DE LA CIVILITE ET POLITESSE DES ENFANTS
Ce n'est pas assez de faire le bien, mais il faut encore tâcher de le faire toujours de la meilleure manière qu'on peut.... Et, en effet, comme les viandes bonnes par elles-mêmes, mais mal assaisonnées ne sont pas fort agréables, ainsi une bonne action faite de mauvaise grâce ne saurait plaire.
La manière d'agir libre, honnête et bienséante, c'est ce que j'appelle ici politesse et civilité; et je prétends que, pour la bien savoir, non seulement il en faut apprendre de bonne heure les maximes, mais qu'il faut même les mettre en pratique, suivant cet axiome des philosophes, qu'on n'apprend bien que par la pratique les choses qu'on apprend que pour les pratiquer. Or la politesse des enfants doit paraître particulièrement dans
leur marcher et dans leur contenance à la table, comme aussi dans leur conversation l.
— De la manière dont ils doivent être et se conduire a table.
— Il y faut toujours demeurer droit, sans remuer ses bras et ses jambes, et sans incommoder, s'il se peut, ceux qu'on a auprès de soi.
— C'est une grande incivilité de regarder continuellement les plats, et de dévorer des yeux toutes les viandes qui se servent.
— Il ne faut pas mettre la main au plat le premier, ni témoigner de l'impatience avant qu'on vous serve, ou trop d'avidité et d'empressement à manger quand on vous a servi.
— Recevez doucement sur votre assiette tout ce qu'on vous présente, en baissant un peu la tête, pour remercier celui qui vous sert, et sans ôter le chapeau 2, sinon à l'égard des personnes qui sont beaucoup au-dessus de vous, et pour qui vous êtes obligé d'avoir un respect tout particulier.
— Il ne faut jamais refuser ce qu'on présente; car ce serait reprocher tacitement, ou qu'on n'a pas bien choisi, ou témoigner qu'il n'est pas à votre goût.
— Il est avantageux de s'accoutumer de bonne heure à trancher proprement la viande, et à la présenter
1. Coustel se justifie fort bien d'entrer dans des détails qui peuvent paraître minutieux, par cette judicieuse pensée de Quintilien : « Ce qu'il faut faire mérite d'être appris ». L'extrait ci-joint sur la manière de se conduire à table est une assrz curieuse étude de mœurs.
2. La Bienséance de la conversation entre les hommes, publiée à Pont-à-Mousson en 1618, constate cet usage de garder son chapeau aux repas : « Quand on est à table, c'est assez de faire quelques signes de révérence avec la teste; car il n'est pas bienséant de se découvrir en table. »
Le P. de la Salle recommande aux conviés de « se tenir debout et découverts jusqu'à ce qu'on ait donné aux viandes la- bénédiction, et ne pas se couvrir qu'on ne soit tout à fait assis, et que les personnes les plus distinguées ne soient couvertes. » (Les Règles de la bienséance et de la civilité chrétienne.)
règles d'éducation 25?
de bonne grâce, et d'apprendre même ce qui est de meilleur dans un chapon, une perdrix et un oiseau de rivière i.
— Si vous pouvez prendre la liberté de mettre la main au plat, arrêtez-vous à celui qui est devant vous, sans aller chercher à droite et à gauche ce qui peut vous sembler de meilleur.
— S'il y a quelque bon morceau, ne le prenez jamais pour vous, mais présentez-le à ceux que vous avez invités, ou qui sont les plus considérables dans la compagnie.
— Tenez les yeux arrêtés sur votre assiette, sans les promener sans cesse sur celle des autres, pour voir ce qu'ils mangent.
— Prenez avec la fourchette, et non pas avec lés doigts, ce qu'on vous sert.
— Ne mettez pas de trop gros morceaux dans votre bouche, et n'cnllez pas vos joues en mangeant, comme si vous vouliez souffler le feu.
— ■ Ne rompez pas votre pain avec la main; mais servez-vous toujours de votre couteau pour le couper.
— Mâchez doucement la viande que vous avez dans la bouche : cela contribue beaucoup à la santé, parce que la seconde coction ne corrige pas les défauts de la première.
— Ne trempez jamais dans le plat un morceau que vous aurez déjà porté à la bouche.
— Évitez autant que vous pourrez la diversité des viandes, car rien ne ruine tant l'estomac et n'est si préjudiciable à la santé.
— Ne commencez jamais votre repas par boire : cela
1. Le P. de la Salle entre dans dos détails d'office sur les diverses viandes bouillies ou rôties, les poissons, a afin qu'on ne puisse pas prendre pour soi les meilleurs morceaux ce qui pourrait quelquefois arriver par méprise, faute de le savoir , el qu'on puisse les servir à propos à ceux à qui il convient » [Civilité chrétienne, p. 107). Coustel, quelques lignes plus loin, donne la même raison.
sent trop son ivrogne, qui boit plus par accoutumance que par nécessité. Ne buvez pas aussi le premier. Essuyez bien votre bouche, et avalez entièrement ce que vous avez dans la bouche avant que de boire.
— Trempez toujours votre vin. Lorsqu'il est tout pur, il est au corps ce que l'huile est au feu; car il l'enflamme davantage au lieu de ralentir et de diminuer l'ardeur qui le consume.
— Si l'on vous fait l'honneur de boire à votre santé, remerciez humblement ceux qui le font.
— Ne mettez pas votre gloire à boire par excès : un tonneau a bien plus de capacité qu'un des plus grands estomacs.
— La coutume de forcer les autres à boire les santés qu'on leur a portées, au préjudice même de la leur, n'est ni honnête, ni louable ; il faut être goinfre et malhonnête pour en user de la sorte.
— L'on ne présente rien entre égaux, et s'ingérer de faire cela, c'est vouloir prendre le dessus et faire le maître.
— C'est une trop grande délicatesse que de se plaindre que les viandes sont mal apprêtées ou qu'elles ne sont pas à notre goût.
— Si l'on demeure trop longtemps à table, vous pouvez vous en retirer doucement, après avoir salué la compagnie d'une manière civile et honnête.