‹ L'Éducation à Port-RoyalChapitre 40 sur 59 · VUES GÉNÉRALES POUR BIEN ÉLEVER UN PRINCE · texte numérisé non relu

VUES GÉNÉRALES POUR BIEN ÉLEVER UN PRINCE

le remplir de principes de vérité qui lui servent à la trouver dans toutes choses, et principalement dans celles dont il a le plus de besoin....

— Quoique l'étude de la morale doive être la principale et la plus continuelle de celles où l'on applique les princes, il faut néanmoins que cela se fasse d'une manière si proportionnée à leur âge et à la qualité de leur esprit, que non seulement ils n'en soient pas chargés, mais même qu'ils ne s'en aperçoivent pas. Il faut tâcher qu'ils sachent toute la morale, sans savoir presque qu'il y ait une morale i, ni qu'on ait eu dessein de les en instruire, en sorte que lorsqu'ils l'étudieront dans le cours de leurs études, ils s'étonnent de savoir par avance beaucoup plus que ce qu'on y enseigne.

— Rien n'est plus difficile que de se proportionner ainsi à l'esprit des enfants; et c'est avec raison qu'un homme du monde dit que c'est l'effet d'une âme bien élevée de se pouvoir accommoder à ces allures puériles. Il est facile de faire des discours de morale pendant une heure; mais d'y rapporter toujours toute chose sans qu'un enfant s'en aperçoive et s'en dégoûte, c'est ce qui demande une adresse qui se trouve en peu de personnes.

— Il y a deux choses dans les vices : le dérèglement, qui les rend désagréables à Dieu; la sottise ou le ridicule, qui les rend méprisables aux hommes. Les enfants sont, d'ordinaire, peu sensibles à la première; mais on leur peut faire beaucoup sentir la seconde, par mille

1. Bain recommande également cette méthode indirecte, mëis la seule efficace d'enseignement moral : « Tout homme qui sait maintenir Tordre et la discipline indispensables à un bon enseignement intellectuel est sûr de laisser dans les esprits des impressions de vraie morale, sans même avoir cherché à le faire» Si, on outre, le maître possède assez de tact pour faire aimer le travail à ses élèves et leur faire accepter librement et avec joie la contrainte qu'impose l'étude, de sorte qu'ils n'aient, en somme, que de bons sentiments pour leurs camarades et pour lui-même, il peut être appelé uu excellent maître de morale, qu'il ait voulu ou non mériter ce titre. » {La science de l'éducation, p. 292.)

manières ingénieuses que les occasons fournissent. Ainsi en leur faisant haïr les vices comme ridicules *, on les préparera à les haïr comme contraires aux lois de Dieu ; et l'on diminuera cependant l'impression qu'ils font sur leurs esprits....

— Il est nécessaire de bien connaître les défauts de celui qu'on instruit; c'est-à-dire qu'il faut bien remarquer la pente de sa concupiscence, afin de se servir de toutes sortes d'adresses pour la diminuer par le retranchement de tout ce qui la fortifie, en distinguant toujours avec soin les défauts passagers et que l'âge emporte de ceux qui s'accroissent par l'âge même.

— On doit avoir pour but, non seulement de le préserver des chutes, mais de répandre dans son esprit certaines semences qui le puissent aider à s'en relever, s'il était si malheureux que de s'y laisser aller

— Il n'est pas seulement nécessaire de former autant que l'on peut leur esprit à la vertu, mais il est même nécessaire d'y plier leur corps, c'est-à-dire qu'il faut tâcher qu'il ne leur serve point d'empêchement à mener une vie réglée, et qu'il ne les entraîne point, par son poids, au dérèglement et au désordre 2.

Car il faut savoir que, les hommes étant composés d'esprit et de corps, le mauvais pli que l'on donne au corps dans la jeunesse est souvent, dans la suite de la vie, un très grand obstacle pour la piété. Il y en a qui s'accoutument à être si remuants, si impatients et si prompts, qu'ils deviennent incapables de toutes les

1. C'est l'une des thèses favorites de Mme de Maintenon : « Comptez que les meilleures de vos filles sont celles qui paraissent les plus glorieuses,... d'une certaine gloire qui fait craindre d'être trouvée enfant, qui rend sensible à une confusion publique.... Il faudra mourir à cette délicatesse quand on sera avancé dans la piété; mais avant que d'y mourir, il faut y avoir vécu. »

2. C'est un des bienfaits de la gymnastique, de dépenser utilement les forces de la jeunesse, d'entretenir l'équilibre du corps et de l'esprit, d'assurer un sommeil réparateur et d'écarter ainsi bien des tentations malsaines. Ce rôle moral des exercices physiques a besoin, je crois, d'être mieux compris qu'il ne l'est.

occupations uniformes et tranquilles ; d'autres se rendent si délicats qu'ils ne sauraient souffrir tout ce qui est tant soit peu pénible. Il y en a qui deviennent sujets à des ennuis mortels qui les tourmentent toute leur vie.

On dira que ce sont des défauts d'esprit; mais ils ont une cause permanente dans le corps; et c'est pourquoi ils continuent lors môme que l'esprit n'y contribue rien 1....

— L'amour de la lecture et des livres est un préservatif général contre une infinité de dérèglements, auxquels les grands sont sujets lorsqu'ils ne savent à quoi s'occuper. Et c?est pourquoi on ne saurait trop l'inspirer aux jeunes princes; il faut les accoutumer à lire beaucoup et à entendre beaucoup lire, et leur ouvrir l'esprit, afin qu'ils s'y divertissent. 11 faut môme les y attirer par la qualité des livres, comme par des livres d'histoire, de voyages et de géographie, qui ne leur servent pas peu, s'ils peuvent prendre l'habitude d'y passer un temps considérable sans dégoût et sans chaerrin 2.

Avis particuliers touchant les études.

[/instruction a pour but de porter les esprits jusqu'au point où ils sont capables d'atteindre 3.

— Elle ne donne ni la mémoire, ni l'imagination, ni l'intelligence, mais elle cultive toutes ces parties; en les fort i liant Tune par l'autre, on aide le jugement par la

1. Contribuer était alors verbe actif; il est neutre aujourd'hui, cl nous disons : l'esprit n'y contribue en rien.

2. C'était un des grands chagrins de .Mme de Sévigné de voir > i tille et sa petite-fille peu goûter l'étude de l'histoire : « Quel malheur, dit-elle spirituellement, si Pauline est obligée de se pincer le ne/, pour en prendre », comme d'une médecine! S'ennuyer de l'histoire! mais c'est la subsistance de tout le moude!

3. Les écrivains de Port-Koyal n'ont nulle part trouvé une plus large et plus belle formule.

mémoire, et l'on soulage la mémoire par l'imagination et le jugement.

— Lorsque quelques-unes de ces parties manquent, il faut y suppléer par les autres. Ainsi l'adresse d'un maître est d'appliquer ceux qu'il instruit aux choses où ils ont plus de dispositions naturelles '. Il y a des enfants qu'il ne faut presque exercer que dans ce qui dépend de la mémoire, parce qu'ils ont la mémoire forte et le jugement faible ; et il y en a d'autres qu'il faut appliquer d'abord aux choses de jugement, parce qu'ils en ont plus que de mémoire.

— Ce n'est pas proprement les maîtres ni les instructions étrangères qui font comprendre les choses; elles ne font tout au plus que les exposer à la lumière intérieure de l'esprit, par laquelle seule on les comprend 2. De sorte que, lorsqu'on ne rencontre pas cette lumière, les instructions sont aussi inutiles que si l'on voulait faire voir des tableaux durant la nuit.

— Les plus grands esprits n'ont que des lumières bornées, et ils ont toujours des endroits sombres etténébreux; mais l'esprit des enfants est presque tout rempli de ténèbres, et il n'entrevoit que de petits rayons de lumière. Ainsi tout consiste à ménager ces rayons, à les augmenter et à y exposer ce que l'on veut qu'ils comprennent.

— C'est ce qui fait qu'il est difficile de donner des règles générales pour l'instruction de qui que ce soit, parce qu'il la faut proportionner à ce mélange de lumières et de ténèbres, qui est fort différent selon les différents esprits, principalement clans les enfants. Il faut regarder où il fait jour, et en approcher ce que l'on

1. Cette adresse* qui porte ses fruits dans les concours, ne mérite pas le moins du monde d'être encouragée. Il faut utiliser sans doute les dispositions naturelles, mais songer surtout rétablir l'équilibre des facultés, comme on amende les terres qui ont en excès tel ou tel élément constitutif du sol.

2. Idée juste et profonde, dans le développement de laquelle Nicole fait preuve d'une grande finesse d'analyse.

leur veut faire entendre, et pour cela il faut souvent tenter diverses voies pour entrer dans leur esprit, et s'arrêter à celles qui réussissent le mieux.

