‹ L'Éducation à Port-RoyalChapitre 35 sur 59 · I. C'est-à-dire, au sens latin de ce mot, étranger · texte numérisé non relu

I. C'est-à-dire, au sens latin de ce mot, étranger

que dans les diverses combinaisons qu'elles ont avec les mêmes voyelles ou diphtongues dans les syllabes et les mots.

« Car on fait encore une autre faute dans la méthode commune d'apprendre à lire aux enfants, qui est la manière dont on leur montre à appeler les lettres séparément, aussi bien les consonnes que les voyelles. Or les consonnes ne sont appelées consonnes que parce qu'elles n'ont point de son toutes seules, mais qu'elles doivent être jointes avec des voyelles et sonner avec elles !. C'est donc se contredire soi-même que de montrer à prononcer seuls des caractères qu'on ne peut prononcer que quand ils sont joints avec d'autres; car, en prononçant séparément les consonnes et les faisant appeler aux enfants, on y joint toujours une voyelle, savoir e, qui n'est ni de la syllabe ni du mot; ce qui fait que le son des lettres appelées est tout différent des lettres assemblées; ainsi, après que les enfants ont bien appelé l'une après l'autre toutes les lettres d'un mot, ils ne peuvent plus les prononcer assemblées dans ce même mot, parce que la confusion des sons différents trouble leurs oreilles et leur imagination. Par exemple, on fait appeler à un enfant ce mot bon, lequel est composé de trois lettres b, o, n, qu'on leur fait prononcer l'une après l'autre. Or b, prononcé seul, fait bè, o prononcé seul fait encore o, car c'est une voyelle : mais n prononcée seule fait enne. Comment donc cet enfant comprendrat-il que tous ces sons qu'on lui a fait prononcer séparément, en appelant ces trois lettres l'une après l'autre, ne fassent que cet unique son, bon? On lui a fait prononcer quatre sons, dont il a les oreilles pleines, et on lui dit ensuite : assemblez ces quatre sons et faitesen un, savoir, bon; voilà ce qu'il ne peut jamais comprendre, et il n'apprend à les assembler que parce que

1. La définition n'est pas tout à fait exacte, puisqu'il y a des consonnes qui ont bien un son toutes seules, par exemple, f. <?. même r.

son maître fait lui-même cet assemblage et lui crie cent fois aux oreilles cet unique son, bon.

« De même, on fait appeler à ce pauvre enfant cet autre mot jamais, et on le fait en cette manière, j-am-a-i-s, jamais. Le moyen que cet enfant s'imagine que les six sons qu'on lui a fait prononcer en appelant ces six lettres ne fassent que ces deux-ci : jamais? Car, quand on appelle les lettres de ce mot, on prononce séparément j-a-em-a-i-esse. Voilà six ou sept sons dont on prétend qu'il doit former ces deux-ci : ja-mais. N'aurait-on pas plus tôt fait de ne lui faire prononcer que ces deux syllabes ja-mais, et non toutes ces consonnes et voyelles séparément ? Ce qui ne fait que brouiller son esprit par cette multitude de sons différents, dont il ne peut jamais faire l'assemblage que vous voulez qu'il fasse, si vous ne le faites vous-même et ne le prononcez plusieurs fois à ses oreilles. Il faut dire le même d'une infinité de mots plus difficiles, aimoient, faisoient, disoient, etc. !.

« D'ailleurs, qu'on fasse appeler tant qu'on voudra à un enfant ses lettres, ce ne sera jamais par ce moyen qu'il apprendra à prononcer les syllabes et les mots; il n'y a que l'usage et l'accoutumance qu'il a d'entendre dire cent fois un même son lorsqu'on lui en montre les caractères qui les lui fassent apprendre. Mais c'est qu'on veut toujours raisonner avec les enfants et leur montrer par règles ce qui ne dépend que de l'usage seul, qui est la seule raison du langage. Et si l'on veut faire attention à ce que je dis, on verra qu'on leur prononce tant de fois les syllabes et les mots tout assemblés qu'enfin ils les retiennent et se ressouviennent qu'à telles

1. La prononciation de oi à l'imparfait n'était pas bien fixée alors. Le P. Cuiflet écrit en 1677 : « Il est plus doux et plus commun, entre les grands qui parlent bien, de prononcer,/*? />«rlais. Toutefois ce n'est pas une faute de dire,/*? parfois, puisque à Paris dans le barreau et dans les chaires des prédicateurs il y a beaucoup de langues éloquentes qui ne condamnent pas cette prononciation. » (Nouvelle et parfaite grammaire française, p. 203.)

lettres jointes ensemble on a donné une telle prononciation, laquelle ils n'auraient jamais conçue autrement en appelant les lettres l'une après l'autre. C'est pourquoi il est fort inutile de leur faire perdre tant de temps et de peine par cette manière d'appeler, au lieu qu'ils auraient bien plus tôt appris les combinaisons des lettres que cette multitude de sons dont on veut qu'ils composent une ou deux syllabes. Ainsi, on attribue sans raison la science de lire, que les enfants acquièrent à la fin, à cette manière d'appeler les lettres, laquelle n'est qu'un effet de l'usage qu'ils ont d'entendre prononcer souvent les syllabes et les mots entiers; comme on croit que les règles de Despautère * sont cause de la manière correcte dont un enfant compose en latin, quoiqu'en composant il n'y ait pas seulement pensé, n'ayant suivi en cela que l'usage du latin, lequel il n'a appris qu'en lisant, en écrivant et qu'en faisant beaucoup de fautes dont on l'a corrigé.

