L'ÉDUCATION GÉNÉRALE
ET
Rechercher les éléments indispensables à l'éducation de l'artiste, signaler aussi les lacunes de notre éducation générale en matière d'art, tel est le grave problème que nous allons étudier.
Cette étude nous est rigoureusement imposée par Tordre et la nature des résultats auxquels nous sommes arrivés dans les pages qui précèdent.
Rappelons sommairement ces résultats. Nous avons affirmé que les évolutions de l'état social devaient être accompagnées d'évolutions parallèles dans les arts, sous peine de décadence pour ceux-
ci. Nous avons énuméré les causes qui entravent aujourd'hui leur mouvement en ce sens, notamment : l'erreur des esthétiques traditionalistes qui font autorité dans renseignement ; — l'insuffisance des esthétiques plus vivantes qui se sont cependant affranchies des immobilités particulières au dogme de la tradition ; — l'indifférence déplorable des hommes politiques dans les questions d'art ; et, à ce sujet, nous n'avons même pas assez insisté sur leur coupable ignorance des intérêts économiques qui s'y rattachent.
D'autre part, aux principes esthétiques que nous condamnions, nous en avons opposé d'autres. A l'esprit exclusif des premiers nous avons opposé l'esprit de conciliation, repoussant l'unité d'écoles pour revendiquer l'union des écoles. Aux anciennes formules, justes en certains cas, mais fausses dans les cas les plus généraux, nous avons opposé notre propre formule, une définition de l'art aussi large que possible \
Cette définition engageant l'âme humaine, nous avons dit, pour éviter toute surprise, sur quelle
i. « Le but de l'art, disions-nous, est de manifester l'âme humaine, toutes ses émotions, tous ses sentiments, ses troubles, ses joies, ses doutes, ses douleurs, ses passions et ses adorations, ses amours et ses haines, ses défaillances et ses espérances, sa connaissance du réel et ses aspirations vers l'au delà ; — l'âme tout entière, aussi complètement que le permettent les possibilités d'expression propre à chacun des arts particuliers, et sans autre limite que celle de ces possibilités. »
conception psychologique nous prétendions nous appuyer.
A la suite de cette exposition dogmatique et après avoir présenté l'ensemble des faits correspondants, nous avons pu dégager le postulat essentiel, capital, de Fart contemporain (l'on peut dire : de Fart de tous les temps). Pour réagir contre les efforts dissolvants de renseignement traditionaliste, qui nous a conduits à l'art pour l'élite et à l'art cosmopolite, pour rendre aux œuvres de nos artistes l'action sur les foules, action qu'elles n'ont plus et qu'elles doivent à tout prix ressaisir, nous n'avons découvert qu'une voie. La logique nous l'indiquait, l'histoire des grandes époques aussi ; il ne s'agit de rien moins que de reconstituer dans chaque pays, dans tout centre d'art, de fortes écoles nationales.
Mais ce n'est là qu'une indication générale et dès lors tout à fait vague. Il faut désormais préciser, et, en ce qui nous touche, en ce qui concerne la France, étudier l'application du principe. Gomment agir? L'expérience et le bon sens ont déjà répondu : par l'éducation. Nous voici donc amenés à faire une enquête préalable sur l'état actuel de l'éducation dans ses rapports avec les arts. L'objet spécial de ce travail sera d'analyser le rôle de l'art dans l'éducation générale et l'importance de l'éducation générale dans la formation de l'artiste.
Sans plus attendre, je formulerai la conclusion à laquelle je voudrais conduire le lecteur.
La voici : Sans éducation générale il n'y a pas d'artiste supérieur ; sans éducation d'art l'homme moderne, fût-il un esprit supérieur dans un autre ordre, est privé d'un instrument indispensable à sa complète activité.
Grave problème, avons-nous dit, que celui de l'éducation ! Fun des plus graves assurément parmi tant d'autres que le cours naturel de l'existence pose à tour de rôle à chaque génération.
Aux premiers moments de transes et de félicités qui accompagnent la naissance d'un être nouveau, d'avance tant aimé ; aux premières années d'inquiétudes mortelles et de célestes joies qui marquent l'époque de la première enfance, de l'élevage, si je puis dire, succède bientôt une longue période de transes et d'inquiétudes qui nous prennent moins aux entrailles peut-être, mais bien autrement cuisantes. G'est qu'elles n'ont pas, comme les autres, l'immédiate compensation de ces épanouissements d'âme, de ces ravissements de tout notre être, que nous cause la vue de l'enfant bondissant, bruissant en santé comme une abeille dans un rayon de so-
leil, nous fondant le cœur d'un de ses grands et doux regards pleins de lumière, ou d'un « pourquoi » bégayé.
L'heure de ces enchantements a vite passé. A jamais elle est écoulée l'heure des caresses insatiables, des indulgences permises, des tendresses etdes pardons sans cesse renouvelés. Le plus qu'elle l'a pu, jusqu'à l'extrême limite, la mère en son admirable sagesse d'instinct a su la prolonger. « Un an encore ! disait-elle. Il est si faible ! et elle est si dure la vie d'école, la vie d'atelier, pour ces petits! Regarde le fils du voisin, comme il a sa pauvre figure pâle et tirée ! Encore un an... tu verras comme le nôtre sera fort alors et comme il travaillera mieux. » — Mais l'enfant atteint huit ans, dix ans, douze ans. Quelques larmes... un mot définitif prononcé par le père... et la grande décision est prise. Il quitte le paradis terrestre, le doux foyer maternel. Il entre, ce tout petit, dans la grande bataille. Apprenti ou écolier, il mangera le pain désormais à la sueur de son visage.
De nos propres mains, qui naguère ne touchaient qu'en tremblant ce jeune corps, si frêle, si pur, il faut, après avoir endurci notre cœur, que nous endurcissions ses membres délicats. Cette poitrine que nous enveloppions des tissus les plus souples, les plus tièdes, il faut que nous l'armions froidement, durement, pour la lutte à laquelle
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l'homme est, condamné, pour la lutte contre le dehors et plus encore contre lui-même. Car de quoi s'agit-il? — C'est la secrète ambition des plus humbles parents, — il s'agit d'en faire, dans son cercle d'action,... quoi ? Un héros ? Nous ne visons pas si haut. — Un créateur ? Même pas. — Je dirai simplement un homme. Le mot homme admet toutes les grandeurs.
Nous sommes à cette heure anxieuse où le problème de l'éducation, non encore résolu, se dresse en face de nous, impérieux et tout hérissé de difficultés.
Tout le monde connaît les chapitres xxm et xxiv du premier livre de Rabelais. Ils nous apprennent: Comment Gargantua feut institué par Ponocrates en telle discipline qu'il ne perdoyt heure du jour ; et comment Gargantua emploioyt le temps quand l'air étoit pluvieux. — C'est là l'idéal de l'éducation (qu'un père seul, d'ailleurs, pourrait donner) que nous avons tous rêvé pour nos enfants. Combien, parmi les plus illustres, se seraient tout entiers consacrés à cette tâche adorée, faisant, sans l'ombre d'un regret, abnégation de leur propre rôle de producteurs, estimant que nulle gloire n'équivaut à cette obscure et tendre fonction : former, non-seulement de sa chair, de son sang, de ses nerfs et de ses muscles, mais de son âme même et de son cœur, de son intelligence et de sa science, de toutes
ses forces physiques, intellectuelles et morales, former un homme !
