‹ L'Éducation à Port-RoyalChapitre 41 sur 59 · DE L'UNION DE L'AME ET DU CORPS · texte numérisé non relu

DE L'UNION DE L'AME ET DU CORPS

Je ne saurais m'empêcher de témoigner ici de l'indignation contre cet adversaire de la philosophie de M. Descartes; car qui peut souffrir avec patience qu'on choisisse pour le décrier ce que tous les philosophes ('■claires, pour peu qu'ils soient équitables, doivent avouer être sa plus grande gloire, et ce que toutes les personnes pieuses doivent regarder comme un effet singulier de la Providence de Dieu, qui a voulu arrêter la pente effroyable que beaucoup de personnes de ces derniers temps semblent avoir à l'irréligion et au libertinage, par un moyen proportionné à leur disposition? Ce sont des gens qui ne veulent recevoir que ce qui se peut connaître par la lumière de la raison; qui ont un entier éloignement de commencer par croire; à qui tous ceux qui font profession de piété sont suspects de faiblesse d'esprit, et qui se ferment toute entrée à la religion par la prévention où ils sont, et qui est en la plupart une suite de la corruption de leurs mœurs, que tout ce qu'on dit d'une autre vie n'est que fable, et que tout meurt avec le corps. Il y a de ces sortes d'esprits dans toutes les religions, et encore plus maintenant parmi les hérétiques que parmi les catholiques. Et l'on voit assez que, tant qu'ils demeurent dans ces faux principes, il n'y a pas à espérer ni que les uns se rendent sincèrement catholiques, ni que les autres embrassent la piété et deviennent bons chrétiens. 11 semble donc que ce qu'il y avait de plus important pour lever le plus grand obstacle au salut de tous ces gens-là et empêcher que cette contagion ne se répande de plus en plus, était de les troubler dans leur faux repos, qui n'est appuyé que sur la persuasion où ils sont qu'il y a de la faiblesse d'esprit à croire que notre âme survit à notre corps. Or Dieu, qui se sert comme il lui plaît de ses créatures, et

qui cache par là les effets de sa Providence, pouvait-il mieux leur causer ce trouble, si propre à les faire rentrer en eux-mêmes, qu'en suscitant un homme qui avait toutes les qualités que ces sortes de gens pouvaient désirer pour rabattre leur présomption et les forcer au moins d'entrer dans de justes défiances de leurs prétendues lumières : une grandeur d'esprit tout à fait extraordinaire dans les sciences les plus abstraites; une application à la seule philosophie, ce qui ne leur est point suspect; une profession ouverte de se dépouiller de tous les préjugés communs, ce qui est fort à leur goût, et qui, par là même, a trouvé moyen de convaincre les plus incrédules, pourvu qu'ils veuillent seulement ouvrir les yeux à la lumière qu'on leur présente, qu'il n'y a rien de plus contraire à la raison que de vouloir que la dissolution de notre corps, qui n'est autre chose que le dérangement de quelques parties de la matière qui le compose, soit l'extinction de notre âme. Et comment a-t-il trouvé cela? En faisant justement ce que cet auteur trouve si mauvais qu'il ait fait, tant il a le goût dépravé.

En établissant, par des principes clairs et uniquement fondés sur des notions naturelles dont tout homme de bon sens doit convenir, que l'âme et lé corps, c'est-àdire ce qui pense et ce qui est étendu, sont deux substances totalement distinguées : de sorte qu'il est impossible ni que l'étendue soit une modification de la substance qui pense, ni que la pensée en soit une de la substance étendue. Car, cela seul étant bien prouvé, comme il l'est très bien dans les Méditations de M. Descartes, il n'y a point de libertin qui ait l'esprit juste qui puisse demeurer persuadé que nos âmes meurent avec nos corps. Car il n'y en a point qui demeure plus facilement

1. Arnauld, seul à Port-Royal, éprouve cette vive admiration pour le géuie de Descartes. J'ai montré dans l'Introduction, p. 32, toute l'inconsistance de Nicole sur ce point, et p. 12 le parti pris de Saci, qui sourit de voir Aristote dépouillé par un voleur, qui aura lui-même son tour.

d'accord que rien de ce qui est ne retourne dans le néant, et qu'ainsi ce qu'on appelle la mort de notre corps est la destruction de quelques parties de la matière, qui demeure toujours dans la nature. Ils ne peuvent donc pas s'imaginer que la substance qui pense puisse être réduite à rien, puisque les corps mêmes n'y sont pas réduits. Et il faut, de plus, qu'ils avouent que ce qu'on peut appeler destruction dans les corps ne lui saurait convenir, parce qu'il ne peut y avoir ni changement ni dérangement de parties dans une substance qui n'en a point, telle qu'est une substance qui pense.

