‹ L'Éducation à Port-RoyalChapitre 48 sur 59 · Voir l'Introduction, p · texte numérisé non relu

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Elles iront chanter au chœur à quelques heures quand elles seront en âge de le pouvoir faire et qu'elles le demanderont; comme aussi au réfectoire, où elles seront à une table à part avec leur maîtresse.

L'on ne prendra point plus de douze petites tilles audessous de dix ans, de peur que la charité que les sœurs font en cela ne leur soit préjudiciable, leur apportant trop d'occupation et de distraction; comme aussi pour s'en acquitter plus parfaitement, sans manquer à aucun soin nécessaire pour les bien élever.

On les pourra garder jusqu'à seize ans, encore qu'elles ne veulent point être religieuses, pourvu qu'elles soient dociles et modestes; qu'elles ne prennent aucune licence et profitent de l'instruction qu'on leur donne, s'affermissant de plus en plus dans la vertu chrétienne. Que si, au contraire, elles avaient l'esprit ou l'humeur vaine et mondaine, on les renvoyera promptement, à quelque âge que ce soit, de peur qu'elles ne gâtent les autres.

Si quelqu'une n'avait plus de mère, et qu'il lui fût utile de demeurer même après seize ans, on demandera permission au supérieur de la garder encore, et on le fera selon qu'il trouvera bon.

Le nombre des petites filles ne sera que de douze au plus, selon que nous avons dit; néanmoins, quand elles auront passé dix ans, elles ne seront plus comptées pour petites, et on en pourra prendre de plus jeunes à la place de celles-ci, bien qu'elles demeurent dans le monastère, parce qu'il y a beaucoup moins de soin et d'occupation à celles-là qu'aux plus petites.

Les religieuses ne désireront point de recevoir de petites tilles, et n'useront d'aucune induction envers les parents pour faire qu'ils les donnent, non pas même celles qui leur sont parentes ; cela doit venir de leur propre mouvement, et d'un désir sincère de la bonne éducation de leurs enfants.

On recevra plus facilement et plus volontiers les petites filles de trois ou quatre ans qui n'ont plus de

mère., et on leur rendra avec affection toutes les assistances nécessaires à leur infirmité, considérant que la charité en est d'autant plus grande que ces petites orphelines sont souvent fort mal élevées, n'ayant point de mère qui veille sur elles.

Et que les sœurs n'estiment pas que ce soit une occupation peu convenable à leur état de prendre soin d'élever des enfants qui ne sont pas encore capables de recevoir aucune instruction pour leur salut, puisqu'on cela elles imitent Dieu même, qui forma premièrement le corps du premier homme, dans lequel il inspira ensuite l'esprit de vie.

Qu'elles prennent donc pour leur partage de faire subsister leur petit corps par tous les soins qui leur sont nécessaires, jusqu'à ce que leur âge soit capable des infusions de la grâce, devenant par ce moyen comme les mères de ces enfants, ce qui rendra leur virginité féconde devant Dieu, de qui elles sont les épouses, comme il est le père des âmes et des esprits, selon saint Paul.

Les sœurs qui seront employées à cet office s'étant proposé, comme il a été dit, que c'est un emploi de charité, elles doivent penser qu'il est tout ensemble un exercice de patience, y ayant beaucoup à souffrir de ces petites créatures, et un grand assujettissement à leur rendre.

Qu'elles ne se plaignent point ni de l'un ni de l'autre, mais qu'elles se rendent, pour l'amour de Jésus-Christ, qui s'est fait enfant pour nous, les servantes de ces enfants, dans lesquels il réside lui-même, se rabaissant dans leurs infirmités. Qu'elles souffrent aussi leurs petites humeurs, qui sont quelquefois bien fâcheuses. Qu'elles ne les reprennent jamais par un mouvement de colère, mais qu'elles suspendent le châtiment jusqu'à ce que leur émotion soit passée, et que les enfants même puissent juger qu'elles ne les aiment pas moins lorsqu'elles les châtient que lorsqu'elles les caressent.

Les maîtresses prendront bien garde de n'être point

partiales envers les enfants, n'aimant point davantage celles qui sont les plus agréables et les plus jolies, afin de ne point donner de jalousie aux autres. Qu'elles ne s'amusent point à jouer avec elles qu'autant qu'il sera nécessaire pour leur divertissement, quand elles ne sont pas encore capables d'en prendre avec les autres petites lilles, et qu'elles ne permettent point que les enfants les caressent trop, et qu'elles s'attachent trop à elles, ce qui les rendrait de mauvaise humeur envers les autres qu'on leur pourrait donner. Ce n'est pas qu'elles doivent se faire aimer d'elles, mais en sorte que ce soit parce qu'elles sont leurs maîtresses, et non comme des personnes particulières. Et, quoique les enfants ne soient pas capables de faire ce discernement, les maîtresses le doivent faire et obliger les enfants à rendre autant h l'une des maîtresses qu'à l'autre; patexemple, si un enfant n'avait pas voulu obéir à une de ses maîtresses, parce qu'elle l'aime moins, l'autre maîtresse, au lieu de se tenir gratifiée de ce que cet enfant l'aime mieux, lui témoignera de la sévérité et la fera rendre à sa compagne l'obéissance qu'elle lui doit '. Et pour preuve que les sœurs ne désirent point d'être aimées des enfants, sinon pour le bien des enfants mêmes, quand on les ôtera de cet office, elles ne leur feront plus du tout de caresses lorsqu'elles les rencontreront, non plus que le reste des sœurs, qui ne doivent jamais s'y amuser, quand même elles seraient leurs parentes, sinon en tant que la mère le trouverait bon, pour accoutumer les enfants d'abord qu'elles sont en-