Mais la loi providentielle du travail nous arrache sagement à cet excès d'amour ; elle nous rappelle avec une inflexible sollicitude que, nous aussi, nous sommes des hommes et non pas uniquement des pères. Et voici un danger nouveau qui tout à coup apparaît. Contraints par les âpres appels de la nécessité de renoncer à la tâche entre toutes sacrée, à faire nous-mêmes l'éducation de nos enfants, à les garder près de nous ; contraints de les livrer à des mains étrangères, ne perdons-nous pas insensiblement l'intelligence des besoins intellectuels et moraux de nos petits ? Est-ce que entre eux et nous la communion n'est pas bientôt rompue ? En un mot ne perdons-nous pas le sens éducateur ? — Je crois que si.
En 1869, j'ai été appelé à vivre pendant trois mois, jour par jour, dans les salles d'une exposition où étaient réunis tous les dessins de nos écoles de France. C'est là que ce doute s'est levé dans mou esprit. Un fait important, concluant à cet égard, vint aussitôt confirmer toutes mes appréhensions. Une commission, dont je faisais partie, avait alors à juger un concours de composition d'art décoratif. Le concours se fit sous nos yeux, entre jeunes gens de quinze à vingt ans. Encore sur les bancs de l'école, aucun d'eux n'était familiarisé avec les
études et les efforts qu'exige la composition d'une œuvre d'art appliquée à l'industrie. Eh bien ! lorsqu'il me fut donné de constater les extraordinaires facultés de verve et de bon sens, d'intelligence et d'esprit,la sève inattendue, l'ingéniosité supérieure, la puissance d'imagination que nous révéla subitement cette épreuve chez des jeunes gens, presque des enfants, absolument inexpérimentés, mon trouble fut grand. Je me dis que, sans doute, faute d'une culture suffisante, la société laissait maladroitement périr ou stériliser bien des germes féconds en soi. Ce jour-là, je me suis demandé comment en un temps, en un pays, où il suffisait du premier appel pour voir se manifester de telles forces, s'affirmer au moins de telles promesses, je me suis demandé comment nous comptions seulement un si petit nombre d'artistes vraiment grands. Je devais arriver à cette conclusion que si les germes du talent ne sont pas ce qui manque à notre génération, ce qui lui manque c'est la science de la culture propre à ces germes.
Sur ce point, notre éducation est donc en défaut. Serait-ce que les méthodes d'enseignement spécial sont défectueuses, les modèles de dessin déplorables ? Soit ! nous aurons à le constater dans quelque autre étude1. Mais ce n'est pas là ce qui
1. Cette question des modèles et des méthodes sera traitée à fond dans un livre spécial que nous achevons en
doit nous préoccuper aujourd'hui. Quelle que soit la réelle importance du procédé pédagogique, le procédé n'est que secondaire. Élargissons le débat ; envisageons nettement le rôle que jouent et le rôle que devraient jouer les beaux-arts dans l'éducation.
La question doit être divisée. Il faut tout d'abord chercher quelle est en ce sens l'unanimité des intérêts. Voyons donc en premier lieu dans quelle mesure il importe que les beaux-arts participent à l'éducation générale de l'homme. Nous mettrons ensuite en lumière une autre face du problème; nous verrons dans quelle mesure l'éducation générale doit participer à l'éducation spéciale de l'artiste. C'est bien la même question ; mais présentée sous un double jour, retournée de façon à ce que nous puissions la saisir sous tous ses aspects. Le premier point de vue intéresse l'immense majorité des intelligences. Il est vrai que le second n'intéresse directement qu'une minorité, mais une minorité active, productive, dont la production et l'action touchent aux privilèges les plus précieux des peuples policés : leur richesse par les industries du goût, et, par les beaux-arts, le plus sûr élément de leur gloire dans Tordre des travaux pacifiques.
ce moment et qui sera publié sous ce titre : L 'Enseignement du dessin. Nous y faisons l'histoire de cet enseignement, notamment depuis le xvie siècle jusqu'à nos jours.
Le but de l'éducation doit être, n'est-ce pas ? de préparer le libre avènement, le libre développement, le libre usage des facultés naturelles, des aptitudes innées en quelque sorte, qui chez l'individu dominent toutes ses autres aptitudes et facultés.
L'aveu, la manifestation de ces dons de nature, la vocation, en un mot, ne s'accuse pour l'ordinaire qu'assez tard, vers la dix-huitième ou vingtième année, lorsque l'enfant est arrivé au terme de son éducation, correspondant à peu près au terme de sa croissance physique. Jusque-là il eût été prématuré d'assigner au jeune homme sa fonction sociale; j'entends une fonction qui fût en rapport étroit avec sa propre nature, adéquate à ces aptitudes dont tout à l'heure nous parlions.— Dieu merci, un grand progrès s'accomplit à notre époque et se marque de plus en plus sous nos yeux, dans, l'action de la famille sur l'enfant. En ce qui touche au choix des carrières, il devient chaque jour plus rare que les parents imposent leur détermination qui en général n'avait d'autre mobile que leurs convenances. On ne dit plus à l'aîné : « Tu prendras
la suite de mes affaires ; » au second : « Tu seras soldat ; » au troisième : « Sois prêtre. Telle est ma volonté; sic volo, sic jubeo ! » Le régime du bon plaisir dans le gouvernement de la nation comme dans le gouvernement de la famille a disparu de nos mœurs. Si le père exerce encore quelque action, c'est par voie de conseils. Il guide la volonté presque toujours hésitante de son fils. Il cherche avec lui. Armé d'une plus grande somme d'expérience, s'il sait se montrer adroit, ménager certain sentiment de dignité très-sensible, suggérer plutôt qu'affirmer, sa parole le plus souvent est écoutée.
Étant admis que les moyens de persuasion se soient d'une façon très-générale substitués aux moyens d'autorité de la part du père, il semble que désormais chacun soit libre de se produire et de fonctionner dans le sens de ses facultés propres ; il semble dès lors qu'il ne devrait plus y avoir d'existences déclassées. Nous aurions tort cependant de considérer un si enviable résultat comme acquis, comme la^conséquence immédiate et forcée de la réforme qui s'est lentement accomplie dans les mœurs familiales. Ce serait aller trop vite aux conclusions optimistes. Toujours il faudra compter avec les fausses vocations. Chose beaucoup plus grave encore, toujours il faudra compter sur les difficultés que le jeune homme rencontre en luimême avant de se rendre compte de sa vocation,
fût-elle ardente et des plus sérieuses. Son embarras n'est pas moindre quand après Favoir reconnue le moment est venu pour lui de l'annoncer. Que de fiertés qui surprennent et blessent parfois, et qui ne sont que le voile d'une timidité profonde ! Quel mutisme tour à tour et quelle jactance ! Quelle est donc la cause de ce trouble, d'où vient cette gêne ? d'où cet embarras? Je le dis nettement, sans cependant en faire un grief à la société, car la perfection n'est point dans nos destinées : ce douloureux malaise vient des lacunes de notre éducation.
Mais s'il est refusé à l'homme de créer des institutions parfaites, au moins a-t-il le beau privilège de concevoir le parfait en toutes choses, et le légitime, le très-noble désir d'en approcher autant que sa condition le lui permet.
Gomment donc concevrons-nous l'idéal de l'éducation générale ?