Mais, bien loin que cet auteur sache gré à M. Descartes d'avoir si bien établi la distinction de l'âme d'avec le corps, qui est le seul fondement solide de son immortalité, ce lui est un sujet de lui insulter, comme s'il avait tout gâté par là. Si M. Descartes, dit-il, a trouvé quelque nouveau secret dans la nature, c'est celui d'avoir séparé les âmes des corps plutôt que de les unir ensemble.... Il ne pouvait louer davantage ceux qu'il entreprend de décrier. Oui, on le lui avoue, s'il y a quelque chose qui rende M. Descartes rccommandable, c'est d'avoir si bien séparé notre âme d'avec notre corps et d'avoir si bien établi que ce sont deux substances totalement distinctes, dont il n'y en a qu'une matérielle, qu'on ne soit plus en peine, après cela, comment deux substances si différentes peuvent être unies pour ne faire qu'un seul homme. Il ne faut porter ses vues guère lom pour ne pas reconnaître qu'il est infiniment plus important de bien persuader aux hommes que ce qui pense en eux est entièrement différent de la partie de la matière qui fait leur corps, que de leur prouver que cette partie de la matière est jointe à leur âme. Ils sont assez convaincus de cette union, et il y a bien plutôt lieu de craindre qu'ils ne la portent trop loin, en ne concevant leur âme que comme une partie plus subtile de leur corps, ainsi que les Epicuriens et les Stoïciens, qu'il n'y en a d'appréhender qu'ils ne croient que leur âme ne soit à leur corps ce qu'est un pilote à un vais-

seau qu'il conduit. On sait que ce dernier est la pensée qu'en avaient les Platoniciens; d'où vient que la définition qu'ils donnaient de l'homme était que c'est une âme qui gouverne un corps. Et saint Augustin a si peu jugé que cette erreur fût pernicieuse, qu'il rapporte le sentiment de ces philosophes sans le condamner, dans le livre des Mœurs de VEglise catholique, ch. îv, et en demeurant d'accord que c'est une question assez difficile à résoudre.... On n'a point censuré aussi M. de Pibrac1, pour avoir mis la même chose dans un de ses quatrains qui ont eu un si grand cours, et qu'on a traduits en toutes sortes de langues :

Ce que tu vois de l'homme n'est pas l'homme;

C'est la prison où il est enfermé,

Le lit branlant où il dort un court somme.

C'est pourquoi il est bien étrange que cet auteur ait ignoré une chose si commune ; ce qui lui a donné sujet de s'écrier, après avoir attribué faussement cette opération à M. Descartes : Cette pensée est impertinente, ridicule, fausse, hérétique dans la philosophie même, au jugenjent de tous les hommes, dans tous les temps et dans toutes les parties du monde, hors les Carlistes 2.

1. Gui du Faur, seigneur de Pibrac, né à Toulouse en 1529, mort en 1584, président à mortier et chancelier de la reine Marguerite à Nérac. Et. Pasquier l'appelle « une des lumières du siècle ». De Thou, dans ses Mémoires, dit de lui : « Un homme d'une probité incorruptible.... Le cœur élevé, l'âme généreuse. » Montaigne célèbre aussi « le bon monsieur Pibrac, un esprit si gentil, les opinions si saines, les mœurs si doulces ». (Essais, III, ix.) Ses Quatrains moraux, contenant préceptes et enseignements utiles pour la vie de l'homme public, furent imprimés pour la première fois en 1574. « Traduits dans toutes les langues de l'Europe, et même en arabe, en turc et en persan, ils ont fait plus que de séculariser l'enseignement de la vertu, ils l'ont popularisé; ce tout petit livre a été véritablement le catéchisme de plusieurs générations. » (E. Cougny, Pibrac, sa vie et ses 'écrits, 1869.)

