‹ L'Éducation à Port-RoyalChapitre 54 sur 59 · VII. Des malades et de leurs besoins corporels · texte numérisé non relu

VII. Des malades et de leurs besoins corporels

Il faut avoir un très grand soin de celles qui tombent malades, les faisant servir nettement et exactement aux heures précises; les faire voir au médecin si la maladie le mérite, et faire ponctuellement tout ce qu'il ordonnera pour le soulagement de leur mal....

On les accoutume à ne point faire de façons pour la prise des remèdes les plus fâcheux. Nous y sommes toujours présentes, afin de leur dire quelque parole de Dieu pour les encourager et leur faire offrir leur mal à Dieu....

On les exhorte à ne trouver jamais à redire aux ordonnances du médecin, parce qu'il tient à leur égard la place de Dieu dans leur maladie. C'est pourquoi elles lui doivent obéir comme à Dieu même, en abandonnant leur vie, leur santé ou leur maladie à l'ordre de la Providence divine, qui se sert pour notre bien du bon et du mauvais succès des remèdes. C'est pourquoi, en tout ce qui peut arriver de fâcheux, il n'en faut jamais jeter la faute ni sur le médecin ni sur les remèdes, mais adorer avec silence et humilité l'ordre que la bonté divine tient sur nous, et, pour donner plus de lieu aux malades d'entrer dans cette disposition, je présuppose que l'on aura toujours, si cela se peut, des médecins bons chrétiens et bons médecins l.

4. Port-Royal compta en effet, parmi ses solitaires, des médecins distingués; d'abord Fallu, de 1643 à 1650, dont Fontaine nous a laissé ce charmant portrait : « Il avait tout petit, excepté l'esprit; petit corps, petit logis, petit cheval, mais tout bien pris tout bien proportionné et bien agréable. Mon Dieu! qui n'eût pis aimé ce boa solitaire! On avait presque de la joie de tomber malade afin d'avoir le plaisir de jouir de ses entretiens. » — Puis Hamon, de 1650 à 1687, plus grave, plus autoritaire, d'un ardent mysticisme, qui fit de ce simple laïque, dans les années de persécution, le consolateur et le directeur des religieuses C'est à lui que la mère Angélique écrit: « Après le grand don d'un parfait confesseur, il n'y a rien de plus important (pie celui d'un médecin vraiment chrétien, qui exprime par toutes ses actions ti ses paroles les saintes maximes du christianisme; Racine,

Il y aura toujours une chambre destinée pour mettre les malades, où on ne permettra pas que les autres enfants entrent, si ce n'est pour une très grande nécessité, et avec permission de leur maîtresse. Durant les heures de récréation on pourra y envoyer quelqu'une des plus sages pour les divertir. Il faut que celle des sœurs qui les assiste ne les quitte point, si ce n'est qu'on eût de grands enfants, comme de celles qui sont prêtes d'entrer au noviciat, sur qui on se fierait entièrement, qui pourraient les garder et même les servir, si la maladie n'était pas considérable.

Quand il y a beaucoup de malades, on y met une sœur, outre celle qui les soigne en santé, et il faut que les sœurs soient sages et douces : sages pour les tenir dans leur devoir, de peur que dans la maladie elles ne perdent tout ce qu'elles auraient acquis avec beaucoup de travail dans la santé, et aussi pour ne les pas flatter dans leurs inclinations ou la répugnance qu'elles auraient à prendre les remèdes qu'on leur ordonne, et à l'abstinence qu'elles doivent garder de certaines nourritures qui leur seraient nuisibles; mais il faut aussi qu'elles soient douces, afin d'adoucir, par la manière charitable dont elles agiront avec elles et par de bonnes paroles, tout ce qu'il leur faut refuser pour leur santé l.

Nous nous assujettissons beaucoup aux malades,

son élève, demanda à être enterré au pied de sa fosse. — Enfin Hecquet, de 1688 à 1693.

