III. Comme on doit parler aux enfants dans le particulier
Ce qui facilite le plus la conduite des enfants est la coutume que l'on a de leur parler dans le particulier. C'est dans ces entretiens qu'on les soulage dans leurs peines, qu'on entre dans leur esprit pour leur faire entreprendre la guerre à leurs défauts, qu'on leur fait voir leurs vices et leurs passions jusque dans la racine, et je puis dire que, quand Dieu leur donne une parfaite confiance en leur maîtresse, on doit beaucoup espérer; car je n'en ai point vu qui l'ait eue parfaite qui n'ait réussi.
Il faut que les entretiens qu'on a avec elles soient fort sérieux, et qu'on leur y témoigne grande charité, mais nulle familiarité ; et s'il y en avait quelqu'une en qui on reconnût qu'elle recherchât de parler par amusement, il la faudrait traiter plus froidement que les autres. C'est pourquoi on a besoin d'user de beaucoup de discrétion, non seulement dans l'entretien même, mais aussi dans les temps qu'on prend pour le faire. Je crois que c'est assez d'environ tous les quinze jours, à moins de quelques besoins particuliers, à quoi on ne peut donner de règle.
Il faut beaucoup prendre garde de ne pas se laisser tromper; et c'est un grand bien quand elles sont prévenues qu'on connaît toutes les finesses des enfants.
Cela fait qu'elles s'en déportent, et entrent insensiblement dans la simplicité et sincérité sans laquelle il est impossible de les servir utilement.
11 est donc extrêmement nécessaire de ne pas se laisser surprendre, et c'est ce que nous ne pouvons éviter sans une continuelle assistance de Dieu. C'est pourquoi nous ne leur parlerons jamais sans avoir prié Dieu et prévu môme en sa présence ce que nous croyons qu'elles nous doivent dire, et ce que nous croyons qu'il veut que nous leur répondions *... et si en leur parlant elles nous disent quelque chose, et que nous ne soyons pas parfaitement instruites de la vérité, nous leur dirons que nous prendrons du temps pour prier Dieu, avant que de leur répondre, et que, de leur côté, elles prieront Dieu, afin qu'il les dispose à recevoir avec un cœur entièrement dégagé de tout intérêt humain tout ce que nous leur dirons de sa part pour leur bien. Nous userons encore de ce retardement aussitôt que nous reconnaîtrons qu'elles auront l'esprit aigri de ce que nous pourrions leur dire, ou qu'elles ne recevraient pas bien quelque avertissement que nous leur donnerions. Nous leur pourrons dire que nous voyons qu'elles ne sont pas bien disposées pour nous écouter, ou que peut-être nous ne sommes pas bien éclairées, et qu'en priant Dieu l'une et l'autre, si nous le faisons avec humilité, il aura sans doute pitié de nous. Cette petite condescendance et toutes ces choses ne doivent pas être dites à toutes, mais cela sert beaucoup aux plus grandes et à celles qui ont de l'esprit. Il est besoin d'une grande discrétion pour leur parler en temps et lieu. C'est pourquoi je répète ici ce que je ne puis trop dire, et que je ne fais pas assez, qui est de plus prier que parler, et je crois qu'il faut avoir continuellement le cœur et l'esprit élevés au ciel pour recevoir de Dieu toutes les paroles que nous leur devons dire 2.
i. CYst bien là l'enseignement de Saint-Cyran. (Voir p. 90.) 2. Voir le mot de Saint-Cyran. I\ 83.)
Il faut une continuelle vigilance pour les considérer, et reconnaître leur humeur et leur inclination, afin d'apprendre en les considérant ce qu'elles n'auraient pas la force de nous découvrir. Il est bon de les prévenir quand on voit qu'elles sont honteuses de dire leurs dérèglements, et pour leur donner plus de liberté de les découvrir; il est bon de leur cacher à ellesmêmes dans le commencement beaucoup de vérités que nous croirions être trop fortes pour leur état imparfait....