2. Nous disons Cartésiens, du nom latin de Descartes, Cartesius. Sa philosophie est appelée le cartésianisme.

Cela est doublement faux : car il n'est point vrai que ce soit là l'opération des Carlistes ; et il est vrai que c'a été celle des plus grands philosophes de l'antiquité. Quoi qu'il en soit, quand on pourrait dire que la distinction que M. Descartes a si bien établie entre l'âme et le corps donnerait quelque lieu à penser de l'homme ce qu'en penseraient les Platoniciens, ce serait une piqûre d'épingle en comparaison de l'importante plaie qu'il guérit, en ruinant par cette distinction le sentiment impie de la mortalité de l'âme, qui n'est principalement fondé que sur ce qu'on la croit de même nature que le corps, et qui est la plus damnable de toutes les erreurs, ceux qui en sont prévenus étant portés à s'abandonner à toutes leurs passions, parce qu'étant persuadés qu'il n'y a plus rien à attendre après cette vie, ils n'ont plus de frein qui les retienne. Où est donc le jugement de ceux qui, étant obligés de reconnaître, s'ils ont un peu d'équité, que la philosophie de M. Descartes a sans comparaison mieux renversé qu'aucune autre le fondement du libertinage, font peu d'état de cela, et ne témoignent pas lui en savoir aucun gré; mais sont tout à fait inquiets de la peur qu'ils ont que cela ne porte les hommes à croire qu'ils ne sont pas composés de corps et d'âme? C'est comme qui querellerait un médecin qui aurait guéri un ulcère mortel, parce qu'il l'aurait fait par une petite incision que l'on craindrait qu'il ne pût pas refermer. La comparaison est juste, car ce n'est ici de même qu'une crainte imaginaire, l'union de l'âme avec le corps étant pour le moins aussi bien expliquée dans cette philosophie que dans toute autre. (Arnauld, Œuvres, t. XXXVIII, p. 90»)

Excellentes maximes qui renferment une partie des règles qu'un précepteur doit se proposer de suivre dans cet emploi.

Il n'y a point d'art qui n'ait ses règles, ni de science qui n'ait ses principes et ses maximes particulières.

L'on ne doit donc pas douter que l'éducation chrétienne des enfants n'ait aussi les siennes, qui sont d'autant plus excellentes que la fin qu'on s'y propose est infiniment au-dessus des commodités et des avantages temporels, que les autres arts et sciences ont pour objet.

Ces maximes seraient en bien plus grand nombre si on voulait les rapporter toutes; je ne m'arrêterai ici qu'aux principales, sur lesquelles chacun pourra encore, s'il le juge à propos, s'en faire d'autres pour son particulier.

— Être fort assidu auprès des enfants.

Rien ne sert tant que l'assiduité pour connaître

l'humeur, l'esprit et le génie des enfants i ; car ils peuvent bien se cacher pour quelques heures; mais il leur est impossible d'user d'une continuelle dissimulation. Ainsi l'on est plus en état de remédier à leurs mauvaises inclinations en voyant de quelles sources elles naissent....

Pour juger combien cette assiduité est utile, il n'y a qu'à considérer qu'on peut dire d'un précepteur ce que Plaute dit d'un général d'armée : que lorsqu'il est absent, il y arrive toujours des désordres que sa présence aurait sans doute empêchés....

— Veiller beaucoup sur soi-même et sur eux. Ce n'est pas assez qu'un précepteur soit assidu auprès

i. Ces raisons pédagogiques onl une toute autre valeur que 1( motif donné souvent par les maîtres de Port-Royal : la nécessité de veiller pour empêcher le diable de dévorer sa proie. (Voir Saint-Cyran, p. 89»)

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des enfants dont on lui a conlié le soin; mais il faut, outre cela, qu'il veille beaucoup sur lui-même et sur eux.