— On peut dire néanmoins généralement que, les lumières des enfants étant toujours très dépendantes des sens, il faut, autant qu'il est possible, attacher aux sens les instructions qu'on leur donne, et les faire entrer, non seulement par l'âme, mais aussi par la vue », n'y ayant point de sens qui fasse une impression plus vive sur l'esprit, et qui forme des idées plus nettes et plus distinctes.

— On peut conclure de cette ouverture que la géographie 2 est une étude très propre pour les enfants, parce qu'elle dépend beaucoup des sens, et qu'on leur fait voir par les sens la situation des villes et des provinces; outre qu'elle est assez divertissante, ce qui est encore fort nécessaire pour ne les pas rebuter d'abord ; et qu'elle a peu besoin de raisonnement, ce qui leur manque le plus en cet âge.

— Mais pour leur rendre cette étude plus utile et plus agréable tout ensemble, il ne faut pas se contenter de leur montrer dans une carte les noms des villes et des provinces; mais il faut encore se servir de diverses adresses pour les aider à les retenir.

On peut avoir des livres où les plus grandes villes soient peintes 3, et les leur y faire voir. Les enfants aiment

1. Excellente recommandation sur laquelle il faut encore insister. Deux portes permettent d'arriver à l'intelligence de l'enfant, l'ouïe et la vue. Pourquoi tant de maîtres ne songent-ils pas à les ouvrir toutes deux? Ce serait une partie capitale de la préparation des leçons que de s'ingénier à se procurer ou à fabriquer tout ce quj pourrait rendre sensibles aux yeux les divers objets de l'enseignement.

2. Les leçons de choses, plus encore que la géographie, se prêteront à cet enseignement par l'aspect. On peut montrer et faire manier un grand nombre d'objets : on est réduit, pour le reste, à des images.

3. Ajoutons-y les vues des montagnes, des cours d'eau, des divers accidents géographiques. Les tableaux de M. Félix Elément

assez cette sorte de divertissement. On leur peut conter quelque histoire remarquable sur les principales villes, afin d'y rattacher leur mémoire; on peut leur marquer les batailles qui y ont été données, les conciles qui y ont été tenus, les grands hommes qui en sont sortis. On leur peut dire quelque chose, ou de l'histoire naturelle s'il s'y rencontre quelque rareté, ou de la police, de la grandeur et du trafic de ces villes....

— Il faut joindre à cette étude de la géographie que l'on fait exprès, un petit exercice qui n'est qu'un divertissement et qui ne laisse pas de contribuer beaucoup à la leur imprimer dans l'esprit. C'est que, si l'on parle devant eux de quelque histoire, il ne faut jamais manquer de leur en marquer le lieu dans la carte. Si on lit, par exemple, la gazette, il faut leur faire voir toutes les villes dont il est parlé. Enfin il faut tâcher qu'ils placent dans leurs cartes tout ce qu'ils entendront dire, et qu'elles leur servent ainsi de mémoire artificielle pour retenir les histoires, comme les histoires leur en doivent servir pour se souvenir des lieux où elles se sont passées.

— Outre la géographie, il y a encore plusieurs autres connaissances utiles que l'on peut faire entrer par les yeux dans l'esprit des enfants.

Les machines des Romains, leurs supplices, leurs habits, leurs armes et plusieurs autres choses de cette nature sont représentés dans les livres de Lipsé, et on les peut montrer utilement aux enfants l ; on peut montrer, par exemple, ce que c'était qu'un bélier, ce que c'était que faire la tortue; de quelle sorte les armées romaines étaient ordonnées; le nombre de leurs cohortes et de leurs légions; les officiers de leurs armées, et une infinité d'autres choses agréables et curieuses, en omet-

sont un commencement d'application de ce procédé d'enseignement par l'aspect.

1. Nos éditeurs n'ont pas manqué d'appliquer ces sages indications, et nos enfants ont entre les mains des livres utilement illustrés pour l'étude de l'histoire nationale, de la géographie, des connaissances usuelles, etc.

tant celles qui sont plus embarrassées. On peut à peu près lii*er le même avantage d'un livre intitulé Roma subterranea., et des autres où on a gravé ce qui nous reste des antiquités de cette première ville du monde, et l'on y peut même joindre les figures qui se trouvent dans certains voyages des Indes et de la Chine, où les sacrifices et les pagodes de ces misérables peuples sont décrits, en leur faisant remarquer en même temps jusqu'à quel excès de folie les hommes sont capables de se porter, quand ils ne suivent que leurs fantaisies et les lumières de leur esprit.

— Le livre d'Aldrovandus l, ou plutôt l'abrégé qui en a été fait par Jonston, peut aussi servir à les divertir utilement, pourvu que celui qui le leur montrera ait soin d'apprendre quelque chose de la nature des animaux, et de le leur dire, non par forme de leçon, mais par forme d'entretien. Il faut aussi se servir de ce livre pour leur faire voir la figure des animaux dont ils entendent parler, ou dans les livres, ou dans l'entretien.

— Un homme d'esprit a fait voir en ce temps ici, par l'essai qu'il en a fait en un de ses enfants, qu'en cet âge ils sont fort capables d'apprendre l'anatomie; et, sans cloute, on leur en pourrait montrer utilement quelques principes généraux, quand ce ne serait que pour leur faire retenir en latin les noms des parties du corps humain 2, en évitant néanmoins de leur donner certaines curiosités dangereuses sur cette matière.

— Il est utile, par la même raison, de leur faire voir les portraits des rois de France, des empereurs romains,

1. Aldrovandus, «le Bologne (1520-1605), auteur d'une grande Histoire naturelle qui ne comprend pas moins de 13 vol. in-fol. Nous n'avons plus aucun parti à tirer de cette immense et indigeste compilation, où la poésie, les légendes, les préjugés populaires tiennent plus de place que la véritable observation.

2. Cette considération est bien secondaire auprès de l'utilité que nous pouvons en retirer pour l'enseignement de l'hygiène et de la gymnastique; mais alors ou se préoccupait plutôt d'écrire et même de parler en latin.

des sultans, des grands capitaines, des hommes illustres de diverses nations. Il est bon qu'ils se divertissent à les regarder et à y avoir recours toutes les fois que l'on en parlera devant eux. Car tout cela sert à arrêter les idées dans la mémoire.

— On doit tâcher d'inspirer aux enfants une honnête curiosité de voir des choses étrangères et curieuses, et de les porter à s'informer des raisons de toutes choses. Cette curiosité n'est pas un vice à leur âge, puisqu'elle sert à leur ouvrir l'esprit et qu'elle peut les détourner de plusieurs dérèglements.

— On peut mettre l'histoire entre les connaissances qui entrent, par les yeux, puisqu'on se peut servir, pour la faire retenir, de divers livres d'images et de figures. Mais quand même on n'en trouverait pas, elle est d'elle-même très proportionnée à l'esprit des enfants. Et quoiqu'elle ne consiste que dans la mémoire, elle sert beaucoup à former le jugement. Il faut donc user de toute sorte d'adresses pour leur en donner le goût.

— On leur peut donner d'abord une idée générale de l'histoire universelle, des diverses monarchies et des principaux changements qui sont arrivés depuis le commencement du monde, en divisant la durée des siècles en divers âges : comme depuis sa création jusques au déluge, depuis le déluge jusques à Abraham, depuis Abraham jusques à Moyse, depuis Moyse jusques à Salomon, depuis Salomon jusques au retour de la captivité de Babylone, depuis le retour de la captivité jusques à Jésus-Christ, depuis Jésus-Christ jusques à nous, en joignant ainsi à l'histoire générale une chronologie générale 1....

1. Les programmes actuels de l'enseignement secondaire classique (arrêté du 2 août 1880) se sont inspirés d'idées plus justes : en huitième, histoire de la France jusqu'à Henri IV; en. septième, depuis Henri IV jusqu'à nos jours; en sixième, histoire de l'Orient; en cinquième, histoire de la Grèce ancienne; en quatrième, histoire romaine; en troisième, histoire de l'Europe et particulièrement de la France de 395 à 1270; en seconde, de 1210

— Outre ces histoires, qui feront une partie de leur étude et de leurs occupations, il serait avantageux de leur en conter tous les jours une détachée, qui ne tînt point de place dans leurs exercices, et qui servît plutôt à les divertir. Elle s'appellerait Y histoire du jour, et on les pourrait exercer à en faire le récit pour leur apprendre à parler.

( ette histoire doit contenir quelque grand événement, quelque rencontre extraordinaire, quelque exemple remarquable de vice, de vertu, de malheur, de prospérité, de bizarrerie. On y pourrait comprendre les accidents extraordinaires, les prodiges, les tremblements de terre qui ont quelquefois absorbé des villes entières, les naufrages, les batailles, les lois et les coutumes étrangères. En ménageant bien cette petite pratique, on leur peut apprendre ce qu'il y a de plus beau dans toutes les histoires; mais il faut, pour cela, y être exact et ne passer aucun jour sans leur en compter quelqu'une en marquant chaque jour celle qu'on leur aura contée.

