capable de consoler; vous entrez dans tous les sentiments qu'eurent alors les véritables spectateurs. Ce n'est plu-; Virgile que vous écoutez; vous êtes trop attentif aux dernières paroles de la malheureuse Didon pour penser à lui. Le poète disparait; on ne voit plus que ce qu'il fait voir, on n'entend plus que ceux qu'il fait parler. Voila la forée de l'imitation et de la peinture. » (2'- Dialogue sur l'éloquence i)
personnes peu exactes dans la langue et peu justes dans le nombre, et qui se rencontre môme rarement dans ceux qui s'appliquent trop aux mots et aux embellissements, parce que cette vue les détourne des choses et affaiblit la vigueur de leurs pensées , comme les peintres remarquent que ceux qui excellent dans le coloris n'excellent pas ordinairement dans le dessin; l'esprit n'étant pas capable de cette double application, et l'une nuisant à l'autre.
On peut dire généralement que l'on n'estime dans le monde la plupart des choses que par l'extérieur, parce qu'il ne se trouve presque personne qui en pénètre l'intérieur et le fond; tout se juge sur l'étiquette, et malheur à ceux qui ne l'ont pas favorable! Il est habile, intelligent, solide, tant que vous voudrez; mais il ne parle pas facilement et ne se démêle pas bien d'un compliment : qu'il se résolve à être peu estimé toute sa vie du commun du monde, et à voir qu'on lui préfère une infinité de petits esprits. Ce n'est pas un grand mal que de n'avoir pas la réputation qu'on mérite; mais c'en est un considérable de suivre ces faux jugements et de ne regarder les choses que par l'écorce; et c'est ce qu'on doit tâcher d'éviter.
2° Entre les causes qui nous engagent dans l'erreur par un faux éclat qui nous empêche de la reconnaître, on peut mettre avec raison une certaine éloquence pompeuse et magnifique ; car il est étrange combien un faux raisonnement se coule doucement dans la suite d'une période qui remplit bien l'oreille, ou d'une figure qui nous surprend, et qui nous amuse à la regarder.
Non seulement ces ornements nous dérobent la vue des faussetés qui se mêlent dans le discours, mais ils y engagent insensiblement, parce que souvent elles sont nécessaires pour la justesse de la période ou de la figure : ainsi, quand on voit un orateur commencer une longue gradation ou une antithèse à plusieurs membres, on a sujet d'être sur ses gardes, parce qu'il arrive rarement qu'il s'en tire sans donner quelque contorsion à
la vérité, pour l'ajuster à la figure *; il en dispose ordinairement comme l'on ferait des pierres d'un bâtiment ou du métal d \iu" statue : il la taille, il l'étend, il raccourcit, il la déguise selon qu'il lui est nécessaire, pour la placer dans ce vain ouvrage de paroles qu'il veut former
Combien le désir de faire une pointe a-t-il fait produire de fausses pensées! Combien la rime a-t-elle engagé de gens à mentir! Combien l'affectation de ne se servir que des mots de Cicéron et de ce qu'on appelle la pure latinité a-t-elle fait écrire de sottises à certains auteurs italiens! Qui ne rirait d'entendre dire à Bembo 2 qu'un pape avait été élu par la faveur des dieux immortels? Il y a même des poètes qui s'imaginent qu'il est de l'essence de la poésie d'introduire des divinités païennes, et un poète allemand, aussi bon versificateur qu'écrivain peu judicieux, ayant été repris avec raison, par François Pic de la Mirande, d'avoir fait entrer dans un poème où il décrit des guerres de chrétiens contre chrétiens toutes les divinités du paganisme et d'avoir mêlé Apollon, Diane, Mercure, avec le pape, les électeurs et l'empereur, soutient nettement que sans cela il n'aurait pas été poète, en se servant, pour le prouver, de cette étrange raison que les vers d'Hésiode, d'Homère et de Virgile sont remplis des noms et des fables de ces dieux, d'où il conclut qu'il lui est permis de faire de même.
Ces mauvais raisonnements sont souvent imperceptibles à ceux qui les font, et les trompent les premiers; ils s'étourdissent par le son de leurs paroles : l'éclat de leurs figures les éblouit, et la magnificence de certains mots les attire, sans qu'ils s'en aperçoivent, à des pen-
1. Pascal compare ces antithèses forcées à « de fausses fenêtres pour la symétrie » [Pensées).
■2. Pierre Bembo [1470-1547), secrétaire de Léon X, se passionna pour le style de Cicéron jusqu'au point de l'imiter, même dans ses expressions païennes; il fut élu cardinal et entra dans les ordres en 1539.
sées si peu solides, qu'ils les regretteraient sans doute s'ils y faisaient quelque réflexion.
Il est croyable, par exemple, que c'est le mot de Vestale qui a flatté un auteur de ce temps et qui l'a porté à dire à une demoiselle, pour l'empêcher d'avoir honte de savoir le latin, qu'elle ne devait pas rougir de parler une langue que parlaient les Vestales; car, s'il avait considéré cette pensée, il aurait vu qu'on aurait pu dire avec autant de raison à cette demoiselle, qu'elle devait rougir de parler une langue que parlaient autrefois les courtisanes de Rome, qui étaient en bien plus grand nombre que les Vestales *, ou qu'elle devait rougir de parler une autre langue que celle de son pays, puisque les anciennes Vestales ne parlaient que leur langue naturelle. Tous ces raisonnements, qui ne valent rien, sont aussi bons que celui de cet auteur; et la vérité est que les Vestales ne peuvent servir de rien pour justifier ou pour condamner les filles qui apprennent le latin 2.
Les faux raisonnements de cette sorte, que l'on rencontre si souvent dans les écrits de ceux qui affectent le plus d'être éloquents, font voir combien la plupart des personnes qui parlent ou qui écrivent auraient besoin d'être bien persuadées de cette excellente règle, qu'il n'y a rien de beau que ce qui est vrai 3; ce qui
\. Les Vestales étaient des jeunes filles chargées d'entretenir le feu sacré sur l'autel de la déesse Vesta; il n'y en avait que six.
2. Malebranche se raille aussi agréablement des prétendues raisons alléguées par ïcrtullien pour se justifier d'avoir pris le manteau du philosophe au lieu de la robe ordinaire. Ce manteau était autrefois en usage à Cartilage; mais « est-il permis présentement de prendre la toque et la fraise, à cause que nos pères s'en sont servis? » Que peuvent servir à la justification de son changement les phases de la lune, la variété des saisons, le renouvellement de la peau du serpent, etc. ? (Recherche de la vérité', liv. II.)