Sur lui-même, parce que les enfants ont des yeux de lynx: pour observer jusqu'aux moindres actions, paroles et gestes de leurs maîtres, pour en faire le sujet de leurs entretiens et souvent de leurs railleries, si elles ne sont pas bien réglées; c'est pourquoi il doit toujours être sur ses gardes, comme s'il était dans un pays ennemi1.

Il doit aussi veiller beaucoup sur ses enfants; de quoi l'on peut apporter trois raisons.

La première est qu'il est bien plus aisé de prévenir leurs défauts que de les en corriger quand ils se sont une fois fortifiés dans leurs cœurs. C'est pourquoi il no faut cesser de les reprendre. Ce qui a été une fois taillé, comme parle saint Bernard, ne tarde guère à repousser dans eux; ce qui a été chassé retourne; ce qui a été éteint se rallume, et ce qui n'a été qu'assoupi se réveille bientôt.

La seconde raison est que les défauts des enfants sont ordinairement imputés aux maîtres et attribués à leur peu de soin et à leur négligence.

Enfin, la troisième et la plus importante est l'obligation indispensable où ils sont d'en répondre à Dieu....

Cette vigilance d'un précepteur regarde non seulement ceux qui sont debout, qu'il doit, s'il le peut, empèeher de tomber, mais aussi ceux qui sont déjà tombés, à qui il doit donner la main pour tâcher de les relever de leurs chutes.

Elle doit aller à observer les humeurs et les inclinations dominantes des enfants, pour y apporter de bonne

1. a Souvenez-vous, dit Mme de Main te non aux- dames de Saint-Cyr, qu'il faut, avec tes enfants, paraître irréprochable. On ne saurait s'imaginer combien ils voient clair et le peu de cas qu'ils font des personnes qu'ils n'estiment point.... 11 ne faut pas se persuader qu'on en imposera aux enfants : ils savent démêler la mauvaise foi des personnes qui cherchent des prétextes pour couvrir leurs défauts et leurs passions. La vérité, comme vous savez, perce les murailles, et tôt ou tard elle se découvre, quelque Boin qu'on prenne de la cacher. » [Entretien, déc. 1706.)

heure les remèdes que la prudence leur fera juger être les plus utiles, car on peut dire que les efforts de la concupiscence, qui ne s'éteint dans nous qu'à la mort, sont d'autant plus violents dans eux que la raison y est plus faible, et qu'ils n'ont encore aucune expérience du monde. Il faut donc travailler à l'affaiblir et à la diminuer par le retranchement de tout ce qui est capable de la fortifier et de l'entretenir.

Pour cela, il faut observer quelles sont leurs inclinations et où va la pente de leur naturel, c'est-à-dire s'ils sont doux, affables et obligeants, ou bien, au contraire, s'ils sont fiers, colères et dédaigneux; s'ils sont sobres et tempérants, ou s'ils aiment à boire et à faire bonne chère; s'ils ont la crainte de Dieu, ou s'ils sont emportés et libertins, etc.

Mais comment connaître cela? me direz-vous. Je réponds que leur humeur paraît bientôt dans leurs discours et dans leurs actions.

Mais ce n'est pas assez de connaître quelle est l'humeur des enfants, il faut aussi y remédier, et c'est ce qui est plus difficile; car, partout où il y a opposition, il y a combat, ce qui ne plaît pas à la nature, qui ne veut pas être gourmandée.

C'est donc en cela que doit particulièrement paraître la vigilance, l'esprit et l'adresse d'un précepteur, qui doit réveiller un enfant naturellement lent, et, au contraire, adoucir et modérer un naturel trop impétueux et trop bouillant.

L'on remarque à ce sujet que ceux qui eurent soin de l'éducation de Sébastien, roi de Portugal1, firent une très grande faute; c'était un esprit tout plein de feu et d'ardeur. Comme il brûlait d'un désir excessif d'acquérir de la gloire, il y avait de quoi en faire un Alexandre,

1. Sébastien, successeur de Jean III, en 1557. Philippe II l'encouragea perfidement à guerroyer dans le Maroc, où il trouva la mort à la sanglante bataille d'Alcazar-Kébir (1578). La nationalité portugaise fut perdue jusqu'au réveil de 1640.