— Il faut leur apprendre à joindre ensemble dans leur mémoire les histoires semblables, afin que l'une serve à retenir l'autre. Par exemple, il est bon qu'ils sachent des exemples de toutes les plus grandes armées dont on parle dans les livres, des grandes batailles, des grands carnages, des grandes cruautés, des grandes mortalités, des grandes prospérités, des grandes infortunes, des grandes richesses, des grands conquérants, des grands capitaines, des favoris heureux, des favoris malheureux, des plus longues vies, des extravagances

à IMO; en rhétorique, de 1810 à U89; en philosophie, histoire contemporaine de 1189 à 1875.

On a moins bien réussi pour l'enseignement primaire, où le peu de temps des éludes a forcé de trop condenser les matières dans le cours supérieur. Où sont les maîtres capables de bien donner, en un an, des notions sur l'histoire ancienne, grecque et romaine, sur l'histoire de l'Europe et de la France jusqu'en 1875? Je regrette, pour ma part, l'ancien programme, qui faisait revoir aux élèves dos trois cours, avec de nouveaux développements, l'histoire de la France.

signalées des hommes, des grands vices, des grandes vertus '....

— La pensée de ceux qui ne veulent point du tout de grammaire 2 n'est qu'une pensée de gens paresseux, qui se veulent épargner la peine de la montrer; et, bien loin de soulager les enfants, elle les charge infiniment plus que les règles, puisqu'elle leur ôte une lumière qui leur faciliterait l'intelligence des livres, et qu'elle les oblige d'apprendre cent fois ce qu'il suffirait d'apprendre une seule fois....

— On ne doit pas nier que le livre Janua linguarum* ne puisse avoir quelque utilité; mais il est néanmoins fâcheux de charger la mémoire des enfants d'un livre où il n'y a que des mots à apprendre, puisqu'une des plus utiles règles qu'on puisse suivre dans leur instruction est de joindre toujours ensemble diverses utilités, et de faire en sorte que les livres qu'on leur fait lire pour leur apprendre les langues servent aussi à leur former l'esprit, le jugement et les mœurs, à quoi ce livre ne peut contribuer....

— C'est un avis général et qui est d'une très grande importance pour les maîtres, d'avoir extrêmement présent tout ce qu'ils doivent montrer aux enfants, et de ne se contenter pas de le trouver simplement dans leur mémoire lorsqu'on les en fait souvenir; car on prend mille occasions favorables pour montrer aux enfants ce que l'on sait bien, l'on en fait naître quand on veut, et l'on se proportionne infiniment mieux à leur portée lorsque l'esprit ne fait point d'effort pour trouver ce que l'on doit lire....

1. Ajoutons à cette liste l'histoire beaucoup plus importante des grandes inventions et découvertes. Nicole eût applaudi de tout cœur à la création de la Bibliothèque des merveilles, dont le plan, heureusement élargi, répond à ses indications.

2. Nicole s'occupe ici de l'enseignement du latin. Ses observations n'en conservent pas moins leur justesse et leur utilité.

3. Voir le jugement de Lancelot sur le livre de Goménius. (Introduction, p. 17.)

— Il ne faut jamais permettre que les enfants apprennent rien par cœur qui ne soit excellent. Et c'est pourquoi c'est une fort mauvaise méthode que de leur faire apprendre des livres entiers, parce que tout n'est pas également bon dans les livres....

Cet avis est de plus grande importance qu'on ne pense, et n'a pas seulement pour but de soulager la mémoire des enfants, mais aussi de leur former l'esprit et le style; car les choses qu'on apprend par cœur s'impriment davantage dans la mémoire, et sont comme des moules et des formes que les pensées prennent lorsqu'ils les veulent exprimer. De sorte que, lorsqu'ils n'en ont que de bons et d'excellents, il faut, comme par nécessité, qu'ils s'expriment d'une manière noble et élevée.

A propos des études de rhétorique, Nicole fait cette remorque :

Tous ces noms de figures, tous ces lieux des arguments, tous ces enthymèmes et ces épichérèmes ne servirent de rien jamais à personne; et si on les fait apprendre aux enfants, il faut leur apprendre au moins en même temps que ce sont des choses assez inutiles1.

— On doit tout rapporter à la morale dans l'instruction des grands, et il est facile même de rapporter cette règle dans ce qu'on doit leur montrer de la rhétorique; car la vraie rhétorique est fondée sur la vraie morale, puisqu'elle doit toujours imprimer une idée aimable de celui qui parle, et le faire passer pour honnête homme; ce qui suppose que l'on sache en quoi consiste l'honnêteté et ce qui nous fait aimer. C'est mal parler que de se faire ou haïr ou mépriser en parlant. Et cette

1. Ce serait rendre un service signalé à renseignement que d'en convaincre bien des maîtres et des maîtresses de nos écoles normales, trop esclaves encore de cette vieille rhétorique. Tous ces noms grecs, que les élèves estropient si facilement, ne leur apprennent rien de vraiment utile. C'est dans l'explication des bons auteurs qu'il faut apprendre les secrets de l'art d'écrire.

21G * l'éducation a port-royal

règle oblige d'éviter tout ce qui ressent la vanité, la légèreté, la malignité, la bassesse, la brutalité, l'effronterie, et généralement tout ce qui donne l'idée de quelque vice et de quelque défaut d'esprit.

— Il y a, par exemple, dans Pline le Jeune, un air de vanité et d'un amour tendre de la réputation qui gâte ses lettres, quelque pleines d'esprit qu'elles soient, et qui fait qu'elles sont d'un mauvais genre, parce qu'on ne saurait se le représenter que comme un homme vain et léger. Le même défaut rend la personne de Cicéron méprisable en même temps qu'on admire son éloquence, parce que cet air paraît presque dans tous ses ouvrages l. Il n'y a point d'homme d'honneur qui voulût être semblable à Horace ou à Martial dans leur malignité et leur impudence. Or, donner ces idées de soi-même, c'est pécher contre la vraie rhétorique, aussi bien que contre la vraie morale.

— Il y a deux sortes de beautés dans l'éloquence auxquelles il faut tâcher de rendre les enfants sensibles. L'une consiste dans les pensées belles et solides,

1. M. Legouvé a pris chaleureusement la défense de Cicéron dans sa belle réponse au discours de réception de M. G. Boissier : « Un jour, l'empereur Auguste surprit son petit-fils lisant un livre qu'il s'empressa de cacher; l'empereur prit le volume, c'était un ouvrage de Cicéron. Après en avoir lu quelques lignes, il le rendit à l'enfant et ajouta d'une voix émue, où perçait peutêtre quelque remords : « Mon fils, cet homme-là aimait profon- « dément son pays! » Voilà le trait dominant de Cicéron, voilà ce qui efface tous ses défauts, voilà ce qui alimente et immortalise son génie.... Qu'importe que ce grand homme ait eu quelques pusillanimités de détail, quelques vanités de passage? Dès que l'intérêt de Rome était là, vanité, terreurs, hésitations, tout disparaissait; il ne voyait plus qu'une chose, la patrie; il n'avait plus qu'un but, le salut de Rome, et il allait droit, non pas seulement au devoir, mais à l'héroïsme, de façon qu'on peut dire que dans ces terribles tempêtes civiles il eut tous les petits effrois et tous les grands courages.... Ah ! croyez-moi, monsieur, quand on rencontre dans l'histoire de pareils hommes, il faut non pas atténuer leurs grandeurs par leurs petitesses, mais noyer leurs petitesses dans leursgrandeurs !» (AcadémieFrançaise, séance du 21 déc. 1876.)

mais extraordinaires et surprenantes. Lucain, Sénèque et Tacite sont remplis de ces sortes de beautés.

L'autre, au contraire, ne consiste nullement dans les pensées rares, mais dans un certain air naturel, dans une simplicité facile, élégante et délicate, qui ne bande point l'esprit, qui ne lui présente que des images communes, mais vives et agréables, et qui sait si bien le suivie dans ses mouvements qu'elle ne manque jamais de lui proposer sur chaque sujet les objets dont il peut être touché, et d'exprimer toutes les passions et les mouvements que les choses qu'elle représente y doivent produire. Cette beauté est celle de Térence et de Virgile. Et l'on voit par là qu'elle est encore plus difficile que l'autre, puisqu'il n'y a point d'auteurs dont on ait moins approché que de ces deux-là.

Cependant, c'est cette beauté qui fait l'agrément et la douceur de la conversation civile; et ainsi, il est encore plus important de la faire bien goûter à ceux que l'on instruit, que cette autre beauté de pensées qui est beaucoup moins d*usage.

