Boileau en fera la règle de la littérature
Rien n'est beau que le vrai } le vrai seul est aimable.
(Epître, IX.)
retrancherait des discours une infinité de vains ornements et de pensées fausses. Il est vrai que cette exactitude rend le .style plus sec et moins pompeux; mais elle le rend aussi plus vif, plus sérieux, plus clair et plus digne d'un honnête homme; l'impression en est bien plus forte et bien plus durable; au lieu que celle qui naît simplement de ces périodes si ajustées est tellement superficielle qu'elle s'évanouit presque aussitôt qu'on les a entendues l.
3° C'est un défaut très ordinaire parmi les hommes de juger témérairement des actions et des intentions des autres, et l'on n'y tombe guère que par un mauvais raisonnement, par lequel, en ne connaissant pas assez distinctement toutes les causes qui peuvent produire quelque effet, on attribue cet effet précisément à une cause, lorsqu'il peut avoir été produit par plusieurs autres; ou bien l'on suppose qu'une cause qui, par accident, a eu un certain effet en une rencontre, et étant jointe à plusieurs circonstances, le doit avoir en toutes rencontres.
Un homme de lettres se trouve de même sentiment qu'un hérétique sur une matière de critique indépendante des controverses de la religion; un adversaire malicieux en conclura qu'il a de l'inclination pour les hérétiques, mais il le conclura témérairement et malicieusement, parce que c'est peut-être la raison et la vérité qui l'engagent dans ce sentiment.
1. C'est la critique que Fénelou place si heureusement dans la bouche d'un de ses personnages, l'admirateur du sermon pour le jour des Cendres. 11 ne peut en rendre compte : « Ce sont des pensées si délicates et qui dépendent tellement du ton et de la finesse de l'expression, qu'après avoir charmé dans le moment, elles ne se retrouvent pas aisément dans la suite, quand même vous les retrouveriez, dites-les dans d'autres termes; ce n'est plus la même chose; elles perdent leur grâce et leur force. — Ce sont donc, monsieur, des beautés bien fragiles; en les voulant loucher, on les t'ait disparaître. J'aimerais bien mieux un discours qui eût plus de corps et moins d'esprit. » (1er Dialogue sur Véloquenee.)
Un écrivain parlera avec quelque force contre une opinion qu'il croit dangereuse. On l'accusera sur cela de haine et d'animosité contre les auteurs qui l'ont avancée; mais ce sera injustement et témérairement, cette force pouvant naître de zèle pour la vérité aussi bien que de haine contre les personnes.
Un homme est ami d'un méchant; donc, conclut-on, il est lié d'intérêt avec lui, et il est participant de ses crimes; cela ne s'ensuit pas, peut-être les a-t-il ignorés, et peut-être n'y a-t-il point pris part ?
On manque de rendre quelque civilité à ceux à qui on en doit; c'est, dit-on, un orgueilleux et un insolent; mais ce n'est peut-être qu'une inadvertance ou un simple oubli.
Toutes ces choses extérieures ne sont que des signes équivoques, c'est-à-dire qui peuvent signifier plusieurs choses; et c'est juger témérairement que de déterminer ce signe à une chose particulière sans en avoir de raison particulière; le silence est quelquefois signe de modestie et de jugement et quelquefois de bêtise; la lenteur marque quelquefois la prudence et quelquefois la pesanteur de l'esprit; le changement est quelquefois signe d'inconstance et quelquefois de sincérité; ainsi, c'est mal raisonner que de conclure qu'un homme est inconstant, de cela seul qu'il a changé de sentiment, car il peut avoir eu raison d'en changer....