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s'il eût eu le bonheur de trouver un Aristote; mais cela lui manqua. Au lieu de modérer cet excès d'ardeur qu'il faisait paraître en toutes choses, on lui laissa prendre son cours. Les exercices les plus violents étaient ses divertissements ordinaires. Il affectait, allant à la chasse, de courre ! le sanglier, et il se mettait sur mer quand elle était la plus orageuse; on le louait de cela. Mais en lin, ce courage, qui n'avait pas été accoutumé de bonne heure à se soumettre à la raison et à se laisser conduire par ses lumières, lui devint funeste. Il se laissa emporter par le zèle de tourner ses armes contre les Maures; et ce zèle qui était bon, mais n'était pas assez réglé, lui fit perdre la bataille en la journée d'Alcacer : ce qui causa à ses sujets une infinité de misères et qui les fit enfin tomber sous le joug odieux de leurs plus grands ennemis.

Il faut pourtant avouer que l'on trouve bien plus do difficulté en la pratique de . cette maxime qu'en la simple spéculation *2.

— Avoir particulièrement égard à leurs bonnes mœurs.

J'ai déjà dit ci-devant qu'il y a bien de la différence entre l'éducation que les païens donnaient à leurs enfants et celle que des chrétiens doivent donner aux leurs. Comme les premiers n'avaient que le monde en vue, ils s'appliquaient particulièrement à rendre leurs enfants rccommandables par les sciences et les belleslettres. Mais il n'en est pas ainsi des chrétiens; c'est au ciel qu'ils tendent, à quoi les sciences sont bien moins nécessaires que les bonnes mœurs.

Il faut imiter tantôt les sculpteurs, en faisant de continuels retranchements de leurs imperfections, et tantôt les peintres, qui n'achèvent leurs ouvrages qu'en leur

1. Vieille forme du verbe courir qui explique simplement la prétendue irrégularité du futur, je courrai. Elle n'est plus usitée que dans ces locutions : La chasse à courre, courre le cerf.

2. Spéculation veut dire ici théorie, et s'oppose ;'i pratique.

donnant tous les jours quelques coups de pinceau et quelques nouveaux traits de beauté *.

Saint Chrysostome compare l'âme des enfants à une ville toute d'or, au milieu de laquelle le roi du ciel veut établir sa demeure; et il compare le précepteur au gouverneur qui doit veiller à sa conservation.

Il dit que les citoyens de cette ville sont les pensées qui en sortent et qui y entrent par trois principales portes, qui sont les yeux, les oreilles et la bouche.

Il veut que le gouvernement prenne toutes ses sûretés, et que, pour remplir ses devoirs, il mette de bonnes gardes à ces trois portes, par lesquelles la mort entre dans l'âme.

Pour ce qui regarde les yeux, qui sont, dit-il, très difficiles à garder, il veut qu'on empêche les enfants d'aller à la comédie et au bal 2. Pour la bouche, il veut qu'on prenne garde qu'ils ne tiennent que des discours honnêtes, qu'ils ne chantent pas de chansons mondaines, qu'ils ne s'amusent pas à contester, à médire, à se railler de personne. Et comme il y a une grande liaison entre les oreilles et la langue, afin de pourvoir à la sûreté des oreilles, il ordonne d'empêcher soigneusement qu'on ne tienne jamais devant des enfants des discours trop libres, parce qu'ils ressemblent aux échos, qui ne font que répéter ce qu'ils ont ouï dire.

— Les éloigner de tous ceux dont la fréquentation leur peut nuire.

Comme les vices, soit du corps, soit de l'esprit, se communiquent aisément, et comme le jeu les fait passer

1. Ces gracieuses expressions sont empruntées à saint Chrysostome.

2. Tous les maîtres de Port-Royal sont unanimes à condamner le théâtre. Lancelot sacrifia sa place de précepteur chez la princesse de Conti plutôt que de conduire ses enfants au spectacle. Nicole traite les auteurs dramatiques d'empoisonneurs publics, et n'épargne pas même le Ciel. Racine, qui se brouilla à celte occasion avec Port-Royal, réussit cependant à faire approuver Phèdre par Arnauld.