— Si l'on ne sait mêler cette beauté naturelle et simple avec celle des grandes pensées, on est en danger d'écrire et de parler d'autant plus mal que l'on s'étudiera davantage à bien écrire et à bien parler; et plus on aura d'esprit, plus on tombera dans un genre vicieux. Car c'est ce qui fait qu'on se jette dans le style des pointes, qui est un très mauvais caractère. Quand même les pensées seraient solides et belles en ellesmêmes, néanmoins elles lassent et accablent l'esprit si elles sont en trop grand nombre et si on les emploie en des sujets qui ne les demandent point. iSénèquc, qui est admirable étant considéré par parties, lasse l'esprit quand on le lit tout de suite, et je crois que si Quintilien a dit de lui avec raison qu'il est rempli de défauts agréables, on en pourrait dire avec autant de raison qu'il est rempli de beautés désagréables par leur multitude, et par ce dessein qu'il parait avoir eu de ne rien dire simplement, et de tourner tout en forme de pointe.

Il n'y a point de défaut qu'il faille plus faire sentir aux enfants, lorsqu'ils sont un peu avancés, que celui-là, parce qu'il n'y en a point qui fasse plus perdre le fruit des études en ce qui regarde le langage et l'éloquence.

— Tout doit tendre à former le jugement des enfants et à leur imprimer dans l'esprit et dans le cœur les règles de la véritable morale. Il faut prendre occasion de toutes choses de les en instruire; mais on peut pratiquer néanmoins certains exercices qui y tendent plus directement. Et premièrement il faut tâcher de les affermir dans la foi et de les fortifier contre les maximes de libertinage et d'impiété, qui ne se répandent que trop dans les cours....

— Il vient de paraître un livre en public, qui peut être l'un des plus utiles que l'on puisse mettre entre les mains des princes qui ont de l'esprit. C'est le recueil des Pensées de M. Pascal. Outre l'avantage incomparable qu'on en peut tirer pour les affermir dans la véritable religion par des raisons qui leur paraîtront d'autant plus solides qu'ils les approfondiront davantage, et qui laissent cette impression très utile qu'il n'y a rien de plus ridicule que de faire vanité du libertinage et de l'irréligion, ce qui est plus important qu'on ne saurait croire pour les grands; il y a, de plus, un air si grand, si élevé, et en même temps si simple et si éloigné d'affectation dans tout ce qu'il écrit, que rien n'est plus capable de leur former l'esprit, et de leur donner le goût et l'idée d'une manière noble et naturelle d'écrire et de parler 1....

— Saint Basile conseille de faire apprendre aux enfants des sentences tirées des Proverbes et des autres livres de Salomon, pour sanctifier leur mémoire par la parole de Dieu, et pour les instruire des principes des mœurs....

4. Nicole ne tient guère ce langage dans son étrange lettre au sujet des Pensées de Pascal. (Voir l'Introduction, p. 28.)

— A ces sentences des Proverbes on en pourrait joindre d'autres tirées des auteurs païens, en leur en faisant apprendre seulement une par jour t. Cette pratique suturait, dans le cours de plusieurs années, pour leur faire retenir les plus belles pensées des poètes, des historiens et des philosophes, et donnerait même lieu d'en choisir de proportionnées à leurs défauts; ce qui servirait à les leur faire connaître et à les leur mettre devant les -yeux d'une manière plus douce et moins choquante.

— Ce serait une trop grande rigueur que d'interdire absolument aux enfants les livres des païens, puisqu'ils contiennent un grand nombre de choses utiles; mais il faut qu'un maître sache les rendre chrétiens par la manière dont il les expliquera. Il y a, dans ces livres, des maximes exactement véritables, et celles-là môme sont chrétiennes par elles-mêmes, puisque toute vérité vient de Dieu et appartient à Dieu 2. Il n'y a donc qu'à les approuver simplement ou à faire voir que la religion chrétienne les porte encore plus loin, et qu'elle en fait mieux pénétrer la vérité. Il y en a d'autres qui sont fausses dans la bouche des païens, et qui sont très solides et très véritables dans celle des chrétiens 3. Et

1. Sénèque, dans ses Lettres à Lucilius, recommande à son ami de recueillir dans ses lectures une maxime pour en faire « la nourriture de sa journée ». La proposition de Nicole est excellente et mériterait d'être prise en considération. Les maîtres y trouveraient une aide merveilleuse pour l'enseignement de la morale.

2. Ces vues, plus saines et plus larges, corrigent ce que Nicole, égaré par une piété irréfléchie, a dit ailleurs de la littérature païenne, où il ne voyait qu'une inspiration du diable. (Voir l'Introduction, p. 31.) Minutius Félix dit dans son Octavius : « Il nie semble que par moments les anciens philosophes s'accordent si bien avec les chrétiens, qu'on pourrait prétendre, ou que les chrétiens d'aujourd'hui sont des philosophes, ou que les philosophes d'autrefois étaient des chrétiens. »

.5. Prétention singulière et inadmissible! La vérité est la vérité. Quelle différence, par exemple, peut-on trouver, sans esprit de système, entre ces paroles de Platon : « 11 n'est point d'autre

c'est co qu'un maître doit distinguer en faisant voir la vanité de la philosophie païenne, et en y opposant la solidité des principes du christianisme.

Enfin, il y en a qui sont absolument fausses, et il faut qu'il en fasse voir la fausseté par des raisons claires et solides. Par ce moyen, tout sera utile dans ces livres, et ils deviendront des livres de piété *, puisque l'on se servira même des erreurs qu'ils enferment pour faire connaître les vérités qui y sont contraires....

(Nicole. Traité de Uèducation d'un prince.)

Des moyens de conserver la paix avec les hommes.

.... Cet accord de la raison et de la foi ne parait nulle part si bien que dans le devoir de conserver la paix avec ceux qui nous sont unis, et d'éviter toutes les occasions de la troubler. Et si la religion nous prescrit ce devoir comme un des plus essentiels à la piété chrétienne, la raison nous y porte aussi comme à un des plus importants pour notre propre intérêt.

Car on ne saurait considérer avec quelque attention la source de la plupart des inquiétudes et des traverses qui nous arrivent ou que nous voyons arriver aux autres, qu'on ne reconnaisse qu'elles viennent ordinairement de ce qu'on ne se ménage pas assez les uns les autres. Et si nous voulons nous faire justice, nous trouverons qu'il est rare qu'on médise de nous sans sujet, et que l'on prenne plaisir à nous nuire et à nous cho-

moyen de se faire aimer de Dieu que de travailler de tout son pouvoir à lui ressembler » (Lois, liv. IV), et ce précepte du Christ : » Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ». Voir le consciencieux travail de M. Em. Havet : Le christianisme et ses origines.

1. Voilà bien réhabilités ces livres qu'il a dénoncés comme l'œuvre du diable. (Voir l'Introduction, p. 27.)

quer de gaieté de cœur, nous y contribuons toujours quelque chose. S'il n'y en a pas de causes prochaines, il y en a d'éloignées. Et nous tombons, sans y penser, dans une infinité de petites fautes à l'égard de ceux avec qui nous vivons, qui les disposent à prendre en mauvaise part ce qu'ils souffriraient sans peine, s'ils n'avaient déjà un commencement d'aigreur dans l'esprit, lai tin, il est presque toujours vrai que, si l'on ne nous aime pas, c'est que nous ne savons pas nous faire aimer.

Nous contribuons donc nous-mêmes à ces inquiétudes, à ces traverses et à ces troubles que les autres nous causent; et comme c'est en partie ce qui nous rend malheureux, rien ne nous est plus important, même selon le monde, que de nous appliquer à les éviter. Et la science qui nous apprend à le faire nous est mille fois plus utile que toutes celles que les hommes apprennent avec tant de soin et tant de temps. C'est pourquoi il y a lieu de déplorer le mauvais choix que les hommes font dans l'étude des arts, des exercices et des sciences. Ils s'appliquent avec soin à connaître la matière et à trouver les moyens de la faire servir à leurs besoins. Ils apprennent l'art de dompter les animaux et de les employer à l'usage de la vie; et ils ne songent pas seulement à celui de se rendre les hommes utiles, et d'empêcher qu'ils ne les troublent et ne rendent leur vie malheureuse, quoique les hommes contribuent iiitiniment plus à leur bonheur ou a leur malheur que tout le reste des créatures....

