C'est-à-dire élever
286 m L'ÉDUCATION A PORT-ROYAL
22. Le mensonge est fort ordinaire aux petits en fants. C'est pourquoi il faut faire tout ce que l'on peu pour les accoutumer à ne prendre pas cette mauvais, habitude ; et pour cela il me semble qu'il faut les pré venir avec une grande douceur pour leur faire confesse] leurs fautes, disant que l'on voit bien tout ce qu'elles on fait, et, quand elles confessent d'elles-mêmes, il leui faut pardonner, ou leur amoindrir leur pénitence.
23. Encore que les enfants soient fort jeunes, comme de quatre ou cinq ans, il ne faut pas les laisser sans rien faire tout le jour, mais partager leurs petits temps les faisant lire un quart d'heure et puis jouer un autre et puis travailler un autre petit temps. Ces changement? les divertissent et les empêchent de prendre une mauvaise habitude, à quoi les enfants sont fort sujets, qui est de tenir leur livre et jouer avec, ou avec leur ouvrage se tenir de travers, et toujours tourner la tête. Mais quand on leur demande de bien employer un quarl d'heure ou une demi-heure, et qu'on leur promet que, si elles sont fidèles à leur leçon ou à leur travail, on les laissera jouer, elles font vite et bien ce petit temps, poui être récompensées après. Et, e[uanel on leur a fait cette promesse avant le travail, ejuoiqu'elles jouent cependant, il ne leur faut rien dire; mais à la fin, quand le temps est passé et qu'elles pensent aller jouer, il leur faut faire reprendre un autre temps pour le travail, leur remontrant cjue l'on ne désire pas toujours parler, mais c[ue, puisqu'elles n'ont fait que badiner, il faut qu'elles recommencent. Cela les surprend et fait qu'elles se tiennent une autre fois sur leurs gareles '.
II. A quoi nous les portons dans les entretiens gêné" raux et dans les rencontres où elles donnent sujet qu'on leur parle et les arertisse.
On leur fait comprendre que la perfection ne consista
4. Voilà une application de la sanction naturelle, si chère & Rousseau et à Spencer. Cela vaut mieux que toutes les punitions arbitraires et les réprimandes. L'enfant en sent la justice et se corrige de lui-même.
jt>as à faire beaucoup de choses qui soient particulières,
(liais à bien faire ce qu'elles font en commun, c'està-
lire de bon cœur, et pour l'amour de Dieu, avec un
»rand désir de lui plaire, et de faire toujours sa sainte
volonté avec joie.
On leur donne estime des petites occasions que Dieu ieur envoie de souffrir quelque chose pour l'amour de lui, comme quelques petits mépris de leurs sœurs, linéiques accusations que l'on fera contre elles sans raison, quelques privations de leurs désirs et inclinations, [uelque sujet de renoncer à leur propre volonté qui leur sera donné par leurs maîtresses ou par quelque autre rencontre. On les prie de recevoir cela comme les dons de Dieu et un témoignage de son plus grand amour et du soin qu'il a de leur envoyer des occasions de se perfectionner tous les jours *.
On leur doit parler souvent du plaisir et de la satisfaction qu'il y a d'être tout à Dieu et de le servir en vérité et simplicité, sans vouloir avoir aucune réserve pour lui;... que les uns gagneront le ciel, et les autres ne mériteront que châtiment par une même action, selon le mouvement de leur cœur et la pureté ou l'impureté de leur intention. Il est bon de leur faire comprendre cela par quelques petites comparaisons, comme, par exemple, qu'une bonne action qui serait faite avec amour de Dieu, désir de lui plaire et d'accomplir sa sainte volonté, nous conduit au ciel, et que, tout au contraire, si l'on faisait la même action par esprit d'hypocrisie, de vanité, et seulement avec désir d'être estimé des créatures, cela ne mériterait que punition 2; car
1. Cette morale est bien peu proportionnée à l'intelligence et au caractère des enfants. Il est plus simple et plus pratique de leur dire que nous devons, pour rendre possible la vie sociale, nous supporter mutuellement avec nos imperfections, éviter de blesser notre prochain et nous armer de patience. Ce sont les raisons que développe Nicole dans un traité célèbre sur les Moyens <('■ vivre en pair arec les hommes»
2. Mme de Main tenon sera moins rigoriste : « Vous ne sauriez
n'ayant rien fait pour Dieu, nous n'en devons point attendre de récompense, mais seulement des châtiments pour payement de notre hypocrisie.