Elle doit être une exposition de toutes les formes de l'activité humaine soumises à l'intelligence vierge de l'enfant, de telle sorte qu'il puisse reconnaître au passage, désigner et proclamer celle de ces formes qui répond le mieux à sa nature intellectuelle, spirituelle, et ne craignons pas d'ajouter aussi à la nature de son tempérament, à la finesse de ses sens.
L'épreuve est longue, ingrate, remplie d'hésita-
tions, de tâtonnements, d'angoisses, de déceptions qui trouvent une compensation immense le jour où, après tant de vaines sollicitations, le ressort intérieur se détend sur une dernière pression, fortuite le plus souvent; le jour où « l'homme » dès ce moment et non plus « l'enfant » s'écrie : « Et moi aussi je serai poète, peintre, je serai chef d'usine, je serai médecin, agriculteur, légiste, financier I »
Dès lors, tout est sauvé. Lorsque ce cri s'échappe d'une jeune poitrine toute gonflée d'ardentes inspirations, on peut affirmer que le but de l'éducation générale est atteint. Le jeune homme, le jeune affranchi n'attend plus désormais que le complément nécessaire d'une forte éducation spéciale.
Eh bien ! l'énergique explosion d'une vocation précise, déterminée, est-elle chez nos enfants un fait habituel ou même fréquent ? — Non, n'est-ce pas ?
Or, il est juste d'attribuer pour une part cette absence de volontés individuelles nettement tranchées à l'effacement des caractères qui est le partage du grand nombre parmi les hommes ; mais il est juste aussi de se demander si nos méthodes d'éducation sont suffisamment complètes ; si elles approchent autant que possible de cet idéal que nous proposions il n'y a qu'un instant ; si elles ouvrent une assez grande quantité de jours sur les perspectives si variées du domaine intellectuel et du domaine pratique.
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Je ne veux pas faire ici le cruel tableau des ambitions mises en éveil par les succès universitaires et brisées dans le formidable engrenage de notre vie sociale. Je ne rappellerai point davantage les vocations étouffées, les hautes velléités refoulées sous le niveau commun, les existences condamnées à une médiocrité douloureuse, faute d'avoir pu se développer en liberté dans le sens de leurs aptitudes propres, faute même d'avoir su et pu reconnaître ces aptitudes qui existaient à l'état embryonnaire et dont rien n'est venu favoriser l'éclosion. Que d'individus qui rampent quand ils étaient faits pour planer I Que d'appelés qui n'ont pas été élus f Non, je n'insisterai pas sur ce que nous connaissons tous de ce lamentable spectacle! Que chacun évoque dans sa mémoire les mille faits de cette nature que tout homme a pu constater dans le cercle de ses relations.
Mais il suffit que de tels et si regrettables faits se renouvellent quotidiennement sous nos yeux, pour qu'il y ait urgence à s'inquiéter d'en diminuer le nombre.
Un des moyens les plus assurés de parer à cette déperdition chronique des forces individuelles consiste bien certainement à retremper l'énergie des caractères. Il est vrai qu'un résultat si enviable dépend de causes diverses, complexes, dont quelques-unes sont étrangères à l'éducation pédago-
gique. Mais l'éducation pédagogique elle-même peut contribuer grandement à activer le succès en ce sens. La culture intellectuelle est la condition essentielle du développement des esprits originaux, parce qu'elle ouvre à l'individu toutes les sources d'information sur lui-même.
Dans l'état actuel de renseignement, ces moyens d'information tout à fait indispensables sont-ils assez multipliés ? — Sans doute, de très-louables efforts ont été accomplis à cet égard depuis vingt ans. L'enseignement des lettres classiques et surtout l'enseignement des sciences ont été singulièrement fortifiés. Mais ce double enseignement répond-il à tous les besoins de l'avenir pour les générations qui y sont soumises ? Nous pouvons hardiment répondre : Non. — Et on Ta bien senti, car pour combler cette lacune, nous avons vu de toutes parts, sous la protection de l'État, sur l'initiative des villes et même par l'action de simples particuliers, des écoles professionnelles, des écoles d'arts et métiers, des écoles spéciales s'ouvrir tant à Paris que dans les grandes cités industrielles de l'Europe. Si les désastres de notre pays ont momentanément arrêté l'impulsion générale en ce sens, je vois partout le plus vif désir de voir refleurir ces jeunes et actives pépinières où nos arts et notre industrie forment dès l'enfance une vaillante et intelligente élite de peintres, de statuaires,
d'architectes, de décorateurs, de directeurs, de maîtres, de contre-maîtres, de chefs d'atelier, d'ouvriers habiles, réfléchis, consciencieux, réserve précieuse destinée à accroître le patrimoine de moralité et la prospérité financière de la France.
Je ne puis tenter de tracer ici le programme définitif, complet, de la réorganisation de l'enseignement au point de vue des intérêts artistiques qui nous occupent aujourd'hui. Mais, cela ne fait doute pour personne, il y a quelque chose à faire. Cette nécessité est devenue d'une telle évidence que nous avons vu une grande institution d'initiative privée se fonder dans ce but il y a une quinzaine d'années, je parle de l'Union centrale des Beaux- Arts appliqués à l'industrie, et tout récemment dans des conditions analogues un Musée des Arts décoratifs. On a également compris qu'il était urgent de puiser dans les programmes des écoles spéciales bien des éléments destinés à élargir le cercle des matières destinées à renseignement populaire.
Et qu'on y prenne garde, ce n'est pas uniquement dans les établissement d'instruction primaire
qu'il est indispensable de répandre le plus possible les notions nécessaires à l'intelligence des arts, quel que soit leur mode d'application. Ces notions générales, il n'est pas moins nécessaire, il n'est pas moins pressant de les introduire dans l'enseignement de nos collèges et de nos lycées \ — Ce que je ne dis que de l'art, puisque tel est l'objet spécial de cette étude, je devrais le dire également (même en songeant à l'artiste) de notions sur les arts de l'agriculture et sur les arts manufacturiers. Le complément de cette ouverture de vues sur le monde de l'industrie serait emprunté aux facultés de droit, à l'enseignement de l'économie politique qui, le croirait-on ? ne date en France que de ces dernières années. Tout cela par vues d'ensemble, bien entendu.
De cette façon se trouverait comblée l'une des lacunes de notre éducation, à coup sûr l'une des plus fâcheuses : celle qui laisse ignorante et souvent dédaigneuse d'une des plus grandes forces des sociétés modernes, toute cette partie de notre jeunesse qui est le mieux partagée sous le rapport de la fortune. Grâce à ce dédain des jeunes géné-
1. Pendant l'impression de ce volume, le Journal officiel nous apporte, à la date du 22 août 1880, le plan d'études et les programmes de l'enseignement secondaire classique dans les lycées el collèges (classes des lettres). Nous y voyons figurer l'enseignement du dessin auquel on accorde deux heures par semaine dès la classe préparatoire. C'est un progrès sur le passé qui ne lui accordait qu'une heure.
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rations purement lettrées, à leur indifférence tout au moins pour Tune des fonctions essentielles de notre activité sociale, bien des intelligences, bien des capitaux qui eussent trouvé le fécond emploi de leurs facultés et de leurs ressource» dans la culture de l'art ou dans la pratique des industries d'art se dispersent, s'amoindrissent et finalement se gaspillent et se perdent on sait comment : en futilités ou en de misérables excès, aboutissant le plus souvent à la ruine.