La charité, non seulement embrasse tous les hommes, mais elle les embrasse en tout temps. Ainsi, nous devons avoir la paix avec tous les hommes et en tout temps, car il n'y en a point où nous ne devions les aimer et désirer de les servir; et, par conséquent, il n'y en a point où nous ne devions ôter de notre part tous les obstacles qui s'y pourraient rencontrer, dont le plus grand est l'aversion et l'éloignomont qu'ils pourraient avoir pour nous. De sorte que, lors même que l'on ne

peut conserver avec eux une paix intérieure, qui consiste dans l'union de sentiments, il faut tâcher au moins d'en conserver une extérieure, qui consiste dans les devoirs de la civilité humaine, afin de ne se rendre pas incapables de les servir quelque jour, et de témoigner toujours à Dieu le désir sincère que l'on en a.

De plus, si nous ne leur servons pas actuellement, nous sommes au moins obligés de ne leur pas nuire. Or c'est leur nuire que de les porter, en les choquant, à tomber en quelque froideur à notre égard. C'est leur causer un dommage réel que de les disposer, par l'éloignement qu'ils concevront de nous, à prendre nos actions ou nos paroles en mauvaise part; à en parler d'une manière peu équitable et qui blesserait leur conscience; et enfin à mépriser même la vérité dans notre bouche et à n'aimer pas la justice, lorsque c'est nous qui la défendons.

Ce n'est donc pas seulement l'intérêt des hommes, c'est celui de la vérité même qui nous oblige à ne les pas aigrir inutilement contre nous. Si nous l'aimons, nous devons éviter de la rendre odieuse par notre imprudence, et de lui fermer l'entrée du cœur et de l'esprit des hommes en nous la fermant à nous-mêmes; et c'est aussi pour nous porter à éviter ce défaut que l'Ecriture nous avertit : Que les sages ornent la science, c'est-àdire qu'ils la rendent vénérable aux hommes, et que l'es- * time qu'ils attirent par leur modération fait paraître plus auguste la vérité qu'ils annoncent; au lieu qu'en se faisant ou mépriser ou haïr des hommes, on la déshonore, parce que le mépris et la haine passent ordinairement de la personne à la doctrine....

La peine n'est pas de se convaincre soi-même de la nécessité de conserver l'union avec le prochain, c'est de la conserver effectivement en évitant tout ce qui la peut altérer. Il est certain qu'il n'y a qu'une charité abondante qui puisse produire le grand effet. Mais, entre les moyens humains qu'il est utile d'y employer, il semble qu'il n'y en ait point de plus propre que de s'appliquer

à bien connaître les causes ordinaires des divisions qui arrivent entre les hommes, afin de les pouvoir prévenir. Or, en les considérant en général, on peut dire qu'on ne se brouille avec les hommes que parce qu'en les blessant, on les porte à se séparer de nous; ou parce qu'étant blessés par leurs actions ou par leurs paroles, nous venons nous-mêmes à nous éloigner d'eux et à renoncer à leur amitié. L'un et l'autre se peut faire, ou par une rupture manifeste, ou par un refroidissement insensible; mais, de quelque manière que cela se fasse, ce sont toujours ces mécontentements réciproques qui sont les causes des divisions; et l'unique moyen de les éviter, c'est de ne faire jamais rien qui puisse blesser personne et de ne se blesser jamais de rien.

Il n'y a rien de plus facile que do prescrire cela en général. Mais il y a peu de choses plus difficiles à pratiquer en particulier; et l'on peut dire que c'est ici une de ces règles qui, étant fort courtes dans les paroles, sont d'une extrême étendue dans le sens, et renferment dans leur généralité un grand nombre de devoirs très importants. C'est pourquoi il est bon de la développer en examinant plus particulièrement par quels moyens on peut éviter de blesser les hommes, et mettre son esprit dans la disposition de ne se point blesser de ce qu'ils peuvent faire ou dire contre nous.

Le moyen de réussir dans la pratique du premier de ces devoirs est de savoir ce qui les choque et ce qui forme en eux cette impression qui produit l'aversion et l'éloignement ; or il semble que toutes les causes s'en peuvent réduire à deux, qui sont de contredire leurs opinions, et de s'opposer à leurs passions....

Les hommes sont naturellement attachés à leurs opinions, parce qu'ils ne sont jamais sans quelque cupidité qui les porte à désirer de régner sur les autres en toutes les manières qui leur sont possibles. Or on y règne en quelque sorte par la créance. Car c'est une espèce d'empire ([ue (le faire; recevoir ses opinions aux autres. Et ainsi l'opposition que nous y trouvons nous blesse à

proportion que nous aimons plus cette sorte de domination. L'homme met sa joie, dit l'Ecriture, dans les sentiments qu'il propose. Car, en les proposant, il les rend siens, il en fait son bien, il s'y attache d'intérêt; et les détruire, c'est détruire quelque chose qui lui appartient. On ne le peut faire sans lui montrer qu'il se trompe, et il ne prend point plaisir à s'être trompé. Celui qui contredit un autre dans quelque point prétend en cela avoir plus de lumière que lui. Et ainsi il lui présente en même temps deux idées désagréables : l'une qu'il manque de lumière; l'autre que lui qui le reprend, le surpasse en intelligence. La première l'humilie; la seconde l'irrite et excite sa jalousie. Ces effets sont plus vifs et plus sensibles à mesure que la cupidité est plus vive et plus agissante; mais il y a peu de gens qui ne les ressentent en quelque degré, et qui souffrent la contradiction sans quelque sorte de dépit.

Outre cette cause générale, il y en a plusieurs autres qui rendent les hommes attachés à leurs sens *, ou plus sensibles à la contradiction. Quoiqu'il semble que la piété, en diminuant l'estime qu'on peut avoir de soimême et le désir de dominer sur l'esprit des autres, doive diminuer l'attache à ses propres sentiments, elle fait souvent un effet tout contraire. Car, comme les personnes spirituelles 2 regardent toutes choses par des vues spirituelles et qu'il leur arrive néanmoins quelquefois de se tromper, il leur arrive aussi quelquefois de spiritualiser certaines faussetés et de revêtir des opinions ou incertaines ou mal fondées de raisons de conscience qui les portent à s'y attacher opiniâtrement. De sorte qu'appliquant l'amour qu'elles ont en général pour la vérité, pour la vertu et pour les intérêts de Dieu, à ces opinions qu'elles n'ont pas assez examinées, leur zèle s'excite et s'échauffe contre ceux qui les combattent ou

i. A leurs sentiments, à leurs idées.

2. C'est-à-dire qui vivent plus de la vie de l'esprit que de celle du corps.

qui témoignent de n'en être pas persuadés; et ce qui leur reste même de cupidité, se mêlant et se confondant avec oea mouvements de zèle, se répand avec d'autant plus de liberté qu'elles y résistent moins et qu'elles ne distinguent point ce double mouvement qui agit dans leur cœur; parce que leur esprit n'est sensiblement occupé que de ces raisons spirituelles qui leur paraissent être l'unique source de leur zèle....

L'impatience qui porte à contredire les autres avec chaleur ne vient que de ce que nous ne souffrons qu'avec peine qu'ils aient des sentiments différents des nôtres. C'est parce que ces sentiments sont contraires à notre -•us qu'ils nous blessent et non pas parce qu'ils sont contraires à la vérité. Si nous avions pour but de profiter à ceux que nous contredisons, nous prendrions d'autres mesures et d'autres voies. Nous ne voulons que les assujettir à nos opinions et nous élever au-dessus d'eux; ou plutôt nous voulons tirer d'eux en les contredisant une petite vengeance du dépit qu'ils nous ont fait en choquant notre sens. De sorte qu'il y a tout ensemble dans ce procédé, et de l'orgueil qui nous cause ce dépit, et du défaut de charité qui nous porte à nous en venger par une contradiction indiscrète, et de l'hypocrisie qui nous fait couvrir tous ces sentiments corrompus du prétexte de l'amour de la vérité et du désir charitable de désabuser les autres; au lieu que nous ne recherchons, en effet, qu'à nous satisfaire nous-mêmes. Et ainsi on nous peut appliquer ce que dit le sage, que les avertissements que donne un homme qui veut faire injure sont faux et trompeurs : FJst correptio mendax in ore contumeliosi. Ce n'est pas qu'il dise toujours des choses fausses; mais c'est qu'en voulant paraître avoir le dessein de nous servir en nous corrigeant de quelque défaut, il n'a que le dessein de déplaire et d'insulter.

Nous devons donc regarder cette impatience qui nous porte à nous élever sans discernement contre tout ce qui nous paraît faux, comme un défaut très considérable, et qui est souvent beaucoup plus grand que l'erreur

prétendue dont nous voudrions délivrer les autres. Ainsi, comme nous nous devons à nous-mêmes la première charité, notre premier soin doit être de travailler sur nous-mêmes et de tâcher de mettre notre esprit en état de supporter sans émotion les opinions des autres qui nous paraissent fausses, afin de ne les combattre jamais que dans le désir de leur être utiles....