1. Mme de .Maintenon adresse la même reeommandation aux daines de Saint-Cyr, mais avec moins de mesure et de justesse : « Si les filles portent la flatterie jusqu'à vous faire entendre <|uVlles vous goûtent bien plus qu'elles ne goûtent les autres, témoignez un si profond mépris de ces bassesses, et un si grand désir (pie vos sœurs ne soient ni moins estimées, ni moins aimées que vous, qu'elles connaissent que vous êtes bien éloignées de prendre plaisir à leurs discours. Il serait très mal de leur faire apercevoir qu'on a cette faiblesse, » (Entretiens. 1703.)

trées, ou en quelques rencontres particulières; hors cela, elles ne donneront point lieu aux tendresses qu'elles pourraient avoir pour elles, et elles en feront un sacrifice à Dieu, pour obtenir de sa bonté que ces enfants puissent profiter de la bonne éducation qu'on leur donnera.

Les maîtresses menant les enfants au parloir ne témoigneront point aux parents une trop grande affection pour elles ; mais seulement qu'elles les aiment autant qu'elles y sont obligées, et qu'elles en ont tout le soin qui leur est possible. Elles ne loueront point les enfants avec exagération, s'il y en avait de fort jolies, mais diront simplement qu'elles sont bien dociles, ou choses semblables. Elles ne les blâmeront non plus de leurs défauts, et ne les accuseront de rien, si la mère ne leur a dit expressément de le faire; que si on les interroge, savoir si elles ne sont point mauvaises ou fâcheuses, elles pourront dire qu'il y a encore beaucoup à travailler, sans témoigner qu'elles en soient bien ennuyées ou rebutées, pour ne pas contrister les parents. Elles ne leur demanderont rien pour les enfants mêmes, sans la permission de la mère, non pas même des jouets ni des livres, ni autre chose, tant pour ne pas importuner les parents que pour ne pas donner sujet d'envie aux autres enfants à qui l'on ne donnerait rien. Et il serait à désirer, pour cette raison, qu'elles fussent toutes égales1; c'est pourquoi l'on continuera, comme l'on a fait jusques ici, de se charger de leur entretènement, pour éviter l'inégalité qui se trouve dans les parents, dont les uns donneraient avec libéralité, et d'autres leur

1. Il était inévitable de faire quelque exception dans un siècle où les conditions étaient si distinctes. On voit dans Leclerc que Mlle d'Elbœuf, entrée à Port-Royal à l'âge de neuf ans, y était l'objet de soins particuliers dans la chambre des pensionnaires; la mère Angélique lui avait fait faire un retranchement où elle couchait. « Quant à la nourriture, on la servait la première, el son ordinaire était aussi distingué.... A treize ans on lui donnj une chambre seule, et une sœur pour la servir.... » (Vies intéressantes, t. III, p. 183.)

épargneraient ce qui leur serait nécessaire; ce qui élèverait les premières et contristerait les autres; à quoi l'on remédie en les traitant presque toutes également, autant que la discrétion le peut permettre.

On ne laissera point les petites filles au parloir seules, ni quand elles sont fort jeunes, ni quand elles sont plus grandes, sinon à leur père et mère, s'ils le désirent, et cela fort peu de temps.

On ne doit jamais perdre les petites filles de vue, de peur qu'elles ne tombent et ne se blessent; on ne permet lia pas seulement qu'elles jouent ensemble en un endroit écarté de leur chambre ; mais on les veillera incessamment pour les redresser dans tous les petits dérèglements qu'elles peuvent faire.

Les plus grandes ne seront point exemptes de cette garde; au contraire, les inconvénients en peuvent être plus grands ; on y apportera un pareil ou plus grand soin, en sorte qu'on ne les quitte point sans qu'il y ait une personne à y prendre garde. Qu'on ne permette point qu'elles parlent ensemble tout bas, pour peu que ce soit. Qu'une des maîtresses couche en leur chambre, et qu'en allant par le monastère, au chœur et au réfectoire, on les conduise toujours, prenant garde qu'elles ne se joignent ensemble. Enfin qu'on ait un soin continuel pour leur ôter, autant qu'il sera possible, toutes les occasions de se faire tort les unes aux autres, qui est d'ordinaire ce qui gâte le plus la jeunesse....

Les sœurs qu'on emploiera à la conduite des enfants le feront, comme il a été dit, avec grande affection et grande fidélité, et tout ensemble un grand détachement, appréhendant beaucoup cette charge pour les grandes occasions qu'il y a d'y faire des fautes, de se dissiper trop, et de perdre l'esprit de recueillement, qu'il est malaisé de conserver dans une si grande occupation; que si, néanmoins, l'obéissance les y retient, qu'elles espèrent que Dieu les soutiendra, et que la charité qui accompagne nécessairement cette fonction, couvrira leurs fautes. Qu'elles sachent encore, pour leur consola-

tion, qu'en prenant soin de bien élever ces enfants, elles retracent devant Dieu les années de leur enfance et de leur jeunesse, qu'elles ont peut-être mal employées faute d'une pareille éducation.

Règlement pour les enfants de Port-Boyal.

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