‹ L'Éducation à Port-RoyalChapitre 36 sur 59 · A l'époque où Guyot donnait ces sages conseils, Mme de · texte numérisé non relu

A l'époque où Guyot donnait ces sages conseils, Mme de

Ils en apprendraient insensiblement un grand nombre, qui feraient autant de bonnes semences dont on verrait le fruit en son temps. Il sera bon de leur faire continuer cet exercice durant plusieurs années et de ne point souffrir qu'ils écrivent mal ou leurs thèmes ou leurs traductions; car, outre qu'il faut faire bien tout ce que Ton fait1, autant qu'il est possible, c'est qu'ils désapprendraient bientôt ce qu'ils auraient appris avec beaucoup de peine et de temps.

« Je viens maintenant au latin, et je suppose, ce dont tout le monde demeure d'accord, que comme les langues naturelles et vivantes doivent s'apprendre principalement par l'usage et le commerce qu'on a avec les personnes qui les parlent bien, de même les langues mortes doivent s'apprendre par la lecture de ceux qui ont bien parlé autrefois et qui vivent et nous parlent encore en quelque sorte dans leurs ouvrages. Mais comme la vie et la parole de ces morts est toute mourante, pour ne pas dire toute morte, et que le ton de leur voix est si bas et si difficile à entendre qu'il ne diffère guère du silence, ce serait un avantage incomparable de ressusciter en quelque sorte ces morts et de les animer de notre esprit, de notre voix et de notre action, afin qu'ils puissent nous enseigner d'une manière toute vivante et toute naturelle -. Et c'est ce que l'on peut faire en traduisant

Maintenon écrivait de sa main sur les cahiers de ses élèves de Saint-Cyr, comme exemples d'écriture, ces maximes : « Cherchez la vérité en tout. — Aimez à faire plaisir et ne mentez jamais. — Il n'y a rien de honteux que de mal faire. — Rendez-vous à la raison aussitôt que vous la voyez. — Soyez sévères pour vous et indulgentes pour les autres. — St vous sentez de la joie quand on vous reprend, croyez que vous aurez du mérite. — Que votre conscience soit simple et sincère. — Are vous couchez jamais sans avoir appris quelque chose », etc., etc.

1. Excellent précepte à recommander. Qu'importe une heure d'application à la le<;on (récriture, si le reste du temps on griffonne. Les bons instituteurs ont, pour le même motif, supprimé le cahier de brouillon.

2i 11 y a dans toute celte page un très vif sentiment de la puissance de renseignement oral, de la parole vivante du

leurs ouvrages de vive voix devant les enfants, ou leur en lisant la traduction, en leur servant ainsi d'un truchement vivant et animé, qui leur parle leur propre langue, comme ces morts leur parleraient en la leur, s'ils vivaient encore. Ce qui fait voir que, la traduction étant le moyen qui approche de plus près de la manière naturelle dont on apprend les langues vivantes, elle est aussi le moyen le plus naturel et le plus utile pour apprendre les langues mortes.

« Car n'est-ce pas un ordre tout renversé et tout contraire à la nature que de vouloir qu'on commence par écrire en une langue, laquelle non seulement on ne sait pas parler, mais même qu'on n'entend pas? Les enfants qui commencent à apprendre leur langue naturelle commencent par l'entendre avant que de la parler, et à la parler ensuite avant que de l'écrire. Pourquoi donc renverser cet ordre que la nature nous prescrit, pour faire commencer les enfants à écrire en une langue qu'ils n'entendent pas? Ce qui fait voir que la méthode si commune de faire écrire des thèmes latins aux enfants avant que de leur avoir appris à entendre le latin, pour ne pas dire aussi à le parler, est une méthode entièrement contraire à la nature, dont l'art doit être l'imitateur. Il est donc constant qu'il faut commencer à montrer le latin aux enfants pour le leur faire entendre avant qu'ils le parlent ou qu'ils y écrivent, et qu'il n'y a point d'autre moyen de le leur faire entendre que la traduction.