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par une contagion imperceptible jusque dans le cœur des enfants, à cause de l'inclination qu'ils ont au mal, un des principaux effets de la vigilance d'un précepteur consiste à empêcher que les enfants dont il est chargé aient aucun commerce avec ceux de leur âge qui sont capables de les corrompre, particulièrement s'ils sont jureurs, peu honnêtes dans leurs entretiens, sujets au vin et à la friponnerie; caries enfants sont, d'ordinaire, bien plus disposés à imiter les autres dans le mal que dans le bien....

— Avoir le cœur tout plein de charité pour eux.

Comme un précepteur tient la place des parents dans cet emploi, il doit tâcher d'entrer dans leur esprit, et se remplir le cœur de cette tendresse et de cet amour que la nature leur donne pour leurs enfants; ou, pour mieux dire, de la charité qui... a toutes les tendresses de l'amour naturel, sans en avoir les défauts et les faiblesses.

Ce sera cette charité qui lui apprendra à ne les pas traiter d'une manière basse et flatteuse, en dissimulant les imperfections qu'il doit corriger; ni aussi d'une manière dominante, qui leur deviendrait odieuse et insupportable, mais d'une manière qui soit toujours pleine de douceur et de condescendance, de sorte que les enfants le craignent comme leur maître, le respectent comme leur père et l'aiment comme leur meilleur ami.

("est elle qui lui fera prendre toutes sortes de précautions pour leur faire éviter ce qui est capable de leur nuire.

('est elle qui le portera à leur parler toujours, non d'un ton rude qui les rebute, mais avec une modération et une douceur qui leur donne en lui toujours la conliance qu'ils y doivent avoir....

Et en effet, comme les grosses pluies ne font que couler sur la surface de la terre sans la pénétrer et la rendre féconde, ainsi les paroles rudes ne font aucune impression sur l'esprit, dans lequel elles n'entrent pas.

Comme ce sont les études qui donnent plus de peine aux petits, elle lui fera chercher toutes sortes de moyens pour les soulager; par exemple, en leur disant des mots qu'ils ne peuvent trouver, en leur éclaircissant les difficultés qui les arrêtent, et leur facilitant ainsi l'intelligence de leurs auteurs, enfin, en encourageant ceux qui n'ont que la capacité médiocre, et leur aidant à apprendre leurs leçons, etc.

Ce sera aussi cette charité qui lui fera souffrir avec beaucoup de patience cent petits défauts que l'âge corrige; en donnant même très souvent de plus grandes marques d'affection à ceux qui ont plus d'imperfections naturelles, et pour imiter en ce point la conduite des mères qui caressent davantage, dit saint Bernard, ceux d'entre leurs enfants qui sont les plus infirmes.

Il est certain, sans doute, que rien n'est si utile et au précepteur et aux enfants que cette conduite honnête et charitable, parce que c'est un moyen infaillible au précepteur de se faire aimer et de porter, après cela, ses enfants à l'étude et à la vertu; car, comme le cœur I est le principe de toutes les actions, quand on en est une fois le maître on fait faire ensuite tout ce que l'on veut.

Aimez de tout votre cœur, dit saint Augustin, et, après cela, faites à l'égard de votre prochain tout ce qu'il vous plaira. Si vous le reprenez et vous vous mettez en colère contre lui, il ne s'en fâchera pas, parce qu'il sait que vous n'en usez de cette sorte qu'à cause que vous l'aimez ; et si même vous en venez jusqu'au châtiment, il l'agrée parce qu'il est convaincu que vous ne vous proposez que son bien....

— Tolérer leur inapplication à V étude et tous leurs autres défauts avec beaucoup de patience.

Il ne faut pas s'étonner de voir des défauts dans les enfants;... soit que ces défauts viennent de la corruption de la nature ou de la faiblesse de leur âge, il faut les supporter avec beaucoup de patience et de compassion, et les aider à s'en corriger peu à peu....

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Mais quel moyen, me direz-vous, de souffrir tant de petites badincries, que la continuation ne laisse pas de rendre importunes, comme aussi leur inapplication à l'étude et leur peu de goût pour les meilleures choses qu'on leur dit.