C'est une faiblesse et une injustice que l'on condamne souvent et que l'on évite peu, de juger des conseils par les événements, et de rendre coupables ceux qui ont pris une résolution prudente, selon les circonstances qu'ils pouvaient voir, de toutes les mauvaises suites qui en sont arrivées *, ou par un simple hasard, ou par la malice de ceux qui Font traversée, ou
1. A côté de cette prose un peu traînante, combien brille et frappe, l'éloquence de Démosthène, foudroyant ce sophisme dans la bouche d'Eschine! Accusé d'être l'auteur du désastre de Ghéronée, il en accepte fièrement la responsabilité : « Athéniens, je veux dire quelque chose d'étrange.... Si tous nous avions su clai-
par quelques autres rencontres qu'il ne leur était pas possible de prévoir. Non seulement les hommes aiment autant être heureux que sages, mais ils ne font pas de différence entre heureux et sages, ni entre malheureux et coupables. Cette distinction leur paraît trop subtile. On est ingénieux pour trouver les fautes que l'on s'imagine avoir attiré les mauvais succès; et comme les astrologues, lorsqu'ils savent un certain accident, ne manquent jamais de trouver l'aspect des astres qui l'a produit, on ne manque aussi jamais de trouver, après les disgrâces et les malheurs, que ceux qui y sont tombés les ont mérités par quelque imprudence. Il n'a pas réussi, il a donc tort. C'est ainsi que l'on raisonne dans le monde, et qu'on y a toujours raisonné, parce qu'il y a toujours eu peu d'équité dans les jugements des hommes et que, ne connaissant pas les vraies causes des choses, ils en substituent selon les événements, en louant ceux qui réussissent et en blâmant ceux qui ne réussissent pas....
Il est vrai que s'il y a des erreurs pardonnables, ce sont celles où l'on s'engage en déférant plus qu'il ne faut au sentiment de ceux qu'on estime gens de bien; mais il y a une illusion beaucoup plus absurde en soi, et qui est néanmoins très ordinaire, qui est de croire qu'un homme dit vrai parce qu'il est de condition, qu'il est riche ou élevé en dignité.
Ce n'est pas que personne fasse expressément ces sortes de raisonnements; il a cent mille livres de rente, donc il a raison; il est de grande naissance, donc on
rement l'avenir, si tu nous l'avais annoncé, Eschine, avec ta voix tonnante, toi qui n'as pas même ouvert la bouche, même alors Athènes n'aurait pas dû abandonner ses principes, si elle avait eu à cœur sa dignité, la gloire de ses ancêtres et le jugement de la postérité.. . Non, Athéniens, vous n'avez point failli, en vous jetant au milieu des hasards, pour la liberté et le salut de tous, jeu jure par vos ancêtres qui ont affronté les dangers de Marathon, par ceux qui out combattu à Platée, à Salamine, à Artémisium, etc. »
doit croire ce qu'il avance comme véritable; c'est un homme qui n'a point de bien, il a donc tort; néanmoins il se passe quelque chose de semblable dans l'esprit de la plupart des hommes et qui emporte leur jugement sans qu'ils y pensent.
Qu'une même chose soit proposée par une personne de qualité ou par un homme de néant, on l'approuvera souvent dans la bouche de cette personne de qualité, lorsqu'on ne daignera pas même l'écouter dans celle d'un homme de basse condition. L'Ecriture a voulu nous instruire de cette humeur des hommes, en la présentant parfaitement dans le livre de Y Ecclésiastique : Si le riche parle, dit-elle, tout le monde se tait, et on élève ses paroles jusqu'aux nues; si le pauvre parle, on demande : qui est celui-là?
Il est certain que la complaisance et la flatterie ont beaucoup de part dans l'approbation que l'on donne aux actions et aux paroles des personnes de condition, et qu'ils l'attirent souvent aussi par une certaine grâce extérieure et par une manière d'agir noble, libre et naturelle qui leur est quelquefois si particulière qu'elle est presque inimitable à ceux qui sont de basse naissance; mais il est certain aussi qu'il y en a plusieurs qui approuvent tout ce que font et disent les grands, par un abaissement intérieur de leur esprit, qui plie sous le faix de la grandeur et qui n'a pas la vue assez ferme pour en soutenir l'éclat; et que cette pompe extérieure qui les environne en impose toujours un peu et fait quelque impression sur les âmes les plus fortes.