Il ne faut pourtant pas porter les maximes que nous avons proposées jusques à faire généralement scrupule dans la conversation de témoigner que l'on n'approuve pas quelques opinions de ceux avec qui on vit. Ce serait détruire la société au lieu de la conserver, parce que cette contrainte serait trop gênante et que chacun aimerait mieux se tenir en son particulier. Il faut donc réduire cette réserve aux choses plus essentielles, et auxquelles on voit que les gens prennent plus d'intérêt; et encore y aurait-il des voies pour les contredire de telle sorte qu'il serait impossible qu'ils s'en offensassent. Et c'est à quoi il faut particulièrement s'étudier : le commerce de la vie ne pouvant même subsister, si l'on n'a la liberté de témoigner que l'on n'est pas du sentiment des autres

Ainsi c'est une chose très utile que d'étudier avec soin comment on peut proposer ses sentiments d'une manière si douce, si retenue et si agréable que personne ne s'en puisse choquer. Les gens du monde le pratiquent- admirablement à l'égard des grands, parce que la cupidité leur en fait trouver les moyens. Et nous les trouverions aussi bien qu'eux, si la charité était aussi agissante en nous que la cupidité l'est en eux,... et qu'elle nous fît autant appréhender de blesser nos frères... qu'ils appréhendent de blesser ceux qu'ils ont intérêt de ménager pour leur fortune.

Cette pratique est si importante et si nécessaire dans tout le cours de la vie, qu'il faudrait avoir un soin particulier de s'y exercer. Car souvent ce ne sont pas tant nos sentiments qui choquent les autres que la manière fîère, présomptueuse, passionnée, méprisante, insultante,

avec laquelle nous les proposons. Il faudrait donc apprendre à contredire civilement et avec humilité, et regarder les fautes que l'on y fait comme très considérables.

Il est difficile de renfermer dans des règles et des préceptes particuliers toutes les diverses manières de contredire les opinions des autres sans les blesser. Ce sont les circonstances qui les font naître, et la crainte charitable de choquer nos frères qui nous les fait trouver. .Mais il y a certains défauts généraux qu'il faut avoir en vue d'éviter, et qui sont les sources ordinaires de ces mauvaises manières. Le premier est l'ascendant, c'est-à-dire une manière impérieuse de dire ses sentiments, que peu de gens peuvent souffrir, tant parce qu'elle présente l'image d'une âme fière et hautaine, dont on a naturellement de l'aversion, que parce qu'il semble que l'on veuille dominer sur les esprits et s'en rendre le maître....

C'est, par exemple, une espèce d'ascendant que de faire paraître du dépit de ce que l'on ne nous croit pas, et d'en faire des reproches; car c'est comme accuser ceux à qui l'on parle, ou d'une stupidité qui fait qu'ils ne sauraient entrer dans nos raisons, ou d'une opiniâtreté qui les empêche de s'y rendre. Nous devons être persuadés, au contraire, que ceux qui ne sont pas convaincus par nos raisons ne doivent pas être ébranlés par nos reproches, puisque ces reproches ne leur donnent aucune lumière et qu'ils marquent seulement que nous préférons notre jugement au leur, et que nous ne nous soucions pas de les blesser.

("est encore un fort grand défaut que de parler d'un air décisif, comme si ce qu'on dit ne pouvait être raisonnablement contesté. Car l'on choque ceux à qui l'on parle de cet air, en leur faisant sentir qu'ils contestent une chose. indubitable, ou en faisant paraître qu'on leur veut ôter la liberté de l'examiner el d'en juger par leur propre lumière; ce qui leur parait une domination injuste

C'est pour porter les religieux à éviter cette manière choquante, qu'un saint leur prescrivait d'assaisonner tous leurs discours par le sel du doute opposé à cet air dogmatique et décisif : Omnis sermo vester dubitationis sale sit conditiis', parce qu'il croyait que l'humilité ne permettait pas de s'attribuer une connaissance si claire de la vérité, qu'elle ne laissait aucun lieu d'en douter l. Car ceux qui ont cet air affîrmatif témoignent non seulement qu'ils ne doutent pas de ce qu'ils avancent, mais aussi qu'ils ne veulent pas qu'on en puisse douter. Or c'est trop exiger des autres et s'attribuer trop à soimême. Chacun veut être juge de ses opinions, et ne les recevoir que parce qu'il les approuve. Tout ce que ces personnes gagnent donc par là est que l'on s'applique encore plus qu'on ne ferait aux raisons de douter de ce qu'ils disent, parce que cette manière de parler excite un désir secret de les contredire, et de trouver que ce qu'ils proposent avec tant d'assurance n'est pas certain, ou ne l'est pas au point qu'ils se l'imaginent....

C'est un défaut si visible que de s'emporter dans la dispute à des termes injurieux et méprisants, qu'il n'est pas nécessaire d'en avertir. Mais il est bon de remarquer qu'il y a de certaines rudesses et de certaines incivilités qui tiennent du mépris, quoiqu'elles puissent venir d'un autre principe. C'est bien assez qu'on persuade à ceux que l'on contredit qu'ils ont tort et qu'ils se trompent, sans leur faire encore sentir par des termes durs et humiliants qu'on ne leur trouve pas la moindre étincelle de raison. Et le changement d'opinion où on les veut réduire est assez dur à la nature, sans y ajouter encore de nouvelles duretés. Ces termes ne peuvent être bons

1. Il ne faudrait pas cependant, sous ce prétexte, adopter la thèse ridicule de Marphurius : « Seigneur Sganarelle, -changez, s'il vous plaît, cette façon de parler. Notre philosophie ordonne de ne point énoncer de proposition décisive, de parler de tout avec incertitude, de suspendre toujours son jugement; et, par cette raison, vous ne devez pas dire : « Je suis venu »; mais : « Il me u semble que je suis venu, » (Molière, le Mariage forcé, acte I,s.viu.}

que dans des réfutations que l'on fait par écrit, où l'on a plus dessein de persuader ceux qui les lisent du peu de lumière de celui qu'on réfute, que de l'en persuader lui-même.

Enfin la sécheresse, qui ne consiste pas tant dans la dureté des termes que dans le défaut de certains adoucissements, choque aussi, pour l'ordinaire, parce qu'elle enferme quelque sorte d'indifférence et de mépris. Car elle laisse la plaie que la contradiction fait, sans aucun remède qui en puisse diminuer la douleur. Or ce n'est pas avoir assez d'égard pour les hommes que leur faire quelque peine sans la ressentir et sans essayer de l'adoucir; et c'est ce que la sécheresse ne fait point, parce qu'elle consiste proprement à ne le point faire, et à dire durement les choses dures. On ménage ceux que l'on aime et que l'on estime, et ainsi on témoigne proprement à ceux que l'on ne ménage point qu'on n'a ni amitié, ni estime pour eux....

Il ne suffit pas, pour conserver la paix avec les hommes, d'éviter de les blesser; il faut encore savoir souffrir d'eux lorsqu'ils font des fautes à notre égard. Car il est impossible de conserver la paix intérieure si l'on est si sensible à tout ce qu'ils peuvent faire et dire de contraire à nos inclinations et à nos sentiments; et il est difficile même que le mécontentement intérieur que nous aurions conçu n'éclate au dehors et ne nous dispose a agir envers ceux qui nous auront choqués d'une manière capable de les choquer à leur tour : ce qui augmente peu à peu les différends et les porte souvent aux extrémités.

11 faut donc tâcher d'arrêter les divisions et les querelles dans leur naissance même. Et l'amour-proprc ne manque jamais de nous suggérer sur ce sujet, que le moyen d'y réussir serait de corriger ceux qui nous incommodent et de les rendre raisonnables, en leur faisant connaître qu'ils ont tort d'agir avec nous comme ils font. C'est ce qui nous rend sujets à nous plaindre du procédé des autres, et à faire remarquer leurs dé-

fauts, ou pour les corriger de ce qui nous déplaît en eux, ou pour les en punir par le dépit que nos plaintes leur peuvent causer et par le blâme qu'elles leur attirent.

Mais si nous étions nous-mêmes vraiment raisonnables, nous verrions sans peine que ce dessein d'établir la paix sur la réformation des autres est ridicule, par cette raison même que le succès en est impossible. Plus nous nous plaindrons du procédé des autres, plus nous les aigrirons contre nous sans les corriger. Nous nous ferons passer pour délicats, fiers, orgueilleux; et le pis est que cette opinion qu'on aura de nous ne sera pas tout à fait injuste, puisqu'en effet ces plaintes ne viennent que de délicatesse et d'orgueil. Ceux mêmes qui témoigneront entrer dans nos raisons et qui croiront qu'on nous aura fait quelque injustice ne laisseront pas d'être mal édifiés de notre sensibilité. Et, comme les hommes sont naturellement portés à se justifier, si ceux dont nous nous plaindrons ont un peu d'adresse, ils tourneront les choses de manière que l'on nous donnera le tort. Car le même défaut de justesse d'esprit et d'équité qui fait faire aux gens les fautes dont nous nous plaignons les empêche aussi souvent de les reconnaître et leur fait prendre pour vrai et pour juste tout ce qui peut servir à les en justifier.