J'avoue que cela est pénible et chagrinant, et que plus une personne a d'esprit et de vivacité, plus il a de peine à se rabaisser à des minuties.

Mais il faut pourtant en venir à ces rabaissements pour les élever peu à peu et imiter les nourrices, qui se contentent de donner du lait à leurs petits, en attendant qu'ils croissent et qu'ils soient en état qu'on leur puisse donner une nourriture plus solide.

Et, en effet, demander de la raison à des enfants et exiger d'eux de la fermeté et de l'attachement au bien, c'est chercher du fruit dans un arbre nouvellement planté. Il faut donc s'accommoder à leur faiblesse pour quelque temps.... Il faut se souvenir de cette belle parole de saint Chrysologue, qu'un médecin qui ne veut rien souffrir d'un malade, et qui ne devient pas infirme avec l'infirme, n'est pas en état de lui procurer la santé....

— Les traiter, autant qu'il se peut, avec beaucoup de douceur.

Ce n'est pas assez de tolérer les défauts des enfants avec une grande patience, mais il faut aussi que cette tolérance soit accompagnée de beaucoup de douceur....

L'expérience fait assez connaître que les enfants qu'on traite avec trop de rigueur, sous prétexte d'en faire d'honnêtes gens, s'accoutument insensiblement à dissimuler, et qu'ils cachent sous une apparence de vertu un fonds de corruption et de libertinage horrible.

Il en est de même pour ce qui regarde les études; car la trop grande sévérité d'un maître ne fait souvent qu'en donner de l'aversion. Il faut donc, autant qu'on peut, suivant le conseil de Platon, porter plutôt les enfants à la vertu et à l'étude par la douceur des persuasions que par une excessive rigueur....

2o2 L EDUCATION A PORT-ROYAL

Arrière donc ces visages où les marques d'une sévérité odieuse paraissent continuellement dépeintes. Ce n'est pas en donnant de la terreur aux enfants qu'on doit s'attendre de se faire respecter d'eux et de les porter à leurs devoirs, l'amour étant incomparablement plus puissant pour obtenir d'eux ce qu'on désire que la frayeur....

« Travaillez plutôt, dit saint Bernard, à vous faire aimer des enfants qu'à vous faire craindre. Et s'il est quelquefois besoin d'user de sévérité, que ce soit une sévérité de père et non pas celle d'un tyran. Faites voir que vous êtes les mères des enfants en les traitant avec beaucoup de tendresse, et les pères en les reprenant de leurs défauts. Cessez d'être fiers et cruels, et devenez doux. Laissez là les punitions et les verges.... »

Mais quand je dis qu'il faut qu'un précepteur traite ses enfants avec beaucoup de douceur, je ne prétends pas qu'elle dégénère en une mollesse qui fomente le vice et qui aille à multiplier les défauts qu'il est obligé de' corriger, puisque cette douceur serait également préjudiciable et à lui et à ses enfants.

Et comme la corruption de la nature semble, à présent, être montée jusqu'à son comble, quoiqu'il fût à souhaiter de pouvoir toujours traiter avec beaucoup de douceur tous les enfants, il y en a néanmoins plusieurs à l'égard desquels il se faut contenter de l'avoirdans le cœur, étant plus avantageux, pour leur bien, de leur paraître toujours un peu sévère; et c'est ce qu'il semble que le Saint-Esprit a voulu confirmer, en combattant, comme il fait, la mollesse naturelle des parents dans une infinité d'endroits où il semble leur mettre toujours les verges à la main :

« Celui qui aime son fils le châtie sans cesse, afin qu'il se réjouisse sur la fin de ses jours. » (Eccl., c. xxx, v. 1.)

« C'est le haïr que lui épargner la verge. » (Prou.,c.xin, v. 2i.)

« La verge de correction donne de la sagesse; et l'en-

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fant qu'on abandonne à sa propre volonté couvre ordinairement sa mère de honte et de confusion. » (Prov.,

O. XXXIX, V. 15 l.)

— Employer plutôt les exhortations que les menaces pour les porter à la piété et à la vertu.

