C'est-à-dire la parfaite régularité
fait aujourd'hui. Il regardait cette conduite comme une des grandes fautes qu'on pouvait faire dans la sainteté de cet emploi, et observait qu'outre qu'elle dégoûtait ceux qui étaient tardifs et donnait de la vanité aux autres, elle retombait encore ensuite sur la République et sur l'Eglise, chargeant l'Epouse de Jésus-Christ de quantité de gens qu'elle n'a point appelés, et l'État d'une infinité de personnes oisives, qui croient être audessus de tous depuis qu'ils savent un peu de latin, et qui penseraient être déshonorés de suivre la profession où leur naissance aurait pu les engager. C'est pourquoi il disait qu'entre les enfants dont on aurait été entièrement maître, quoique en grand nombre, on n'en aurait dû faire étudier que fort peu l, et seulement ceux en qui on aurait reconnu une grande docilité et soumission, et quelque marque de piété et d'une vertu assurée.
M. de Saint-Cyran, ayant cette idée de l'éducation de la jeunesse et la regardant comme un des emplois les plus nécessaires à l'Etat et à l'Eglise, disait souvent, et il me l'a écrit autrefois, qu'il aurait été ravi d'y passer , toute sa vie. Mais il ne prétendait pas, en disant cela, se rendre esclave de la passion et de l'injustice des parents, qui ne nous chargent des enfants que pour s'en décharger eux-mêmes, dans le temps ou ils n'en reçoivent que de l'importunité, et pour nous les enlever, aussitôt qu'ils le pourront, pour les sacrifier à leurs intérêts et à leur vanité. Car c'est alors qu'on peut dire qu'on fait d'un emploi digne des anges, et d'une occupation toute de charité, une pure bassesse et une véritable pédanterie. Et certes il vaudrait bien mieux, si c'est la nécessité qui en oblige quelques-uns à se réduire à ces conditions, apprendre un métier ou labourer la terre. On aurait au moins cette consolation, qu'on ferait pénitence en la manière que Dieu l'a imposée au premier homme, et on
1. Arnauld d'Andilly conseille à la. reine mère de diminuer le nombre des collèges, et d'avoir seulement des écoles pour apprendre à lire et h écrire (Varin, la Vérité sur les Arnauld, 1847, t. II, p. 353). C'était aussi la pensée de Richelieu.
serait exempt d'une infinité de mauvaises suites où on B'engage souvent, soit pour soi, soit pour ceux qu'on élève d'une manière toute païenne; outre que la peino qu'on a dans cet emploi, lorsqu'il n'est pas réglé par les maximes de Dieu, est plus grande, au cas qu'on ait un peu de soin de s'en acquitter, que celle de labourer la terre, et qu'elle mine plus le corps, et avance incomparablement plus la fin de notre vie l.
Pour M. de Saint-Cyran, il ne se chargeait jamais d'enfants qu'il ne se vît dans l'espérance d'en être entièrement maître, et qu'il ne se fût assuré de l'esprit et de la disposition des parents. C'est pourquoi, un jour, feu Mme la duchesse de Guise lui ayant fait parler de l'éducation de M. de Guise d'aujourd'hui (Henri II), que l'on destinait alors à l'Eglise, comme il avait encore plus de passion de voir les personnes de grande qualité bien élevées que les autres, parce qu'il en connaissait plus l'importance, il ne s'éloigna pas de la proposition qu'on lui en fit, et donna même quelque parole d'engagement; mais ce ne fut qu'à la charge que cette princesse ne s'en mêlerait point du tout, et qu'elle lui abandonnerait entièrement la conduite de Monsieur son fils, à quoi Mme de (oiise ne s'étant pas trouvée assez portée et disposée, il dégagea sa parole et ne voulut plus en entendre parler.
On doit moins s'étonner, après cela, de ce que M. de Saint-Cyran avait tant de zèle à porter tout le monde à rendre des services de charité aux enfants, puisqu'il ne B'en éloignait pas lui-même; et de ce qu'il croyait que le mérite et la qualité des particuliers ne leur pouvaient donner droit de les mépriser, puisque Dieu les jugeait dignes de ses anges, selon cette parole de Jésus-Christ : « Leurs anges voient sans cesse le visage de mon Père qui est dans les cieux ». Mais c'est peut-être un des plus grands artifices du démon d'avoir rendu mépri-
1. Camper, de Berlin, a calculé que l'âge de soixante-dix ans est atteint, sur 100 personnes, par 42 théologiens, 20 avocats, 2S artistes, 27 instituteurs et professeurs, 2i médecins Michel Lévy, Traité d'hygiène, t. II, p. 812).
sable la voie par laquelle il prévoyait qu'on pourrait lui ravir plus d'âmes en conservant les enfants dans l'innocence. On trouve moyen de porter les personnes de toutes sortes de conditions à toutes sortes d'ouvrages de piété, et on croirait avoir fait une faute de leur proposer seulement celle-là. On ne craint pas de les exposer aux infections des prisons pour y visiter les prisonniers, à l'air corrompu des hôpitaux pour assister les malades, à servir les pauvres, à panser des plaies qui font quelquefois horreur; et on croirait que ce serait trop se rabaisser pour eux, et prendre trop de peine, que de s'occuper seulement à l'éducation d'un enfant. Je sais bien que tout le monde n'en est pas capable; mais si ce don est rare, on n'en a pas plus de sujet de le mépriser; et si ce défaut en exclut déjà plusieurs, il serait bien raisonnable, ce me semble, que l'imagination des hommes n'en exclût pas encore davantage.