Que si ceux dont nous nous plaignons sont élevés audessus de nous par le rang, par la créance et par l'autorité, les plaintes que nous en pourrions faire seraient encore plus inutiles et plus dangereuses. Elles ne nous peuvent donner que la satisfaction maligne et passagère de les faire condamner par ceux à qui nous nous plaindrions, et elles produisent dans la suite de mauvais effets durables et permanents, en aigrissant ces gens-là contre nous et en rompant toute l'union que nous pourrions avoir avec eux.

La prudence nous oblige donc à prendre une route toute contraire, à quitter absolument le dessein chimérique de corriger tout ce qui nous déplaît dans les autres, et à tâcher d'établir notre paix et notre repos

sur notre propre réformation et sur la modération de nos passions, nous ne disposons ni de l'esprit ni de la langue des hommes, nous ne rendrons compte de leurs actions qu'autant que nous y aurons donné occasion, mais nous rendrons compte de nos actions, de nos paroles et de nos pensées. Nous sommes chargés de travailler sur nous-mêmes et de nous corriger de nos défauts; et si nous le faisions comme il faut, rien de ce qui viendrait du dehors ne serait capable de nous troubler....

Ce n'est pas assez, pour conserver la paix et avec soimême et avec les autres, de ne choquer personne et de n'exiger de personne, ni amitié, ni estime, ni confiance, ni gratitude, ni civilité; il faut encore avoir une patience à l'épreuve de toutes sortes d'humeur et de caprices. Car, comme il est impossible de rendre tous ceux avec qui on vit justes, modérés et sans défauts, il faudrait désespérer de pouvoir conserver la tranquillité de son âme si on l'attachait à ce moyen.

Il faut donc s'attendre qu'en vivant avec les hommes on y trouvera des humeurs fâcheuses, des gens qui se mettront en colère sans sujet, qui prendront les choses de travers, qui raisonneront, qui auront un ascendant plein de fierté ou une complaisance basse et désagréable. L£s uns seront trop passionnés, les autres trop froids. Les uns contrediront sans raison, d'autres ne pourront souffrir qu'on les contredise en rien. Les uns seront envieux et malins, d'autres insolents, pleins d'eux-mêmes et sans égards pour les autres; on en trouvera qui croient que tout leur est dû, et qui, ne faisant jamais réflexion sur la manière dont ils agissent envers les autres, ne laisseront pas d'en exiger des déférences excessives.

Quelle espérance de vivre en repos si tous ces défauts nous ébranlent, nous troublent, nous renversent, et font sortir notre âme de son assiette.

11 faut donc les souffrir avec patience et sans trembler, si nous voulons posséder nos âmes, comme parle l'Ecriture, et empêcher que l'impatience ne nous fasse échap-

per à tous moments, et ne nous précipite dans tous les inconvénients que nous avons représentés, mais cette patience n'est pas une vertu bien commune. De sorte qu'il est bien étrange qu'étant si difficile d'une part, et si utile de l'autre, on ait si peu de soin de s'y exercer en même temps que l'on s'étudie à tant d'autres choses inutiles et de peu de fruit.

Un des principaux moyens de l'acquérir est de diminuer cette forte impression que les défauts des autres font sur nous. Et, pour cela, il est utile de considérer :

1° Que, les défauts étant aussi communs qu'ils sont, c'est une sottise d'en être surpris et de ne s'y pas attendre. Les hommes sont mêlés de bonnes et de mauvaises qualités; il les faut prendre sur ce pied-là, et quiconque veut profiter des avantages que l'on reçoit de leur société doit se résoudre à souffrir en patience les incom- , modités qui y sont jointes.

2° Qu'il n'y a rien de plus ridicule que d'être déraisonnable parce qu'un autre l'est; de nuire à soi-même parce qu'un autre se nuit, et de se rendre participant de toutes les sottises d'autrui, comme si nous n'avions pas assez de nos propres défauts et des misères de tous les autres. Or c'est ce que l'on fait en s'impatientant des défauts d'autrui.

3° Que, quelque grands que soient les défauts que nous trouvons dans les autres, ils ne nuisent qu'à ceux qui les ont et ne nous font aucun mal, à moins que nous n'en recevions volontairement l'impression. Ce sont des objets de piété, et non de colère, et nous avons aussi peu de sujet de nous irriter contre les maladies de l'esprit des autres que contre celles qui n'attaquent que le corps. Il y a même cette différence, que nous pouvons contracter les maladies du corps malgré que nous en ayons, au lieu qu'il n'y a que notre volonté qui puisse donner entrée dans nos âmes aux maladies de l'esprit.

4° Nous ne devons pas seulement regarder les défauts des autres comme des maladies, mais aussi comme des

maladies qui nous sont communes; car nous y sommes sujets comme eux. Il n'y a point de défauts dont nous ne soyons capables; et s'il y en a que nous n'avons pas effectivement, nous en avons peut-être de plus grands. Ainsi, n'ayant aucun sujet de nous préférer à eux, nous trouverons que nous n'en avons point de nous choquer de ce qu'ils font, et que, si nous souffrons d'eux, nous les faisons souffrir à notre tour.

5° Les défauts des autres, si nous les pouvions regarder d'une vue tranquille et charitable, nous seraient des instructions d'autant plus utiles que nous en verrions bien mieux la difformité que des nôtres, dont l'amourpropre nous cache toujours une partie. Ils nous pourraient donner lieu de remarquer que les passions font, d'ordinaire, un effet tout contraire à celui que l'on prétend. On se met en colère pour se faire croire, et l'on est d'autant moins cru qu'on fait paraître plus de colère. On se pique de ce qu'on n'est pas aussi estimé qu'on croit le mériter, et on l'est d'autant moins qu'on cherche plus à l'être. On s'offense de n'être pas aimé, en le voulant être par force, et l'on attire encore plus l'aversion des gens.

Nous y pourrions voir aussi avec étonnement à quel point ces mêmes passions aveuglent ceux qui en sont possédés. Car ces effets, qui sont si sensibles aux autres, leur sont d'ordinaire inconnus. Et il arrive souvent que, se rendant odieux, incommodes, ils sont les seuls qui ne s'en aperçoivent pas.

Et tout cela nous pourrait faire ressouvenir ou des fautes où nous sommes autrefois tombés par des passions semblables, ou de celles où nous tombons encore par d'autres passions qui ne sont peut-être pas moins dangereuses et dans lesquelles nous ne sommes pas moins aveugles; et par là, toute notre application se portant à nos propres défauts, nous en deviendrons beaucoup plus disposés à supporter ceux des autres.

Enfin il faut considérer qu'il est aussi ridicule de se mettre en colère pour les fautes et les bizarreries des

autres, que de s'offenser de ce qu'il fait mauvais temps ou de ce qu'il fait trop froid ou trop chaud, parce que notre colère est aussi peu capable de corriger les hommes que de faire changer les saisons *. Il y a même cela de plus déraisonnable en ce point qu'en se mettant en colère contre les saisons, on ne les rend ni plus ni moins incommodes; au lieu que l'aigreur que nous concevons contre les hommes les irrite contre nous et rend leurs passions plus vives et plus agissantes.

Éloge de la philosophie de Descartes.

.... Il faudrait bien mal connaître la philosophie de M. Descartes, pour en croire ce que cet auteur 2 dit : Qu'elle consiste en quelques vérités ou vraisemblances mêlées avec plusieurs erreurs ou conjectures incertaines; qu'elle joint de mauvaises conséquences à debons principes; quelle défend et explique les vérités par de faux raisonnements ; que si elle rencontre parfois la vérité, c'est plus par un hasard heureux que par une méthode certaine; et qu'elle la soutient plutôt par fantaisie que par science; et qu'elle est plus féconde en

1. Nicole, en insistant trop sur cet excellent précepte de l'indulgence, surtout au moyen de ces comparaisons plus piquantes que justes, compromet sa thèse. Le froid et le chaud sont des conséquences fatales de phénomènes physiques. Les vices et les défauts des hommes obéissent-ils aux mêmes lois? Alors, que deviendrait la morale? Et si l'on ne peut pas plus corriger les hommes que changer les saisons, quel est le but de l'éducation, de la prédication? 11 ne faut pas vouloir trop prouver.

