‹ L'Éducation à Port-RoyalChapitre 55 sur 59 · SOEUR ANNE-EUGÉNIE, MAITRESSE DES PENSIONNAIRES · texte numérisé non relu

SOEUR ANNE-EUGÉNIE, MAITRESSE DES PENSIONNAIRES

entendre ne les y accoutumât, et qu'elles n'en fussent plus touchées, les ayant sues avant qu'elles eussent assez de grâce et de lumière pour les comprendre et les sentir. Elle avait une application continuelle à tout ce qui concernait le bien spirituel des enfants; elle en était toute occupée; elle priait sans cesse pour eux; elle avait même pour pratique d'assister régulièrement elle-même à toutes les prières communes des enfants, et de les faire conjointement avec eux, se regardant comme chargée de rendre à Dieu le culte que ces enfants n'étaient pas encore capables de lui rendre, et de suppléer par son intention à celle que ces enfants n'avaient pas.

Les fautes des enfants la touchaient autant que les siennes propres : elle en faisait pénitence pour elles, et les portait à en faire elles-mêmes selon leur petite capacité. Si elle en trouvait quelqu'une qui ne fût pas disposée à reconnaître sa faute, elle ne lui disait plus rien, priait pour elle en particulier, et la laissait avec une bonté et une tolérance qui tôt ou tard portait son fruit. Elle tenait de M. de Saint-Cyran cette maxime, aussi bien que toutes les précédentes, qu'avec la jeunesse il faut parler peu, tolérer beaucoup, et prier encore davantage. Elle avait de petites inventions de charité pour leur faire aimer le bien; elle leur composait de petits billets de dévotion sur des vertus qu'elle leur faisait tirer au sort, ce qui divertissait saintement les enfants. Elle leur représentait quelque vertu sous quelque emblème; elle en faisait un portrait énigmatique, et leur donnait à deviner quelle vertu c'était. Ordinairement les récréations commençaient par là, et ensuite elle les laissait s'amuser à leurs petits jeux. Car elle ne manquait point tous les jours de se trouver au commencement de leur récréation : ce qui étonnait les sœurs qui la connaissaient aussi spirituelle qu'elle était, et, n'ignorant pus combien elle avait de répugnance naturelle pour l'emploi des enfants, admiraient comment elle se forçait pour se faire enfant avec les

enfants et pour demeurer volontairement au milieu de ce petit peuple. Aussi une grande punition qu'elle employait à leur égard, lorsqu'elle en avait quelque mécontentement, c'était de ne point assister à leur récréation. Toute la troupe alors fondait en larmes, et il fallait que les autres maîtresses allassent supplier la sœur Eugénie de revenir essuyer leurs larmes. Elle a été quinze ou seize ans dans ce poste.

Son humble simplicité fut mise, sur la fin, à une épreuve qui tourna tout à sa gloire, mais non pas au bien des enfants. Les mères qui avaient reçu et agrégé à la maison une religieuse de Gif, nommée la sœur Flavie Passart, furent lourdement trompées sur son compte. Elles la voyaient capable de bien des choses par les talents de l'esprit qu'elle avait, et elles crurent qu'elle avait aussi ceux du cœur. Elles la firent sousmaîtresse des pensionnaires sous la sœur Eugénie. Cette fille, qui était toute remplie d'ambition, se mit en devoir d'attirer à soi toute l'autorité *. Elle substitua une conduite despotique et haute à celle de la sœur Eugénie, qui était toute pleine de douceur. Elle réussit môme à faire accroire à la sœur Eugénie que jusqu'ici elle s'y était mal pris; que c'était sa douceur qui était cause que les enfants ne se corrigeaient point; que par la rigueur on y réussirait mieux. La sœur Eugénie eut assez d'humilité et de simplicité pour adopter- les vues de cette fille. Elle la laissait donc faire, croyant qu'elle faisait mieux qu'elle; elle pleurait sans cesse pour les fautes prétendues qu'elle avait faites dans sa place ; enfin, elle demanda avec instance d'être déchargée de son emploi, d'autant plus qu'elle était devenue fort infirme.

(Besogne, Histoire de Vabbaye de Port-Royal, t. I, p. 348.)

1. La sœur Flavie, nous apprend Nicole, a été quinze ans mai-' tresse des pensionnaires. (Les Visionnâmes, p. 347.)

Une récréation à Port-Royal.

« Dans le monastère de Port-Royal des Champs, raconte Desmarets i, la maîtresse des pensionnaires avait instruit ses écolières des matières contestées entre les disciples de Jansénius et les PP. jésuites, et, leur ayant inspiré une terrible aversion pour ces Pères, leur avait fait naître la pensée de faire une poupée et de l'habiller en jésuite. Puis elles avaient fait une autre poupée, et l'avaient habillée en capucin. Elles les apportaient aux religieuses pour leur récréation; et, après plusieurs questions entre l'un et l'autre, une, qui était présidente, concluait, et condamnait le jésuite. Alors toutes les pensionnaires et les religieuses battaient des mains en signe de victoire, se levaient en tumulte, et emportaient comme triomphantes le jésuite poupée dans le jardin, où il y a un étang, et l'y plongeaient plusieurs fois, et enfin l'y noyaient. Cela se faisait avec des transports de joie, avec des éclats de rire, avec des voiles volants et des guimpes en désordre, et avec de riantes fureurs; et le pauvre jésuite contrefait était comme un misérable Orphée entre les mains des furieuses Ménades. Cela s'appelait toutefois une honnête récréation de saintes religieuses et de dévotes pensionnaires, et se passait avec une grande satisfaction et approbation de leurs mères, qui sont très saintes, si on veut croire leur apologiste. »

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