« Or il y a deux sortes de traduction, l'une qui se fait de vive voix, et l'autre par écrit. Il est sans doute que la première est incomparablement plus utile et plus naturelle que la seconde; car la voix en ce point est comme un fidèle truchement qui nous conduit vivement dans le pays des morts et qui nous fait parler et converser avec eux, ou au moins qui nous fait les entendre parler

maître. Guyot y revient encore un peu plus loin avec une insistance qu'on ne saurait trop approuver.

et converser avec nous comme il nous ferait parler et converser avec des Turcs et des Allemands, pour nous faire entendre premièrement leur langage, puis pour nous faire parler avec eux. et enfin pour leur écrire.

« Mais pour connaître mieux l'avantage qu'a cette traduction, qui se fait de vive voix, sur celle qui se fait par écrit, il faut remarquer que les paroles ont une double signification, l'une naturelle, et l'autre artificielle; car, comme les paroles sont les signes volontaires des choses ou des idées de l'esprit, elles sont aussi des signes naturels des mouvements du cœur; et cette signification naturelle se perd en quelque sorte dans les écrits, au moins pour ceux qui ne font que commencer à apprendre une langue morte, lesquels n'en entendent alors que la signification artificielle des choses, selon les idées qu'elle leur en fait naître dans l'esprit, qui sont d'ordinaire assez obscures et confuses dans les enfants, mais la traduction vivante conserve mieux cette signification des mouvements du cœur; car la voix a été donnée aux hommes, non seulement pour faire connaître les choses ou les idées qu'ils ont des choses, mais aussi pour faire connaître les diverses affections de leur cœur; à l'égard de ces mêmes choses, ou des idées qu'ils en ont : ce qu'ils font encore en une infinité d'autres manières, par le geste et l'action, par le mouvement des mains, des yeux, de la tête, des épaules, enfin par le langage muet de tout le corps : c'est aussi ce langage du cœur qu'il faut entendre pour bien entendre une langue, parce qu'il en est comme l'esprit et la vie. Car ce sont les passions et les mouvements du cœur qui font presque toutes les beautés et les figures différentes du discours et qui lui donnent cette force toute-puissante qu'on attribue à l'éloquence et cet air ou caractère différent qu'on y remarque. Ce qui ne se trouve pas seulement dans le langage particulier de chaque homme, niais dans celui même des peuples et des nations entières; car les uns parlent d'une manière pleine de douceur, les autres de rudesse; les uns d'une manière mo*

deste, les autres altière et pleine de vanteries; les uns d'un style simple et naïf, les autres d'un style figuré et orné; les uns affectent la brièveté, les autres un long tour de paroles; les uns parlent avec incivilité, les autres avec civilité; les uns d'un air amoureux et tendre, les autres d'un ton sec et dur : toutes ces différences viennent des mouvements du cœur.

• « Ainsi, pour faire bien entendre cette signification naturelle des mouvements de l'âme qui accompagne la signification artificielle des pensées, il faut qu'un maître anime la leçon qu'il donne à ses écoliers du ton de la voix et de l'action de son geste, en la leur lisant premièrement en français, puis en latin, avec toutes les inflexions et les accents qui lui sont propres; car ils la comprendront et la retiendront bien plutôt, parce qu'ils en seront plus vivement touchés; au lieu qu'une lecture simple ou qu'on leur fait faire, ou qu'on leur fait soimême, fait peu d'impression sur leur esprit. Ainsi un orateur ou un acteur nous fait bien mieux comprendre le sujet d'une pièce qu'une simple lecture, parce que, joignant sa voix et son action aux choses, il en fait passer bien plus vivement les idées dans l'esprit et les mouvements dans le cœur. Voilà comment on inspire la vie à une langue morte, et qu'on donne une double vie à une langue déjà vivante; ce qui ouvre et élève même l'esprit des enfants, en les remuant et les agitant puissamment, et les rend ainsi capables d'imiter par l'art des passions toutes naturelles, dont, ne pouvant pas encore être touchés, ils ne peuvent aussi les connaître et les imiter que par ce moyen....