La fortune publique ayant seule le droit de nous préoccuper, nous ne nous arrêterons pas aux conséquences privées des ruines individuelles, qui ne sont en somme qu'un mal relatif. En effet, l'argent finit toujours par retourner à sa destination qui est l'échange, et par là il revient forcément à l'industrie. Mais ce dont nous prenons moins aisément notre parti, c'est de voir une somme de capital intellectuel stérilisée, jetée au vent, perdue pour la société tout entière. — Je dirai tout à l'heure à quelle conséquence, à quelle évolution sociale nous nous trouvons de la sorte entraînés.
Si, pour un moment, nous déplaçons le point de vue et, au lieu de considérer l'industrie seulement, si nous envisageons la question de l'éducation générale en ce qui concerne l'art, nous aurons tout d'abord à signaler pour le combattre un préjugé des plus regrettables et profondément enra-
ciné dans les mœurs françaises. Un écrivain du dix-huitième siècle, Watelet, auteur du Dictionnaire des arts de peinture, sculpture et gravure, le constatait déjà et le déplorait en ces termes (au mot Artiste) :
« Plaignons nos arts qui, par l'effet d'opinions fausses, n'ont de ressources pour recruter leur jeune milice que les classes où généralement le besoin et l'ignorance se font le plus apercevoir ; car par l'inconséquence des préjugés qui subsistent parmi nous, tandis que la voix publique élève le nom des artistes devenus célèbres au rang des noms les plus distingués, une infinité d'hommes qui n'ont aucune véritable distinction ne permettraient pas à ceux de leurs enfants, qu'un penchant marqué entraînerait au talent de la peinture, de s'y consacrer.
« Il résulte de ce préjugé que le plus grand nombre des jeunes artistes n'apportent pas dans les arts l'éducatitfr) préparatoire qui leur serait nécessaire, et pour leur avantage, et pour donner une plus parfaite instruction à leurs élèves.... Cet inconvénient influe sur le progrès général de l'art,» ajoute Watelet.
Il émettait alors, non sans courage, en 1782, une opinion dont le temps n'a pas affaibli la justesse ; il constatait un fait très-grave et dont la gravité n'a pas diminué. Nous en sommes encore aujour-
d'hui à répéter ce qu'on disait déjà il y a quatrevingts ans. Nous trouvons toujours dans les classes moyennes et cultivées, dans nos classes aisées, la même répulsion, le même préjugé aussi tenace contre la profession d'artiste. Ce préjugé est d'autant plus singulier que la bourgeoisie moderne n'est plus réellement hostile aux artistes eux-mêmes, ou du moins que cette hostilité réciproque, si ardente naguère, s'est bien apaisée depuis quinze ou vingt ans. Et cependant, comment expliquer cela? Il n'est point de penchant qui rencontre d'opposition plus résolue dans les familles bourgeoises que l'inclination de leurs enfants vers les professions d'art.
Je n'irai pas trop loin en affirmant que ce préjugé est aussi fort que celui qui existait autrefois contre les comédiens. Il s'étend d'ailleurs, disonsle, à toutes les professions qui exigent impérieusement une énergique initiative personnelle. — De là cette guerre, cette mutuelle antipathie qui a duré si longtemps entre les artistes et le public. La minorité, repoussée, se vengeait de cet injuste ostracisme en s'abandonnant à l'exubérance sans frein de son indiscipline. Elle se plaisait à exagérer son indépendance d'allures, son insouciance du « qu'en dira-t-on ? » Elle ne reculait devant aucune plaisanterie, de si mauvais goût qu'elle fût, en apparence d'un caractère farouche, très-inof-
fensive au fond, pour épouvanter l'homme de mœurs paisibles que le hasard ou une indiscrète curiosité mettait en contact avec ce monde proscrit.
Le bon sens des dernières générations d'artistes a fait à peu près cesser cette petite guerre de quolibets et de « scies d'atelier » entre bohèmes et bourgeois. Mais, de leur côté, les bourgeois intelligents ont un nouveau pas à faire. Ils ont à ne pas entraver ou à n'entraver qu'à titre d'épreuve, et surtout à épier,surveiller et à diriger le penchant de leurs enfants vers les arts.
C'est presque toujours, je le sais bien, une sollicitude excessive pour l'avenir des jeunes gens qui provoque cette résistance de la part des parents. En général, n'étant pas capables de juger de la valeur ni même de la réalité des aptitudes spéciales de leurs fils, et principalement inquiets des chances de succès fort aléatoires que présente la carrière des arts, ils préfèrent leur épargner toute incertitude, toute lutte, en les destinant aux emplois administratifs. — Faux calcul, gros de conséquences navrantes !
Pour assurer au jeune homme à peine sorti du lycée la sécurité du présent, des appointements fixes, d'une retraite dans l'avenir, on le condamne d'avance à la médiocrité pour toute sa vie. On ne lui laisse d'autre ambition que celle de cette pau-
vre retraite, à peine suffisante pour le faire subsister après trente années de travail. Mais laissons de côté la question d'argent l. N'y a-t-il pas quelque chose de plus triste encore à enlever à l'homme qui entre dans la vie active toute espèce de responsabilité personnelle, à le réduire à l'état de rouage administratif, inerte, sans volonté propre, à lui retirer le privilège d'exercer son intelligence, à l'écarter du combat à l'âge même où il est le plus fort et le mieux préparé ? Ah ! certes, mieux vaut cent fois la défaite la plus cruelle en pleine bataille, car la défaite peut avoir ses lendemains de victoire.
Sans doute il y a des exceptions, et les intelligences tout à fait supérieures savent se faire une belle part d'activité dans les administrations comme dans toute autre carrière. Mais quelle puissance ne leur faut-il pas, quelle force exceptionnelle pour résister à Faction stupéfiante et prolongée d'une besogne toute de routine ! Si quelques-uns en réchappent et se révèlent quand même, combien en est-il au contraire qui, fort bien doués, mais de trempe moins résistante, s'engourdissent en peu de temps et tombent dans une inertie, une atonie de cerveau déplorable ! De trop courts réveils, des
1. Cette sécurité même n'est-elle pas menacée par l'instabilité des régimes politiques qui depuis un siècle se succèdent, en France, avec une rapidité singulière?
regrets intérieurs, des vélléités de révolte absolument vaines, non suivies d'effet, ne peuvent les tirer de cette langueur fatale, parce que le ressort de toute activité s'est en eux rapidement usé ou distendu. Tel est l'infaillible résultat de toute combinaison sociale qui arrache l'homme au sentiment providentiel de la responsabilité.
Depuis quelques années cependant, il s'accomplit un progrès sensible dans le sens de l'action. L'industrie a été peu frappée par cette coupable déchéance où si longtemps furent tenues les carrières d'initiative. De grandes fortunes se sont faites par l'industrie et, chose merveilleuse, se sont transmises et conservées dans les familles, parce que les fils n'ont pas craint de continuer l'œuvre de leurs pères. D'autre part, l'industrie a même parfois emprunté de nouvelles recrues aux familles déjà riches, et pour qui, jusque-là, c'eût été déroger que de travailler. C'est un développement trèsheureux des forces vives de la nation. Mais le préjugé est toujours aussi profond contre les carrières d'art où l'homme est tenu de tirer tout de son propre fonds et à ses risques et périls.