J'ai admiré quelquefois comment, la profession des médecins les engageant à voir tant de choses sales et vilaines, et les exposant souvent à un air dangereux, il s'en trouve tant néanmoins qui l'embrassent, parce que l'attache que les hommes ont à la vie rend cette condition honorable; et comment, en même temps, ces mêmes hommes font si peu de scrupule de mépriser celle qui peut le plus contribuer au salut éternel de leurs enfants. . . . Et je me suis de même étonné comment, l'apôtre saint Paul ayant dit si formellement que toutes les affaires de judicature n'étaient que le partage des dernières personnes de l'Église (I Cor., VI, 4), on ne voit néanmoins rien de plus relevé aujourd'hui que ceux qui s'en mêlent, et qu'un des grands successeurs des apôtres nous ayant assuré que la conduite de la moindre âme est une chose plus grande que le gouvernement de tout un monde i, on ne voit rien de si méprisé qu'un emploi
1. Channing, De l'éducation personnelle, p. 35 : a Élever parfaitement un enfant demande plus de réflexion, plus de sagesse peut-être que le gouvernement d'un État, par cette simple raison que les intérêts et les besoins politiques sont plus saisissables,
à qui il appartient de jeter les premiers fondements de celte bonne conduite l. Mais ce qui donne encore plus d'étonnement, c'est de voir que des exercices et des charges très basses d'elles-mêmes sont si relevées dans la maison des princes, comme celles de maître d'hôtel, de premier ou de grand écuyer, et que ce qui regarde le soin et l'éducation des créatures raisonnables et rachetées par le sang d'un Dieu, soit traité comme le dernier emploi de la nature. Certes il faut avouer que l'aveuglement des hommes est bien grand.
Je sais bien que la plupart des gens du monde se moqueraient de moi s'ils voyaient ceci. Mais qu'ils s'en moquent, pourvu que vous, ô mon Dieu, ne vous en moquiez pas.... Qu'on dise tant qu'on voudra que le monde est ainsi fait, qu'on ne changera pas la coutume, qu'on ne gagnera jamais sur l'esprit des hommes qu'ils considèrent beaucoup un emploi qu'ils ont toujours traité avec mépris. Qu'ils ne prétendent donc pas gagner sur nous que nous les plaignions beaucoup de tous les malheurs qui arrivent souvent, faute de cela, dans leurs f;i milles; ou, pour mieux dire, qu'ils ne nous empêchent pas de les plaindre infiniment, puisque la charité de .Jésus-Christ nous presse de blâmer cette malheureuse coutume....
Pour M. de Saint-Cyran, comme il était très éclairé, il était fort éloigné de ces maximes du monde, et comme il savait de quelle importance était le soin et l'éducation de la jeunesse, il la regardait aussi de toute une autre manière. Quelque pénible et quelque humiliante qu'elle soit aux yeux des hommes, il ne laissait pas
plu-; grossiers, plus sensibles que le développement de la pensée et du Ben ti ment, ou que les lois subtiles de l'âme, qui, toutes, doivent être étudiées et comprises avant que l'éducation soit achevée.... »
4. « Lucien a dit quelque part que ceux que les dieux haïssaient, il> lus faisaient maîtres d'école, et Mélanchtbon a fait une harangue de miseriis pxdagogorum » Gui Patin, Lettres, t. III, p. L40).
néanmoins d'y employer des personnes considérables, sans qu'elles crussent avoir droit de s'en plaindre, parce qu'elles voyaient avec combien de zèle et de charité il pratiquait lui-même ce qu'il conseillait aux autres. Car je l'ai vu souvent faire lui-même la leçon à ses neveux, qu'il avait chez lui, en les regardant, non comme ses neveux, ainsi qu'il me le dit en une occasion, mais comme des enfants qu'il tâchait d'élever chrétiennement.
Un jour qu'il alla acheter une paire de bas chez un marchand, il vit un petit garçon qui lui parut de bonne espérance. Il eut regret d'apprendre qu'on l'envoyait au collège, où il était en danger de se gâter, et il dit à ce marchand qu'il l'envoyât chez lui, et qu'il lui ferait la leçon avec son neveu : ce qu'il fit pendant quelque temps. Mais, cet enfant n'ayant pas correspondu depuis au bien qu'il lui voulait, il fut obligé de le renvoyer.
Dans sa prison, il avait pris trois petits enfants, qu'il se donnait la peine d'instruire ; et lorsqu'il me chargea de M. d'Espinoy » et de M. de Villeneuve (fils de M. d'Andilly), il eut la bonté de me mander qu'il leur servirait de sous-maître, et que, si Dieu lui rendait la liberté, il les prendrait lui-même auprès de lui.
Voilà comment M. de Saint-Cyran réduisait en pratique l'idée qu'il concevait des choses et la connaissance qu'il avait de la vertu, et c'est dans cet esprit qu'il la conseillait aux autres. Car, d'abord que M. Singlin se fut donné à lui, il fut ravi de la proposition qu'il lui fit de se consacrer aux enfants, et il le destinait à cet emploi pour lequel il me disait autrefois que Dieu le lui avait envoyé. Il avait donné longtemps avant cela M. de Barcos, son neveu, à M. d'Andilly, pour avoir soin de messieurs ses fils, en un temps où le cardinal de Richelieu eût été
1. M. d'Espinoy, le plus jeune fils de M. de Saint-Ange, premier maître d'hôtel de la reine, se retira à Port-Royal des Champs à la mort de son père en 1651, et mourut en 1676, entre les mains de M. de Saci, qui avait pour lui une grande affection, dit une note de Lancelot (Mém., t. I, p. 338).