« Après donc qu'on aura fait voir et prononcer aux enfants les cinq voyelles a, e, i, o, u, et les diphtongues œ, œ, au, eu, ei -, et qu'on leur aura fait regarder seulement les figures des consonnes sans les leur faire prononcer que dans la combinaison des syllabes entières, dont on leur aura fait dresser et apprendre un alphabet, il sera bon de leur faire lire premièrement les mots entiers et détachés les uns des autres, dont il leur faudrait faire une liste où l'on ne mettrait que les plus communs qu'ils entendent dire le plus souvent et dont

l.Van Pauteren, en français Despautère (1460-1520), professeur à Louvain, à Bois-le-Duc. Sa grammaire latine a longtemps régné dans les écoles.

2. C'est une erreur d'appeler « diphtongue » (deux sons) se, œ, au, eu, ei, puisqu'il n'y a réellement qu'un son représenté par deux lettres qui perdent leur son propre pour en former un nouveau. La Grammaire générale de Port-Royal n'avait pas commis, cette faute : « Eu, comme il est dans feu, peu, fait encore un son simple, quoique nous l'écrivions avec deux voyelles. » (Irc part., chap. i.) Cependant, au chapitre m, les auteurs appellent « diphtongue » le son pourtant simple de eau.

ils connaissent la signification. Et comme on leur apprend à prier Dieu dès l'âge de quatre et cinq ans (je suppose qu'on le fasse en français), il faudra commencer par leurs prières et par le catéchisme l, qu'ils savent déjà par cœur, à leur faire lire un discours suivi, puis leur en rompre le fil et la suite pour voir si c'est par la connaissance des caractères qu'ils lisent, ou si ce n'est point par cœur et par routine; afin que, quand ils pourront lire indifféremment leurs prières et leur catéchisme, partout où on leur demandera, on commence ensuite à leur donner des livres français.

« Etant donc en état de pouvoir apprendre à lire dans les livres français, il faudra leur en donner qui soient proportionnés à leur intelligence pour les matières. Les petits colloques de Mathurin Cordier - seraient très propres à cet usage, s'ils étaient traduits en meilleur français; car il ne faut pas corrompre dès ce bas âge la pureté de leur langage naturel; mais les fables de Phèdre, les Captifs de Plaute, les Bucoliques de Virgile, les trois comédies de Térence, ces billets-ci et le recueil des lettres de Cicéron leur pourront servir très utilement; car, par ce moyen, ils apprendront tout ensemble à lire et à parler purement en leur langue, en la manière que les honnêtes gens conversent dans le monde, qui est le premier style où il faut les former, et sauront

1. Quand même la loi n'aurait pas ôté à l'école son caractère confessionnel, nous ne pensons pas que ce soient là des livres qui puissent intéresser les jeunes enfants. Les sujets sont trop sérieux et trop peu à leur portée.

2. Cordier Mathurin, prêtre (1479-1 56 i), « fut un des meilleurs régents de classe que l'on eût pu souhaiter; car il entendait fort bien la langue latine, il avait beaucoup de vertu, et il s'appliquait diligemment à ses fonctions, aussi soigneux de former les écoliers à la sagesse qu'à la bonne latinité; il usa sa longue vie à enseigner les enfants tant à Paris qu'à Ncvers, Bourdcaux, Genève, Neufchdtel, ljni.su une, et finalement derechef à Genève, où il mourut le S septembre 1564, en Vaa<je de quatre-vingt-cinq ans, instruisant la jeunesse en la sixième élusse /m/s ,) quatre jours devant sa mort. 11 n'y a guère de livre qui ait plus servi que celui-là pour accoutumer les enfants à parler latin. » (Bayle.)

par avance les choses qui sont contenues dans les premiers livres latins qu'on leur fera lire ou apprendre par cœur ; ce qui leur en facilitera extrêmement l'intelligence, dont les commencements sont si pénibles. Et voilà comment on pourra se servir utilement de ce qu'ils connaîtront déjà pour leur apprendre ce qu'ils ignoreront *. « Pour ce qui regarde Y écriture, il faut avoir un extrême soin de faire bien apprendre aux enfants à écrire, parce qu'outre les utilités qu'on en tire, c'est encore un très bon moyen de les occuper et désennuyer; car quand ils savent bien écrire, ils s'y plaisent, parce qu'on aime naturellement à faire ce que l'on fait bien, et même on désire d'y exceller. Il faut choisir pour cela les meilleurs maîtres, pourvu qu'ils veuillent s'en donner la peine, et qu'ils prennent garde soigneusement s'ils tiennent bien leur plume, car cela est tout à fait important. C'est pourquoi il ne faut pas les laisser écrire seuls dans les commencements, mais devant leurs maîtres, jusqu'à ce qu'ils aient pris une bonne habitude de bien tenir leur plume; et lorsque cela est, il faut la leur faire passer souvent à sec dans les traits de leur exemple, afin que les muscles, les nerfs et toute la main prennent le pli et le mouvement qui est nécessaire pour bien écrire 2. Je souhaiterais encore qu'on ne leur donnât point de ces sortes d'exemples qui n'ont ni rime ni raison, mais quelques belles sentences en vers français ou latins, qui- pussent servir au règlement de leur esprit et de leurs mœurs 3.

1. 11 y a une prévoyance ingénieuse à faire lire aux enfants en français ce qu'ils auront plus tard à étudier en latin. Mais, à y regarder de près, les ouvrages proposés sont-ils tous bien choisis? Les fables de Phèdre conviennent parfaitement. Mais les comédies de Térence et de Piaule, et les lettres de Cicéron? Il s'agit d'enfants « en bas âge », qui viennent de vaincre les premières difficultés de la lecture, c'est une nourriture encore beaucoup trop forte.

2. Cette recommandation est très judicieuse et plus simple dans la pratique que l'emploi de ces tablettes où l'élève promène son crayon dans des lettres en creux.

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