Reprenant les termesmêmes de Watelet, je dirai avec lui que c'est là un inconvénient très -grave et qui influe de la manière la plus fâcheuse sur le progrès général de l'art, parce que, — soyons franc, — le plus grand nombre des jeunes artistes
n'apporte pas dans l'art une éducation accessoire suffisamment élevée.
Pour la plupart, ils ont suivi fort jeunes des cours de dessin où le père, souvent un ouvrier habile et intelligent, les envoyait de bonne heure pour qu'ils ne fussent pas, comme lui, privés de cet élément de perfection si précieux dans-presque tous les ateliers industriels. Il voulait ainsi leur éviter les difficultés qu'il avait lui-même rencontrées, qui l'avaient arrêté net à certain point. Il voulait, le digne homme, leur préparer un plus vaste avenir dans sa propre profession ou dans une profession voisine.
Le jour est consacré aux travaux de l'atelier industriel, le soir à l'étude du dessin, les dimanches et fêtes aussi pour les plus zélés. Rien n'est plus touchant. Mais, hélas ! parmi les enfants de nos grandes cités qui reçoivent cette éducation spéciale, les mieux doués, ceux qui ont le sentiment le plus vif, le plus juste de la forme et de la couleur, ne travaillent bientôt plus qu'avec un secret dégoût de l'industrie, avec l'intime espoir d'arriver un jour à s'affranchir du métier proprement dit et à se faire purement et simplement peintres de tableaux ou sculpteurs statuaires, quand ils étaient réservés à la peinture ou à la sculpture décorative.
Les plus sages. — et ils forment ceux-là, notre admirable phalange d'artistes travaillant pour Fin-
dustrie, — gardent le noble orgueil de leur origine. Les ambitieux (lorsqu'ils sont prudents) ne s'éloignent jamais beaucoup non plus de leur mère nourrice, l'industrie, ou ne passent que lentement et par degrés des travaux d'art décoratif aux travaux d'art destinés aux expositions. Ceuxlà sont les prudents, les habiles (au fond, des ingrats !) Ce sont eux d'ailleurs, qui augmentent le plus sûrement le nombre des artistes d'un mérite solide, je dis solide, pratique, et non pas supérieur.
Quant à ceux qui, de prime saut, s'élancent dans la carrière de ce qu'on appelle l'art pur, sans vouloir suivre la voie progressive, la seule logique et prudente, on peut les répartir en deux classes. L'une, qui n'est que trop considérable, se compose de jeunes gensquiont trop présumé de leurs propres forces, qui s'épuisent dans une lutte de tous les instants contre les difficultés de Fart et contre les atteintes de la misère dont leur famille, travaillant péniblement elle-même, ne peut les préserver. Ils vieillissent dans l'arrogante médiocrité de leur pauvre talent, à la charge du budget des beaux-arts, et à charge à eux-mêmes. Ils s'aigrissent du succès de leurs camarades plus heureux et s'obstinent, par amour-propre et par une vanité injustifiable, par paresse aussi, à demeurer dans une carrière d'où ils ne pourraient plus sortir, j'en conviens, incapables, comme ils le sont devenus, de rien faire.
Quelques-uns finissent par les portraits à 40 francs (on peut commencer par là ; finir, non), par la photographie à 20 sous au rez-de-chaussée des maisons en construction, ou par la peinture des femmes sauvages et des hercules forains.
Mais, dira-t-on, et ceux qui réussissent ?
Ceux qui réussissent? Oui, ceux-là étaient réellement appelés par une vocation supérieure; ils avaient reçu de la nature les dons qui font l'artiste. Ils ont de cruels moments à traverser; mais, justement confiants en eux-mêmes, ils persévèrent, ils « arrivent » . — Sont-ils pour cela et doivent-ils être heure ux,s'il est vrai qu'un des plus grands bonheurs de l'artiste soit de s'exprimer tout entier, de se dédoubler pour ainsi dire dans l'œuvre créée ?
Suivons-les !
En notre siècle de raffinement et de culture, tout vient leur rappeler qu'il y a un vide énorme dans leur éducation, le vide d'une première instruction générale. Ils essayent bien, après coup, de combler cette lacune par la lecture. Mais le temps leur fait défaut et plus encore les méthodes de travail intellectuel; et, en tous cas, ils ne prennent ainsi que la superficie des connaissances qui leur seraient nécessaires ; ils n'en sont pas largement et profondément imprégnés, comme ils l'eussent été, s'ils avaient eu la bonne fortune de recevoir cette instruction générale dès l'enfance.
Que résulte-t-il de cet état de choses ? une amertume, une lassitude douloureuse. Artistes par le talent, par le cœur, par l'ambition généreuse des grandes formes de l'art, mais paralysés sur un point, ils restent par cela seul au-dessous de leurs nobles aspirations. A moins d'être des hommes de génie, car le génie triomphe de tout, passe à travers tout, ils expriment incomplètement leurs conceptions, leurs pensées, leur idéal. Ils le sentent, ils savent pourquoi, ils en souffrent cruellement.
Il est donc temps de venir au secours de nos artistes, par un ensemble de dispositions favorables à leur culture intellectuelle d'une part, et d'autre part favorables à leur développement dans un milieu social sympathique.
Si nous essayons de résumer les points essentiels de l'étude que nous avons commencée, nous pouvons, je pense, considérer comme acquises désormais les trois propositions que voici :
1° L'art ne recrute qu'un très-petit nombre d'artistes dans les classes cultivées ;
2° Cette abstention, regrettable à tous égards, laisse s'égarer dans des directions étrangères à l'art bien des aptitudes naturelles et nous prive d'artistes qui feraient tourner leur instruction au bénéfice de leur école nationale ;
3° Enfin, cette situation fâcheuse ne se modifiera que si nous parvenons à vaincre à jamais le pré-
jugé des classes bourgeoises contre la profession d'artiste.
Ce troisième point indique le but que nous devons atteindre ; nous allons chercher les moyens d'y arriver. Auparavant, je voudrais prévenir un reproche que l'on peut être tenté d'adresser à ces quelques considérations. Je tiens à les défendre du soupçon de partialité en faveur des artistes lettrés et de prévention contre les vaillants artistes issus du travail manuel et, comme on dit, fils de leurs œuvres. Je sais ce qui manque trop souvent aux premiers dans l'état actuel de l'éducation artistique. Il leur manque la puissance, la force, la science de leur art, dont les autres se sont rendus maîtres par une longue pratique. Toute la question se réduit à ceci : Étant donnés deux artistes également doués de sens pittoresque ou de sens plastique, l'un lettré, l'autre non ; je dis que le premier sera mieux armé et devra tirer un parti plus large, plus élevé de l'instrument que la nature aura mis entre ses mains et que l'éducation aura perfectionné.
Il nous est maintenant bien facile de poser les termes du problème. Qu'y a-t-il à faire ? Chacun aura déjà répondu : Il faut simultanément développer l'éducation scientifique et littéraire des classes illettrées et favoriser l'éducation artistique des classes lettrées.
l'éducation de l'artjste.
L'urgence était telle pour la première partie de ce programme que, dans la mesure de son action, l'ancienne Administration des beaux-arts s'appliquait, dès 1863, à la réaliser. Quel était le but de ces cours d'histoire, d'esthétique, d'archéologie, de sciences appliquées, ouverts à cette époque à l'École des beaux-arts ? Pourquoi y fonder une riche bibliothèque ? Précisément pour éviter de faire seulement des machines à peindre et à modeler l.