1. Pascal disait, au milieu de ses souffrances : « Ne me plaignez point; la maladie est l'état naturel des chrétiens ». Suivant la belle expression de Saint-Cyran, « les malades doivent regarder leur lit comme un autel où ils offrent continuellement à Dieu le sacrifice de leur vie, pour la lui rendre quand il lui plaira! » Pline le Jeune a écrit sur cette pensée une de ses meilleures lettres : « Nous sommes tous gens de bien quand nous devenons malades; car quel est le malade que l'avarice ou l'ambition tourmente?... Je puis donc nous faire ici à tous deux, en peu d< mots, une leçon dont les philosophes font des volumes entiers. Persévérons à être tels, pendant la santé, que nous nous proposons de devenir quand nous sommes malades. »

quittant plutôt même les saines, tant pour les faire traiter comme il faut, que pour les tenir dans l'ordre et leur apprendre à être malades en chrétiennes....

Aussitôt que les enfants sont guéries, on les fera revenir avec les autres, de peur qu'elles ne se dérèglent, ce qui est ta craindre clans la jeunesse, qui ne demande le plus souvent que la liberté *. Mais, quoiqu'elles soient revenues dans la chambre, on aura grand soin de les nourrir et de leur donner du repos autant qu'elles en auront besoin pour le parfait recouvrement de leur santé.

Pour les légères incommodités qui leur surviennent, on leur donnera tous leurs besoins, mais on ne les ilattera pas trop; car il se trouve des enfants qui font quelquefois semblant d'être malades. J'en ai vu quelques-unes de cette sorte, quoique, par la grâce de Dieu, il y a longtemps que cela n'est arrivé parmi les nôtres. Mais, quand cela arrive, il ne faut pas faire semblant de croire qu'elles nous veuillent tromper, mais au contraire il faut les plaindre beaucoup et leur dire qu'il est vrai qu'elles sont mal, et aussitôt les mettre au lit dans une chambre à part avec une sœur qui les garde, mais qui ne leur parle point du tout, leur disant que cela leur ferait mal de leur parler et qu'il leur faut du repos 2. On les met un jour ou deux aux bouillons et aux œufs. Si le mal était effectif, ce régime leur est fort bon, et, s'il ne l'est pas, il est sans doute que dès le lendemain elles diront qu'elles n'ont point de mal; et ainsi on les guérit de leur hypocrisie sans leur donner occasion de murmurer : ce qui arrive quand on leur dit qu'elles n'ont point le mal dont elles se plaignent et même les expose à faire des mensonges et à feindre encore davantage.

i. Quelle critique contre ce système monacal d'éducation! 2. Cette petite comédie, si légitimement jouée, offre encore une application de la sanction naturelle. (Voir la note de la p. 28G.)

Sœur Anne-Eugénie de l'Incarnation, maîtresse des pensionnaires.

La mère Angélique fit revenir la sœur Eugénie après trois ans et demi de séjour à Maubuisson. C'était en 1631.

Son retour à Port-Royal fut un grand sujet de joie pour la maison. On l'employa auprès des petites pensionnaires, et elle s'acquitta de cet emploi avec un succès admirable. On le comprendra facilement quand on saura sur quels principes et par quelle méthode elle se conduisait dans cette fonction. D'abord elle avait un zèle tout particulier pour faire estimer aux enfants la grâce de l'innocence baptismale; elle les en entretenait souvent, et elle le faisait avec une force incroyable. Aussi ne les menait-elle au parloir pour les compagnies qui venaient les voir, qu'avec une répugnance infinie; et, lorsqu'elle y était, elle avait une attention extrême à écarter les discours qui pouvaient inspirer l'amour du monde. Elle apprenait aux enfants que la compagnie des gens du monde était contagieuse pour les âmes, comme la peste l'est pour les corps1. Elle savait leur imprimer un grand respect pour les mystères de la religion, pour la grandeur de Dieu, pour les vérités de l'Evangile. Elle ne disait jamais aucune de ces vérités à ces enfants, qu'après les y avoir préparées, et souvent après le leur avoir fait mériter. Elle annonçait plusieurs jours auparavant qu'elle avait une grande vérité à leur dire, et elle la faisait ainsi attendre et désirer. Elle ne leur enseignait ces vérités que les unes après les autres, craignant que l'habitude de les

1. C'est étrangement préparer à la vie sociale. Mme de Maintenon, malgré son désir de mieux élever que le couvent, peint aussi le monde avec des couleurs effrayantes, sans se rappeler la définition si sage de Fénelon : « Le monde n'est point un fantôme : c'est l'assemblage de toutes les familles ».

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