2. Le Moine, doyen du chapitre à Vitré, en Bretagne, avait composé un traité de l'essence du corps et de l'union de l'âme avec le corps, contre la philosophie de Descartes. Arnauld', alors à Delft, en Hollande (1680), y répondit dans une lettre adressée à sa nièce, la mère Angélique de Saint-Jean, retrouvée et publiée en 1780,

discours qu'en doctrine. On n'a qu'à prendre le contrepied de tout cela pour se former une vraie idée de la philosophie de M: Descartes; car jamais philosophe n'a raisonné ni plus nettement ni plus juste, n'a plus évité les grands discours et n'a dit plus de choses en moins de paroles, ne s'est moins contenté de vraisemblances et de conjectures incertaines, et n'a eu plus de soin de bâtir sur le roc et non sur le sable, c'est-à-dire de ne rien établir que sur des principes clairs et certains. Il ne faut que lire le premier livre de ses Principes, ou ses Méditations, pour être persuadé de tout cela. Rien n'est donc plus mal fondé à cet égard que les parallèles que fait cet auteur entre l'hérésie et la philosophie....

L'auteur du traité reprochait ensuite a la philosophie de faire passer pour des opinions vulgaires et des préjugés de la coutume les notions les plus universelles a tous les hommes, comme les hérésies font passer pour des sentiments populaires les choses les plus universellement reçues. Arnauld accepte le parallèle, mais en concluant que, si « les hérétiques ont tort, les philosophes ont raison ».

Plusieurs des jugements que les hommes font des choses naturelles peuvent être faux, quoiqu'ils soient communs à tous les hommes, parce qu'ils ont une cause d'erreur commune à tous les hommes, qui sont les préjugés de leur enfance. Car, tant que nous sommes enfants, ne jugeant des choses que par les sens, nous sommes portés à croire que ce que nous ne pouvons apercevoir par aucun sens, n'est point. Ainsi nous jugeons tous, dans l'enfance, qu'il n'y a rien du tout dans une bouteille lorsqu'il n'y a plus de vin, parce que nous ne voyons pas l'air qui a succédé en la place du vin. Nous croyons de même que toutes les choses pesantes tombent d'elles-mêmes en bas; mais il y a cette différence entre ces deux faux jugements, que plusieurs se détrompent du premier parce que nous avons connaissance peu à peu de l'air, à cause ([n'étant tantôt chaud et tantôt froid, et pouvant être poussé avec violence par

le vent ou par un éventail contre notre visage, le sens du toucher nous fait connaître que nous nous trompions quand nous jugions que ce n'était rien. Mais parce que nous ne pouvons découvrir, par aucun sens, la matière subtile qui pousse en bas les choses pesantes, c'a été une opinion presque universellement reçue par tous les hommes jusqu'à M. Descartes, qu'elles ont elles-mêmes une certaine qualité, qu'on appelle pesanteur, qui est la cause de leur chute; or je soutiens qu'il a eu raison de ne se point arrêter à ce sentiment, quoique universellement reçu, parce qu'il est faux et qu'il ruine une des plus belles preuves de la Divinité, qui est que la matière ne peut jamais se mouvoir d'elle-même; de sorte que, puisqu'il y a du mouvement dans la nature, il faut que la matière l'ait reçu d'une cause supérieure, qui ne peut être que Dieu. 11 y a cent autres choses où M. Descartes a très bien fait de rejeter, comme des erreurs vulgaires, ce que l'on croit sans raison, parce qu'on l'a cru dans l'enfance, quelque universellement reçues que soient ces opinions....

Dieu ne donne pas aux philosophes d'aujourd'hui, en les créant, une raison plus grande, plus éclairée et moins fautive qua ceux qui ont vécu il y a deux mille ans. La corruption générale de la nature humaine ne diminue pas par le nombre des siècles : elle augmente plutôt, et avec elle V aveuglement de la raison naturelle. Rien n'est moins solide que ce discours. Il ne s'agit pas de la raison en elle-même, si elle est plus grande et moins fautive dans les hommes d'aujourd'hui que dans les hommes d'autrefois. Elle est peut-être égale dans tous les hommes, et ce n'est possible que la manière de l'appliquer qui fait que les uns sont plus habiles que les autres. Il n'est donc question que de l'habileté même et non pas même de toute habileté, mais seulement de celle qui regarde les sciences naturelles. Or c'est un paradoxe ridicule de s'imaginer que les plus anciens aient toujours été les plus savants, par cette raison, que le nombre des siècles augmente la corruption générale

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de la nature humaine, et avec elle l'aveuglement de la raison naturelle. Si cela était, il faudrait qu'il y eût eu avant le déluge de plus habiles médecins, de plus savants géomètres et de plus grands astronomes qu'Hippocrate, Archimède et Ptolomée. N'est-il pas visible, au contraire, que les sciences humaines se perfectionnent par le temps? Je ne daigne pas m'étendre là-dessus. Il est clair qu'il n'y a rien de plus mal fondé que ce qu'avance cet auteur de Y augmentation de l 'aveuglement de la raison naturelle pour en conclure, comme il fait, que M. Descartes n'est pas comparable aux philosophes de l'antiquité. // ne faut pas, dit-il, flatter les hommes de ce siècle. Si on les compare avec la seule lumière qu'ils apportent avec eux en venant au monde, et sans celles qu'ils recuiront par V instruction des vérités chrétienne*, ils ne sont point comparables, pour la vivacité de Vesprit, pour la solidité du jugement et pour la justesse des raisonnements, a ces grands hommes de Vantiquitè païenne.

Mais ce sont plutôt ces grands hommes de l'antiquité païenne qui ne sont nullement comparables, au regard des sciences naturelles, desquelles seules il s'agit ici, aux grands hommes de ces derniers temps. Car tout ce qu'a su Ptolomée, et les plus habiles astronomes des siècles passés, des cieux et du cours des astres n'approche point de ce qu'on en sait aujourd'hui, depuis que Copernic et Tycho-Brahé ont poussé cette science beaucoup plus loin qu'elle n'avait été jusqu'à eux; que Galilée l'a encore perfectionnée par l'usage des longues lunettes, et que ceux de ce temps, comme M. Iluyghcns et M. Oassini, y font encore de nouvelles découvertes l.

\. Ptolomée, astronome grec, 11e siècle après Jésus-Christ. — Copernic, Polonais (1413-1543), a démontré la fausseté des théories de Ptolémée et fondé le système planétaire, qui place le Soleil au cenlre de L'Univers. — Tycho-Brahé, Suédois (1546-1601); on lui doit une meilleure théorie de la Lune et de nombreuses observations d'étoiles. — Cassini, Jean-Dominique 1625-1712), Italien naturalisé en France, chef d'une illustre famille de .savants, auteur

Gallien est celui de tous les anciens qui a mieux su l'anatomie, et qui a mieux parlé de l'usage des parties du corps humain; cependant, ce n'est presque rien, si on le compare à ce qu'Harveus, Sténon, Willis 1 et tant d'autres en ont découvert en ce temps-ci. Combien la chimie, dont les anciens n'avaient aucune connaissance, a-t-elle fait connaître de choses dans les minéraux, dans les plantes et dans les parties des animaux dont les anciens n'ont pas eu seulement le moindre soupçon, la moindre idée? L'invention des microscopes nous a donné comme de nouveaux yeux pour voir une infinité d'ouvrages de Dieu, dont les anciens n'ont eu aucune connaissance. A-ce été autrement qu'en raisonnant plus juste que les anciens qu'on a trouvé qu'une infinité d'effets qu'ils attribuaient à une chimérique horreur du vide, doivent être attribués à la pesanteur de l'air? Et enfin, quoique Archimède, Apollonius et beaucoup de grands hommes de l'antiquité nous aient laissé de très belles choses dans la géométrie et les autres parties des mathématiques, il faut ne s'y pas connaître pour ne pas avouer que M. Descartes a été incomparablement plus loin qu'eux tous dans sa Géométrie et sa Dioptrique 2. J'en pourrais dire autant de la musique et de la mécanique : les deux petits traités qu'il en a donnés, qui ne sont presque rien, et qu'il a faits en se jouant, valent mieux

de remarquables travaux sur Jupiter, Mars, Vénus, les satellites de Saturne, la lumière zodiacale; organisateur de l'Observatoire de Paris. — Huygens, Hollandais (1629-1695), célèbre mathématicien et astronome. On lui doit notamment la découverte de l'anneau de Saturne, l'application du pendule aux horloges, etc. La funeste révocation de ledit de Nantes lui fit quitter la France.

1. Galien, médecin grec, iic siècle après Jésus Christ, fort attaché aux idées d'Aristote, a régné dans tout le Moyen Age sur la médecine, comme son maître sur la philosophie. — Harvey, médecin anglais (1578-1658); sa plus célèbre découverte est celle de la circulation du sang (1628). — Sténon, anatomiste suédois (1638-1687). — Willis, médecin anglais (1622-1675).

2. La Dioptrique était la partie de l'optique qui étudiait notamment les faits de réfraction, et la Catoptrique ceux de la réflexion.

que tout ce qu'ont écrit les anciens sur l'une et l'autre de ces deux sciences....

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