On doit fort exhorter les enfants à se connaître ellesmêmes, leurs inclinations, leurs vices et leurs passions, et sonder jusques à la racine de leurs défauts. Il est bon aussi qu'elles connaissent à quoi leur naturel les porte, afin de retrancher en elles ce qui peut déplaire à Dieu, et changer leurs inclinations naturelles en spirituelles. Leur dire que, par exemple, si elles sont d'une humeur affective, elles doivent changer l'amour qu'elles ont pour elles-mêmes et pour les créatures, à aimer Dieu de tout leur cœur, et ainsi de leurs autres inclinations.
On leur peut faire voir quelquefois qu'un des plus grands défauts de la jeunesse est l'indocilité, et que cela leur est comme naturel; que, si elles n'y prennent garde, ce vice les perdra, les rendant incapables de toutes sortes d'avertissements, et que ce défaut n'est jamais que dans un esprit superbe. C'est pourquoi on leur dira souvent qu'il faut qu'elles aiment à être traitées fortement, et qu'ellestémoignent, par la douceur avec laquelle elles recevront les avertissements qui leur seront donnés, qu'elles agréent qu'on détruise en elles tout ce qui peut déplaire à Dieu.
Nous les exhortons à n'avoir point de honte de faire le bien. Car, quelquefois, celles qui ont été déréglées ont honte de faire le bien devant celles qui les ont vues dans leurs dérèglements. Il leur faut dire qu'elles prient
trop inspirer à vos demoiselles l'amour de la réputation. Il faut qu'elles y soient délicates. Comptez que les meilleures de vos filles sont celles qui paraissent les plus glorieuses.... Il faudra mourir à cette délicatesse, quand on sera avancé dans la piété; mais, avant que d'y mourir, il faut y avoir vécu. Rien n'est si mauvais que certains naturels sans honneur et sans gloire; on ne sait pas où les prendre pour leur faire surmonter les obstacles qu'ils trouvent en leur chemin; ainsi il serait très dangereux d'étouffer ces sentiments dans les jeunes personnes, qui, pour l'ordinaire, ne sont pas encore capables d'une haute piété. » (Entretiens, 1703.^ :
Dieu qu'il les fortifie à faire le bien librement, et que, quand dans le commencement elles retomberaient fort souvent, il faut qu'elles se relèvent encore plus souvent et plus généreusement. Il faut donner ces instructions dans le général et même dans le temps où il n'y en a point de déréglées, afin que cela serve pour un autre temps, et que celles qui seraient mieux réglées se le puissent appliquer dans leurs besoins.
Nous leur disons que leurs difticultés dans la vertu viennent de ce que, tout aussitôt qu'il se présente quelque vice à combattre ou quelque vertu à acquérir, elles se retournent vers elles-mêmes pour consulter leur humeur, leur inclination, leur amour-propre, leurs faiblesses et la peine qu'elles ont à se vaincre; mais qu'au lieu de s'affaiblir par toutes ces vues humaines, il faut qu'elles se retournent vers Dieu, en qui elles trouveront toute- les forces dans leur faiblesse même;... que si on leur disait de sortir par elles-mêmes de leurs misères et de leurs faiblesses, elles auraient grand sujet de se décourager; mais, puisqu'on leur dit que Dieu lèvera lui-même toutes leurs difficultés, elles n'ont qu'à prier, espérer....
Nous ne devons pas les prévenir touchant la religion, surtout dans le général, ni leur témoigner tout ce que nous croyons du peu de personnes qui se sauvent dans le monde: c'est assez de leur témoigner qu'il y a beaucoup de difficultés à s'y sauver.... Il leur faut aussi montrer tout ce qu'elles doivent éviter, si elles retournent dans le monde....
hi elles entrent d'elles-mêmes en discours sur le sujet de la religion, pour en dire leurs sentiments, on peut bien se servir de L'occasion pour leur dire quelque chose du bonheur d'une bonne religieuse '....
Il est bon de leur témoigner quelquefois qu'on les aime pour Dieu et que c'est cette tendresse qui fait que
1. La recommandation était assez inutile. Tout, dans celte éducation, poussait à la vie du cloitre.
leurs défauts nous sont si sensibles et si pénibles à supporter, et que c'est l'ardeur de cet amour qui fait que les paroles dont nous nous servons pour les reprendre sont quelquefois si fortes. Nous les assurerons en même temps que, de quelque manière que nous agissions, nous ne sommes poussées que par l'affection que nous leur portons et que le désir de les rendre telles que Dieu les veut; que notre cœur demeure toujours dans la douceur pour elles, que notre force n'agit que sur leurs défauts, et que nous nous faisons pour cela une extrême violence, ayant bien plus d'inclination à les traiter doucement que fortement.