« Puis donc que le français nous doit servir d'introducteur et de truchement dans le pays latin, il faut qu'il aille un pas devant lui, je veux dire qu'il faut apprendre le français avant le latin; et on doit tellement affermir les enfants dans le style familier et commun du français par la lecture des livres que j'ai marqués, en les leur faisant apprendre par cœur, que le latin qu'ils apprendront ensuite ne soit pas capable d'altérer et de cor-

rompre la pureté de leur français. Or les petits enfants sont plus propres à apprendre de la sorte le français que les grands, parce que, concevant peu les choses, ils ne sauraient les détacher des mots avec lesquels elles sont entrées dans leur esprit, étant pour ainsi dire toutes vêtues des termes et des expressions qui les leur ont fait concevoir; au lieu que les grands, concevant les choses à leur mode, et selon les opinions dont ils sont prévenus, les expriment aussi à leur mode sans s'assujettir aux paroles de leur auteur. Il faut donc, comme j'ai dit, affermir premièrement les petits enfants dans le français commun et familier, afin que le latin qu'ils verront ensuite, lequel est si contraire au français dans son ordre et son arrangement, ne puisse altérer leur langue naturelle, comme cela arrive ordinairement. Car nous voyons que les enfants qu'on a instruits autrement ont désappris souvent le français, ou plutôt ne l'ont point appris du tout en apprenant le latin, et se sont rendus même plus incapables de l'apprendre : ce qu'on peut remarquer lorsqu'on les fait écrire en français.... C'est ce qui fait qu'en ce temps les personnes les plus savantes et qui entendent le mieux les auteurs, ayant négligé leur langue naturelle pour apprendre les étrangères, et renoncé au commerce des vivants pour ne converser qu'avec les morts, ne peuvent traduire leurs ouvrages que d'une manière toute morte et étrangère et se rendent ainsi moins capables des grands emplois de la chaire et du barreau....

« Il faut donc que les enfants apprennent, par ces traductions françaises, un médiocre usage de leur langue naturelle, qui consiste dans la pureté des mots et de leur combinaison, et dans la netteté du style et des expressions communes et familières; c'est pourquoi il ne faut pas faire lire plusieurs livres français de divers styles, et surtout ceux qui sont d'un mauvais langage; car cela les rendrait incapables de bien discerner ce qui esl bon d'avec ce qui est mauvais, ainsi qu'il arrive aux personnes qui s'accoutument à toutes sortes de vins,

lesquels ils ne peuvent plus bien goûter, ni connaître leurs différences; et il ne faut nourrir leur esprit que de choses délicates et spirituelles, si l'on veut leur donner un goût délicat et spirituel. C'est pourquoi on commet une grande faute en les faisant lire indifféremment toutes sortes d'auteurs, aussi bien latins que français, et ceux qui les conduisent de la sorte font voir qu'ils ont eu eux-mêmes le malheur de n'avoir pas été bien conduits, de sorte que la faute qu'on a faite dans leur éducation se multiplie à l'infini, instruisant les autres comme ils ont été instruits eux-mêmes; et on en trouve peu qui s'élèvent au-dessus de la coutume pour suivre la raison....

« Puis donc que notre dessein est de former les enfants au style commun et familier, il faut leur choisir des livres propres à cet usage et pour la matière et pour le style 1.... Joignez à cela pour les fêtes et les dimanches les Vies des Peines du désert, les dernières Vies des saints, écrites par M. d'Andilly, son Histoire de Josèphe, les Confessions de saint Augustin, Y Imitation de Jésus-Christ, les Homélies de saint Chrysostome, et quelques autres livres ou histoires bien écrites en français. Cela les fortifiera toujours aussi bien clans la pureté des mœurs que dans celle du français, et les remplira de plusieurs bonnes choses dont il faut leur faire faire de bonne heure de grandes provisions...'. On y peut ajouter quelques poètes des plus chastes, pleins de vives descriptions, de riches comparaisons et de belles instructions morales; car la douceur des vers plaira à leurs oreilles, et leur cadence harmonieuse les accoutumera h mieux prononcer et même élèvera leur esprit au-dessus des pensées et des expressions communes.

« Il faut faire lire les enfants peu et souvent, d'un ton haut et clair, parce que cela leur exercera la voix et la poitrine, et donnera lieu à leur apprendre à bien pro-

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