Si elles demandaient beaucoup de choses à faire qui fussent particulières, on ne leur en accordera que très peu ou point du tout, leur remontrant que ce n'est point par là qu'elles plairont à Dieu, si cela ne sort d'un cœur véritablement touché de son amour et d'un désir sincère de lui plaire et de faire pénitence; que pour nous nous ne les jugerons pas par ces actions, mais par la fidélité qu'elles apporteront dans les moindres règlements de la chambre, par le support qu'elles auront pour leurs sœurs, par la charité avec laquelle elles les serviront en leurs besoins, par le soin qu'elles auront de mortifier leurs défauts; que ce seront ces choses-là qui nous feront croire qu'elles veulent servir Dieu, mais non par une multiplicité de choses particulières....
Nous leur dirons ces choses, quoique quelquefois nous ne laissions pas de leur accorder en d'autres rencontres ce qu'elles nous demandent, sans faire semblant de rien, et sans en tenir aucun compte; au contraire, pendant ce temps qu'elles demandent quelque chose d'extraordinaire, nous ferons semblant de ne nous pas appliquer à elles, ne laissant pas de remarquer bien plus qu'en un autre temps toutes leurs actions, pour les leur faire voir après dans les occasions. En se conduisant ainsi envers elles, on découvrira bientôt si elles ne demandent ces choses que par hypocrisie. Car alors ne l'ayant fait que pour être considérées, si elles voient qu'on ne s'applique pas à elles, elles les laisseront là périr, et n'en demanderont plus....
IV. Des pénitences qiCon leur peut imposer dans le général et dans le particulier.
Il leur faut faire demander pardon à celles des sœurs ou de leurs compagnes à qui elles auraient parlé mal gracieusement, ou donné quelque autre mécontentement ou donné quelque mauvais exemple.
Ce pardon se peut demander en plusieurs manières selon la grandeur de la faute, ou dans le général ou dans le particulier, au réfectoire ou pendant les instructions. On peut aussi leur ordonner de baiser les pieds à celle de leurs compagnes qu'elles auraient offensée. Sur toutes choses il faut prendre garde que, si la faute n'a été vue que de deux ou trois personnes, on ne leur en fasse faire satisfaction que dans le particulier, à moins que la faute fût de peu de conséquence, étant très dangereux de mal édifier celles qui n'auraient point vu les fautes des autres. Je dis de même des fautes de quelques particulières qui seraient un peu notables: quand il y en aurait une bonne partie qui y seraient tombées, il faudrait attendre de les en reprendre chacune en particulier, ou toutes les coupables ensemble, pour ne point mal éditier les faibles.
On leur peut faire porter un manteau gris, aller sans voile ou sans scapulaire au réfectoire, et demeurer même à la porte de l'église en cet état.
On les doit aussi quelquefois priver d'aller à l'église pour un ou plusieurs jours, selon la grandeur de la faute; ou les faire tenir à la porte de l'église, ou en quelque endroit séparé des autres; il faut surtout prendre garde que la privation d'aller à l'église ne leur soit pas indifférente.
On peut faire porter aux petites et aux moyennes des billets qui expriment leurs fautes, et que cela soit écrit en fort gros caractères; pourvu qu'il y ait un mot ou deux, c'est assez, comme paresseuse, négligente, menteuse, etc. l.
!. Cette humiliation publique a le grave inconvénient d'affai-
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Leur faire prier les sœurs du réfectoire qu'elles prient pour elles, exprimant la faute dans laquelle elles sont tombées, ou la vertu qui leur manque '.
Pour les plus grandes, on les doit faire craindre pour l'amour de Dieu et par la crainte de ses jugements, et, dans les rencontres, on leur peut imposer quelqu'une des pénitences que l'on fait aux moins âgées, comme de les faire aller sans voile, ou demander les prières des sœurs au réfectoire. Mais il faut bien regarder si cela leur servira et ne leur nuira point, en ne faisant que les aigrir. Ce qui nous oblige à beaucoup prier Dieu qu'il nous éclaire et nous conduise en tout pour sa gloire et le salut de ces âmes dont il nous a donné le soin....