Et c'est bien là, en effet, la grosse affaire ; car il ne manque point de peintres ni de sculpteurs habiles, mais bien d'artistes qui soient au-dessus de leur technique, de leur métier, d'une routine apprise, ou qui sachent voir les formes, les couleurs, l'ensemble des phénomènes extérieurs autrement qu'à la façon d'un objectif de chambre noire. Si par la réorganisation de l'École des beaux-arts, en
1. C'est dans la même pensée excellente qu'il a été fondé à la même école un atelier d'art décoratif et au conservatoire de musique une classe d'ensemble. Il est triste d'avoir à constater que dans l'un et l'autre établissement, cet enseignement supérieur — confié, ici et là, à des hommes de la plus grande valeur, M. Galland et M. Deldevez, — est également délaissé par les jeunes gens bien plus préoccupés de se familiariser avec les jongleries des concours que de devenir réellement des artistes.
100 l'éducation de u! artiste.
1863, on tendait précisément à faire des élèves quel^ que chose de plus que des instruments, c'est-à-dire des hommesqui eussent l'esprit ouvert sur toutes les formes de l'intelligence humaine, il reste néanmoins beaucoup à faire encore en ce sens. C'est de plus loin, de plus haut, qu'il faut agir, et dès l'enfance. Il nous reste surtout, provisoirement au moins, à puiser de nouvelles recrues pour Part parmi les hommes habitués dès leur première jeunesse et par les bienfaits de l'éducation aux fécondes spéculations de l'esprit
Pour nous, qui n'avons mission de rien organiser, nous devons calculer à lointaine échéance. Or, c'est, en effet, de longue main qu'il faut préparer le libre avènement dans le domaine de l'art de ceux qu'on est convenu de nommer des « fils de famille » . Nous pensons en ce moment aux générations d'artistes qui se produiront dans dix ou quinze ans d'ici, bien plutôt qu'à celles qui entrent dès aujourd'hui dans la carrière.
Il faudrait ce temps-là peut-être, — qu'importe? dix ans sont bientôt passés, — pour que le préjugé dont nous nous plaignons cédât à un ensemble de mesures conduisant à ce résultat, le seul efficace et fécond lui-même en bien d'autres précieux résultats :
Généraliser l'enseignement sérieux du dessin, le rendre obligatoire dans tous les établissements
d'éducation qui relèvent de l'État et des municipalités, de telle sorte que tout homme, à un moment donné, sût dessiner comme il sait écrire.
On a longtemps considéré le dessin dans l'éducation comme une élégante superfluité, et pourtant, en France, depuis bien des années déjà, on l'a fait entrer dans les conditions d'examen pour les grandes écoles de l'État. Je ne veux pas en ce moment examiner si les concurrents savent réellement dessiner. Il me suffit que le principe soit consacré. On a reconnu qu'un ingénieur, qu'un bon officier devaient en mille circonstances recourir à ce moyen graphique plus rapide, plus clair et plus précis, très-souvent, que la parole et l'écriture.
Eh t bien, cette conviction n'est pas entrée assez profondément encore dans tous les esprits. Le temps accordé à renseignement du dessin dans les maisons d'éducation où il a pénétré est d'une insuffisance dérisoire, Je ne dis pas pour créer des dessinateurs savants, il n'est pas question de cela, mais seulement pour donner aux élèves le manie ment facile de la plume et du crayon \
M.Guillaume, l'éminent statuaire qui a dirigé avec une si haute intelligence (mais non en toute liberté; notre École des beaux-arts, était en 1865 vice-président du jury d'une exposition des écoles de dessin
i. Voir la note de la page 87.
de France. Il prononça à cette occasion un discours très remarquable publié par le Moniteur (13 décembre 1865) où je trouve le paragraphe suivant.
« Lejury, disait-il, s'est arrêté d'abord aux lycées impériaux et aux collèges, où le dessin est enseigné à raison de deux heures par semaine. Leurs meilleures productions sont des travaux graphiques faits en vue de l'admission aux écoles de l'État. Le dessin de la figure, un peu dédaigné dans les classes de mathématiques, à titre d'art d'agrément, est faible chez tous les élèves, parce qu'on y consacre trop peu de temps et que rien ne relie cet exercice aux autres études. Que les élèves-maîtres des écoles normales primaires, appelés à reporter dans les campagnes des notions exactes et des moyens pratiques, puissent se borner à la copie des machines et à des relevés de topographie et d'architecture, cela se comprend. Mais ne serait-il pas désirable que des jeunes gens qui seront appelés quelque jour dans le monde à juger des arts et à les encourager fussent mieux préparés à le bien faire? Et l'on se demande pourquoi des idées générales sur l'art ne sont pas encore exposées là où l'enseignement littéraire, philosophique et scientifique prépare si heureusement les esprits à les recevoir. »
Ainsi dans les établissements les plus favorisés, dans les lycées et collèges, le temps consacré à
renseignement du dessin n'est que de deux heures par semaine. Dans beaucoup d'entre eux il n'est que d'une heure, ce qui, déduction faite des leçons manquées par suite de congés, vacances, compositions des prix, indispositions du professeur, réduit la durée totale de l'étude du dessin à quarante heures environ par an.
Pourquoi les programmes universitaires ont-ils fait de tout temps la part si étroite à cette étude ? C'est en effet, comme l'a dit fort bien M. Guillaume, c'est que jusqu'ici on n'a voulu voir dans le dessin qu'un art d'agrément.
Pouvait-il en être autrement ? Les hommes distingués qui ont à différentes époques révisé les programmes se rappelaient l'inutilité absolue de leurs jeunes efforts. Maîtres à leur tour de la direction à donner aux études, ils ont dû nécessairement considérer le temps passé dans les classes de dessin comme du temps perdu pour l'avenir. En hommes sages et soucieux des intérêts confiés à leurs soins, ils ont veillé avec sollicitude à diminuer autant que possible cette perte de temps. Ils n'ont accordé à l'enseignement du dessin que l'importance et la durée d'une distraction aux autres travaux. Us en ont fait un supplément un peu plus sérieux aux heures de récréation. Si quelque chose doit nous surprendre,étant donné ce raisonnement, c'est qu'on ait même conservé le cadre et la trace de cet ensei-
JOi l'éducation de l'artiste.
gnement, c'est qu'on ait songé à introduire le dessin dans les programmes d'admission aux grandes écoles. Ce dernier fait nous prouve cependant que le juste sentiment de ce que pourrait être le dessin n'a jamais été perdu complètement en France. En dépit des pauvres résultats obtenus, on sentait que l'habileté à manier le crayon ou la plume, à fixer rapidement au passage des formes rapidement entrevues, pouvait être d'un grand secours dans la pratique quotidienne de la vie. Avec un tel pressentiment des ressources du dessin, on n'a jamais voulu le rayer des programmes uni versitaires. D'autre part, en présence de la futilité du résultat, on ne pouvait le prendre au sérieux plus qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour.