La raison de cette tromperie vient de la corruption du cœur des hommes, qui, ayant une passion ardente pour l'honneur et les plaisirs, conçoivent nécessairement beaucoup d'amour pour les richesses et les autres qualités, par le moyen desquelles on obtient ces honneurs et ces plaisirs. Or l'amour que l'on a pour toutes ces choses que le monde estime fait que l'on juge heureux ceux qui les possèdent; et, en les jugeant heureux,
on les place au-dessus de soi et on les regarde comme des personnes éminentes et élevées. Cette accoutumance de les regarder avec estime passe insensiblement de leur fortune à leur esprit. Les hommes ne font pas d'ordinaire les choses à demi. On leur donne donc une âme aussi ('levée que leur rang, on se soumet à leurs opinions, et c'est la raison de la créance qu'ils trouvent ordinairement dans les affaires qu'ils traitent.
Mais cette illusion est encore bien plus forte dans les grands mêmes, qui n'ont pas eu soin de corriger l'impression que leur fortune fait naturellement dans leur esprit, qu'elle n'est dans ceux qui leur sont inférieurs. Il y en a peu qui ne fassent une raison de leur condition et de leurs richesses, et qui ne prétendent quo leurs sentiments doivent prévaloir sur celui de ceux qui sont au-dessous d'eux. Ils ne peuvent souffrir que ces gens qu'ils regardent avec mépris prétendent avoir autant de jugement et de raison qu'eux; et c'est ce qui les rend si impatients à la moindre contradiction qu'on leur fait.
Tout cela vient de la même source, c'est-à-dire des fausses idées qu'ils ont de leur grandeur, de leur noblesse et de leurs richesses. Au lieu de les considérer comme des choses entièrement étrangères à leur être, qui n'empêchent pas qu'ils ne soient parfaitement égaux à tout le reste des hommes, selon l'âme et selon le corps, et qui n'empêchent pas qu'ils n'aient le jugement aussi faible et aussi capable de se tromper que celui de tous les autres, ils incorporent en quelque manière dans leur essence toutes ces qualités de grand, de noble, de riche, de maître, de seigneur, de prince; ils en grossissent leur idée et ne se représentent jamais à eux-mêmes sans tous leurs titres, tout leur attirail et tout leur train '.
\. « Tu te trompes, Pliilémon, si avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent, et ces six bêtes qui te traînent, tu penses que l'on t'en estime davantage. L'on écarte
Ils s'accoutument à se regarder dès leur enfance, comme une espèce séparée des autres hommes; leur imagination ne les mêle jamais dans la foule du genre humain; ils sont toujours comtes ou ducs à leurs yeux, et jamais simplement hommes; ainsi, ils se taillent une âme et un jugement selon la mesure de leur fortune, et ne se croient pas moins au-dessus des autres par leur esprit qu'ils ne le sont par leur condition et par leur fortune.
La sottise de l'esprit humain est telle qu'il n'y a rien qui ne lui serve à grandir l'idée qu'il a de lui-même. Une belle maison, un habit magnifique, une grande barbe font qu'il s'en croit plus habile, et, si l'on y prend garde, il s'estime davantage à cheval ou en carrosse qu'à pied. Il est facile de persuader à tout le monde qu'il n'y a rien de plus ridicule que ces jugements; mais il est très difficile de se garantir entièrement de l'impression secrète que toutes ces choses extérieures font dans l'esprit. Tout ce qu'on peut faire est de s'accoutumer, autant qu'on le peut, à ne donner autorité à toutes les qualités qui ne peuvent en rien contribuer à trouver la vérité, et de n'en donner à celles mêmes qui y contribuent qu'autant qu'elles y contribuent effectivement. L'âge, la science, l'étude, l'expérience, l'esprit, la vivacité, la retenue, l'exactitude, le travail servent pour trouver la vérité' des choses cachées, et ainsi ces qualités méritent qu'on y ait égard; mais il faut pourtant les peser avec soin, et ensuite en faire comparaison avec les raisons contraires ; car, de chacune de ces choses en particulier, on ne conclut rien de certain, puisqu'il y a des opinions très fausses qui ont été approuvées par des personnes de fort bon esprit et qui avaient une grande partie de
ces qualités.
(Logique, IIIe part., ch. xx.)
tout cet attirail qui t'est étranger pour pénétrer jusques à toi, qui n'es qu'un fat. » (La Bruyère, Caractères, chap. ir.)