Ce qu'on fait malgré soi et par une espèce de contrainte, non seulement n'est pas louable, mais ne peut même être de durée; car ce qui a été forcé retourne bientôt à son premier état, comme un arbre qui a été plié par violence ne tarde guère à reprendre son premier pli; au lieu que ce qui se fait par le choix. d'une volonté tout à fait libre est, d'ordinaire, stable et permanent.

Il faut donc tâcher de rendre toujours la vertu aimable par elle-même, tantôt en louant devant les enfants 2 ceux qui sont véritablement vertueux, et tantôt en leur faisant appréhender la honte et la confusion dont les mauvaises actions sont, d'ordinaire, suivies.

Il les faut aussi toujours exhorter à avoir Dieu en vue plus que les hommes dans toutes leurs actions,

1. Le bon Rollin s'ingéniera également à corriger des textes bien précis par une interprétation que lui inspire son tendre amour de l'enfance : « L'Ecriture sainte, par ces paroles et par d'autres pareilles, désigne peut-être la punition en général, et condamne la fausse tendresse et l'aveugle indulgence des parents.... En supposant qu'il faille prendre le mot de verge à la lettre, il y a bien de l'apparence qu'elle conseille ce châtiment pour des caractères durs, grossiers, indociles, intraitables, insensibles à la réprimande et à l'honneur. Mais peut-on penser que l'Écriture, si remplie de charité et de douceur, si pleine de compassion pour les faiblesses, même d'un âge plus avancé, veuille qu'on traite durement des enfants dont les fautes, souvent, viennent plutôt de légèreté que de méchanceté?» Traite des études, livre VIII.

1. Ce n'était pas l'avis de M. de Saci, voir p. 110. Il conseille à Fontaine de remercier l'ieu en secret du bien qu'il reconnaît dans les enfants. Pascal, qui se plaint que « l'admiration gâte tout dans l'enfance », constate, d'un autre côté, que « les enfants de Port-Royal, auxquels on ne donne point cet aiguillon d'envie et de gloire, tombent dans la nonchalance ». [Pensées, éd. Havet, p. 149.

et à craindre bien davantage dans leurs pensées le jugement de celui qui pénètre le fond des cœurs que la répréhension des hommes dans leurs paroles.

Quand ils font bien, il faut les exciter à faire encore mieux, parce que c'est retourner en arrière que de n'avancer pas continuellement dans le chemin de la vertu; et il faut se souvenir, à ce sujet, de ce proverbe, que, quelque bon que soit un cheval, il a toujours besoin d'éperons

— Joindre les bons exemples aux bonnes instructions. t

Ce n'est pas assez de donner aux enfants de bonnes instructions, mais il faut aussi tâcher de leur donner de bons exemples....

Rien n'a tant de force sur l'esprit, et particulièrement sur ceux des enfants, qui prennent bien plus garde à ce qu'ils voient faire à leurs maîtres qu'à ce qu'ils leur peuvent dire, et qui ne peuvent concevoir que du mépris pour le bien qu'ils leur proposent quand leurs actions ne sont pas conformes à leurs paroles.

Et, en effet, peut-on écouter un homme qui ne s'écoute pas lui-même? Et a-t-on lieu de croire qu'il soit convaincu des vérités qu'il tâche de persuader aux autres, quand il ne se met pas en peine de les pratiquer1?....

Un précepteur doit être à ses enfants comme une glace pure et comme un beau miroir, où ils puissent

1. Mme de Maintenon met plu9 eu lumière cette excellente leçon daus une lettre à une dame de Saint-Cyr : « Vous ne les rendrez raisonnables qu'en leur inspirant la raison par vos discours et par votre exemple, qui sera encore plus fort que vos paroles. Elles seront à peu près telles que vous serez; si vous êtes de bonne foi, elles seront de bonne foi; si vous agissez droitement, elles agiront droitement; si vous vous relâchez, elles se relâcheront; si vous êtes extérieures, elles seront extérieures; si vous faites autrement quand on vous voit que lorsqu'on ne vous voit pas, elles feront de même; si vous vous donnez tout entières, elles se donneront aux choses dont vous les chargerez; si vous vous cachez de vos supérieures, elles se cacheront de vous. .» (A Mme de la Mairie, 1714.)

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