Gomment nous étonner en conséquence, que les jeunes gens qui dans les lycées, collèges et pensionnats, n'ont vu de l'art que les éléments les plus arides et n'ont tiré aucun profit de leurs minces efforts, s'opposent plus tard à la vocation artistique de leurs propres enfants ? Il entre dans leur opposition de parti pris une grande part de cette sollicitude mal éclairée dont j'ai parlé ; mais il y entre aussi un peu de cette faiblesse jalouse qui nous porte à refuser à ceux qui nous avoisinent, qui nous touchent même, et du plus près, par le sang, à leur refuser, dis-je, le génie que nous-mêmes nous n'avons point.
Si, au contraire, l'enseignement du dessin dans les établissements universitaires était organisé sur une large échelle et d'une façon sérieuse, si par suite (car toutes les autres maisons d'éducation suivraient l'exemple) tout le monde savait plus ou moins dessiner, chacun serait en état de juger des aptitudes spéciales de ses enfants et même — résultat infiniment précieux — • en état de commencer dès l'enfance leur éducation pittoresque, de leur abréger la moitié des exercices nécessaires, tout au moins de rendre leurs premiers efforts intelligents et profitables. Et c'est là, au fond, le grand point des débuts : être bien enseigné.
« Chardin, écrit Diderot dans son compte rendu du Salon de 1765, Chardin semblait douter qu'il y eût une éducation plus longue et plus pénible que celle du peintre, sans en excepter celle du médecin, du jurisconsulte ou .du docteur en Sorbonne. « On « nous met, disait-il, à l'âge de sept ou huit ans le « porte-crayon à la main. Nous commençons à « dessiner , d'après l'exemple , des yeux , des « bouches, des nez, des oreilles, ensuite des pieds, « des mains. Nous avonseu longtemps le dos courbé « sur le portefeuille, lorsqu'on nous place devant « Y Hercule ou le Torse; et vous n'avez pas été « témoin des larmes que ce Saty re, ce Gladiateur, « cette Vénus de Mcdicis, cet Antinous ont fait « couler. Soyez sûrs que ces chefs-d'œuvre des ar-
(( tistes grecs n'exciteraient plus la jalousie des « maîtres, s'ils avaient été livrés au dépit des élèves. « Après avoir séché des journées et passé des nuits « à la lampe,devant la nature immobile et inanimée, « on nous présente la nature vivante, et tout à coup « le travailde toutes les années précédentes semble « se réduire à rien : on ne fut pas plus emprunté « la première fois qu'on prit le crayon. Il faut « apprendre à l'œil à regarder la nature, et combien « ne Font jamais vue etne la verront jamais ! C'est « le supplice de notre vie ! »
Nous ne demandons point qu'on soumette toute la jeunesse française aune si rude assiduité qui constitue, je ne saurais trop y insister, une partie seulement de l'éducation de l'artiste. Mais nous répéterons énergiquement que, de toute nécessité, il faut que le dessin occupe dans l'ensemble des études la place que les arts et les industries qui se servent du dessin occupent dans l'activité et dans la production sociale.
Cet accroissement d'éducation serait d'ailleurs en conformité d'esprit avec les tendances modernes à cet égard. En faisant une grande part à l'enseignement du dessin, on agirait dans la même intention qui a inspiré l'enseignement des mathématiques, des sciences et des langues vivantes. Ce serait concourir au même but généreux et prévoyant qui se réduit à préparer l'essor de l'intelligence dans toutes
les directions , en abattant les murailles autour d'elle, en lui montrant la perspective du plus large développement, en mettant à sa portée les éléments parmi lesquels elle est appelée à choisir et plus tard à se spécialiser en s'étendant.
Prévoyance nécessaire ! et qu'il faut compléter par l'enseignement du dessin, par des notions d'art générales, par l'histoire des grandes époques, par la biographie des artistes, par la vue et le commentaire des monuments d'art (plâtres et estampes). En effet, si l'Université de France est destinée à alimenter d'hommes distingués la magistrature, le barreau, le corps médical, les lettres, etc., elle est aussi la pépinière où se recrutent l'armée, les sciences et l'industrie. Or dans les mille professions industrielles, dans la plupart des sciences (dans l'armée, je l'ai: déjà dit), la connaissance du dessin est matériellement indispensable; dans nombre de circonstances de la vie quotidienne, elle est pour tous de la plus grande utilité.
Et pour revenir à l'objet direct de cette étude, il en serait de cette science du dessin possédée par chacun comme de toute acquisition de l'esprit : le public plus instruit serait meilleur juge des choses d'art, y apporterait un intérêt plus vif et mieux motivé. Les enfants, particulièrement doués, révéleraient plus tôt leurs aptitudes, tout en poursuivant les études fondamentales, si importantes. Enfin leur
vocation n'échouerait plus contre d'absurdes préjugés.
Ne traitant, en ce moment, cette question de renseignement dans ses rapports avec l'art qu'au point de vue de l'éducation générale, nous ne pouvons solliciter — et j'y insiste — que la vulgarisation des notions d'art élémentaires, d'ensemble, mais nettes, précises et pratiques.
De l'étude des vastes programmes universitaires, chaque intelligence retire un fruit spécial et qui lui est propre, parce que chaque intelligence y rencontre un rameau qui lui est sympathique et vers lequel elle fait converger tous les autres. Ainsi le futur archéologue,le futur géographe,le futur historien, le futur avocat, l'artiste futur ne lisent pas, dès le collège, Homère avec le même esprit. Chacun y recueille d'instinct et emmagasine les fruits qui touchent de plus près à l'étude latente qui se fait en lui.
Quant à l'artiste, l'éducation classique qui développe si particulièrement les facultés d'imagination ne peut profiter à nul autre plus qu'à lui. Tous les éléments des études qu'on appelait autrefois de ce beau nom : les Humanités, doivent entrer un jour
dans ce que j'appellerai l'éducation idéale du peintre et du statuaire.
Si je me suis arrêté de préférence aux établissements d'instruction du second degré, c'est que par la force des choses ces précieux éléments pénètrent de plus en plus dans l'enseignement populaire , c'est-à-dire dans les classes qui, en raison de leur condition laborieuse, donnent nécessairement un but pratique et immédiatement utile à leurs moindres efforts. Le mouvement a été donné en ce sens aux écoles primaires. Il ne s'arrêtera plus.
A cette heure donc où l'on cherche avec tant de sagesse, de justice et de prévoyance à élever le niveau de l'instruction populaire, n'est-il pas de la plus haute importance que de plus en plus les esprits, dans les classes moyennes et aisées, approchent par l'éducation de ce complet développement qui constitue vraiment l'homme ?
Et je n'exagère rien en disant qu'il y a urgence pressante. Je ne veux pas poser ici des questions de castes, mettre en jeu les prééminences de classes pour imposer aux privilégiés de la fortune cette nécessité d'une vaste et forte éducation générale et particulièrement en ce qui touche aux arts et à l'industrie. Mais en dépit des effroyables convulsions dont la France vient d'être victime, et précisément à cause de cela, qu'il me soit permis de rappeler qu'en un pays comme le nôtre, où la démo-
cratie cherche à s'élever chaque jour davantage, il ne saurait y avoir désormais d'autres supériorités que celles de l'activité et du mérite personnels. C'est à cette très-juste et très-noble fatalité que tous les hommes en possession des grandes ressources financières doivent répondre par un vaste développement d'éducation.
