‹ L'Éducation à Port-RoyalChapitre 39 sur 59 · VUES GÉNÉRALES POUR RIEN ÉLEVER UN PRINCE · texte numérisé non relu

VUES GÉNÉRALES POUR RIEN ÉLEVER UN PRINCE

— On ne peut mieux la faire comprendre, qu'en disant que c'est cette qualité qui fait qu'un homme blâme toujours ce qui est blâmable, qu'il loue ce qui est louable, qu'il rabaisse ce qui est bas, qu'il fait sentir ce qui est grand, qu'il juge sagement et équitablement de tout, qu'il propose ses jugements d'une manière agréable et proportionnée à ceux à qui il parle; et enfin qu'il tourne en toutes choses à la vérité l'esprit de celui qu'il instruit.

— 11 ne faut pas s'imaginer qu'il le fasse toujours par dos réflexions expresses ou qu'il s'arrête à tout moment à donner des règles du bien et du mal, du vrai et du faux; il le fait, au contraire, presque toujours d'une manière insensible, c'est un tour ingénieux qu'il donne aux choses, qui expose en vue celles qui sont grandes et qui méritent qu'on les considère, qui cache celles qu'il ne faut point voir, qui rend le vice ridicule, la vertu aimable, qui forme l'esprit insensiblement à goûter et à sentir les bonnes choses, et à avoir du dégoût et de l'aversion pour les mauvaises. De sorte qu'il arrive très souvent que la même histoire et la même maxime qui sert à former l'esprit quand elle est proposée par une personne habile et judicieuse, ne sert au contraire qu'à le gâter quand elle est proposée par une personne qui ne l'est pas.

— Les précepteurs ordinaires ne se croient obligés d'instruire les princes qu'à certaines heures et lorsqu'ils leur font expressément ce qu'ils appellent leçon; mais cet homme dont nous parlons n'a point d'heure de leçon, ou plutôt il fait à son disciple une leçon à toute heure; car il l'instruit souvent autant dans le jeu, dans les visites, dans les conversations, dans les entretiens qu'on a à table avec ceux qui y sont présents que lorsqu'il lui fait lire les livres; parce qu'ayant pour principal but de lui former le jugement, les divers objets qui se présentent y sont souvent plus avantageux que les discours étudiés, n'y ayant rien qui pénètre moins l'esprit que ce qui entre sous l'image peu agréable d<> leçon et d'instruction.

— Comme cette manière d'instruire est insensible, le profit que l'on en tire est aussi en quelque sorte insensible, c'est-à-dire qu'il ne s'aperçoit pas par des signes grossiers et extérieurs; et c'est ce qui trompe les personnes peu intelligentes, qui s'imaginent qu'un enfant instruit en cette manière n'est pas plus avancé qu'un autre, parce qu'il ne sait pas peut-être mieux faire une traduction de latin en français, ou qu'il ne répète pas mieux une leçon de Virgile, et ainsi ne jugeant de l'instruction de leurs enfants que par ces bagatelles, ils feront souvent moins d'état d'un homme vraiment habile que d'un autre qui n'aura qu'une science basse et un esprit sans lumière.

— Ce n'est pas que dans l'instruction des princes on doive négliger les choses communes, et qu'on ne doive leur apprendre les langues, l'histoire, la chronologie, la géographie, les mathématiques et même la jurisprudence jusqu'à un certain point. Il faut régler leurs études comme on les réglerait à d'autres personnes. Il faut tâcher de les rendre laborieux. Il faut les faire passer d'une occupation à une autre sans laisser aucun vide ni aucune inutilité. Il faut ménager avec adresse toutes les occasions de leur faire apprendre diverses choses. Il faut, s'il est possible, qu'ils n'ignorent rien de ce qui est célèbre dans le monde. Tout cela est bon, utile et nécessaire en soi, pourvu que l'on ne s'y arrête pas comme à la fin de leur instruction et que l'on s'en serve à former leurs mœurs et leur jugement.

— Former le jugement, c'est donner à un esprit le goût et le discernement du vrai; c'est le rendre délicat à reconnaître les faux raisonnements un peu cachés; c'est lui apprendre à ne pas se laisser éblouir par un vain éclat de paroles vides de sens, à ne se payer pas de mots ou de principes obscurs, à ne se satisfaire jamais qu'il n'ait pénétré jusques au fond des choses; c'est le rendre subtil à prendre le point dans les matières embarrassées, et discerner ceux qui s'en écartent, c'est

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