Et voilà qui frappe tous les yeux. Je causais de ces choses, en 1869, au moment de l'exposition des écoles de dessin, avec un grand fabricant, homme distingué, fin observateur,et il me disait :« Avez-vous remarqué que, à une ou deux exceptions près, les lycées ont fait défaut à notre exposition ? Avez-vous remarqué que les jeunes gens les plus ardents, les plus habiles dans nos concours sortent des écoles populaires ? Concluez : — C'est à ces enfants de troupe de l'armée industrielle qu'appartient l'avenir des industries d'art. Forcément, ils en seront un jour les généraux. » Cela revient à dire que, si les intéressés n'y remédient en payant de leur personne, ces industries changeront de mains inévitablement. Elles iront aux plus capables. Tant pis pour ceux qui auront perdu la partie ! Ils l'auront bien voulu.
Si l'éducation spéciale des classes lettrées ne devait fournir qu'une arme pour la défense de situations transmises par droit de naissance, le résultat ne serait pas à dédaigner de la part des
intéressés. Mais plaçons-nous au-dessus de cet intérêt trop individuel, négligeons le moyen de défense, considérons la solution proposée d'un point de vue plus élevé, celui de l'intérêt général.
Eh ! bien, je répète que s'il est bon, s'il est juste que l'effort des classes populaires soit récompensé, — j'entends l'effort honnête, loyal, par le travail, par les acquisitions de l'intelligence, — il faut souhaiter aussi que la société mette en œuvre toutes ses forces et par conséquent les forces de ceux de ses membres à qui la fortune apporte dès le berceau le plus d'éléments d'accroissement intellectuel. A qui profitera en somme cette généreuse émulation? A la communauté tout entière.
Faut-il invoquer en faveur du même principe un dernier argument, moins noble peut-être, mais non moins puissant ? Pouvons-nous faire appel au dilettantisme, à l'appât des jouissances personnelles les plus délicates ? N'est-il pas vrai que plus un esprit est ouvert et préparé aux émotions de l'intelligence, que plus il se sent vivre de la vie morale, mentale, plus il a en réserve de félicités imprévues ? La plus grande activité vitale n'est-elle pas une des sources les moins tarissables du bonheur ? Or, quel est le plus sûr moyen de se rendre accessible à ces émotions intellectuelles que nous offre le spectacle du monde? Il n'en est pas de meilleur assurément que de se mettre en état de
comprendre tous les phénomènes qui se produisent sous nos yeux.
Mais il y a une contre-partie à cette nécessité où nous nous trouvons de donner aux classes moyennes, aisées, cultivées, la base puissante d'un vaste ensemble de connaissances dirigées vers Part et les industries d'art comme complément à l'éducation littéraire et scientifique. C'est la nécessité non moins pressante qui sollicite l'artiste et l'industriel d'élargir le cercle de leurs préoccupations spéciales par l'exercice des facultés de comparaison,que donne seule la possession des sciences et des lettres.
Par le bienfait de cette instruction générale, nos artistes, notamment, ne tomberaient point dans le défaut de la plupart des artistes contemporains qui ne comprennent pas assez que Fart touche à toutes choses, qu'il ne peut devenir original et vivant que s'il exprime par les moyens qui lui sont propres la civilisation contemporaine, ses mœurs, ses idées, ses progrès, ses acquisitions dans le monde physique et dans le monde moral, ses découvertes scientifiques, ses interprétations chaque jour plus sûres des faits dans le domaine de l'histoire et de la religion.
Ils recevraient de ce fait l'habitude de généraliser, et, loin d'isoler l'art de toutes les autres manifestations intellectuelles et d'en faire une
chose toute de pratique,comme c'est leur tendance, ils auraient une juste notion de leur rôle, qui est en somme de fixer pour les yeux des races futures l'ondoyant, le'fugitif, le fluide de l'âme moderne, en même temps que les certitudes de l'esprit de C3 temps.
La largeur des aperçus que leur apporterait l'étude de l'histoire et des lettres classiques, le frottement avec des conceptions différant de l'art ou plutôt parallèles à l'art, qui résulterait de l'étude des sciences naturelles et des sciences mathématiques : chimie, physique, archéologie, ethnographie, géologie (la géologie qui éviterait tant d'absurdités de composition aux peintres d'histoire et de paysage historique), — l'habitude de comparer, de raisonner, de juger, de régler leurs impressions purement instinctives ; — toutes ces facultés^ qui résultent d'une saine et complète gymnastique mentale apprendraient aux artistes ce qu'ils paraissent communément ignorer : c'est que l'art, même pour eux, ne saurait être tout en ce monde, et qu'il ne peut se séparer sans danger des autres manifestations intellectuelles comme cela se fait en France depuis Louis David (à part quelques exceptions : Géricault, Eugène Delacroix, Rude, Garpeaux, M. Gustave Moreau).
On les verrait alors — suis-je trop sévère ? — un peu moins vaniteux, moins enfants gâtés. Dé-
pouillés de leur esprit exclusif et d'isolement, ils reprendraient quelque considération pour ce qu'ils appellent « les bourgeois » , ces bourgeois dont ils vivent, pour celui-là même qui ne maniant ni la brosse ni l'ébauchoir, quelque modeste que soit la sphère de son activité, n'en travaille pas moins cependant au progrès, au bien-être général, s'il applique son intelligence à satisfaire quelqu'un des besoins de son temps. Ils se diraient alors que tout homme qui a le privilège de traduire ses émotions et ses pensées par le moyen de l'art doit non pas s'enorgueillir de ce privilège, mais tâcher d'en user tout simplement et selon sa mission, pour augmenter la somme des jouissances esthétiques entrées dans l'humanité par les arts du dessin.
En demandant plus d'instruction pour les artistes et en souhaitant avec instance que les classes lettrées fournissent leur contingent normal à la carrière des arts, je n'ambitionne pas, on le voit, une médiocre conquête. Qu'il me soit donc permis d'aller jusqu'au bout de ma pensée. Le seul prix de ces sortes d'enquêtes individuelles sur l'état moral d'une classe tient à l'absolue sincérité de l'écrivain.
Eh! bien,on ne saurait le regretter trop vivement, les artistes de nos jours semblent enfermés et comme murés dans un certain milieu spécial,
étroit, de conceptions et de réflexions. Uniquement appliqués à la pratique de leur métier, ils semblent ne rien considérer au delà des techniques de leurs arts. Toute vue d'ensemble, tout rapprochement ou rapport entre les divers modes d'activité intellectuelle leur échappent. Plus l'artiste avance en âge, plus son horizon se rétrécit. Il ne se renouvelle point et tourne sur lui-même dans un cercle de plus en plus restreint. S'il a le talent d'un maître, il souffre cruellement de cette immobilité. S'il n'en a que les aspirations, il souffre plus cruellement encore de ne pouvoir les fixer, les préciser, les formuler, leur faire prendre corps pour le public.
Supposez, au contraire, qu'il ait à son service toutes les ressources, toutes les richesses d'une instruction forte et très-variée, ses œuvres auront une sérénité, une aisance, une fécondité, une souplesse, un renouvellement incessant de production, une largeur de souffle, une grandeur de conception incomparable et facilement réalisée.
Les vœux que nous exprimons ici sont-ils excessifs? Est-il chimérique de désirer plus d'instruction chez les artistes, et pour réaliser ce vœu, une éducation spéciale plus complète chez les jeunes gens qui prétendent suivre la carrière des arts ?
Et quoi! non-seulement les administrations de l'État, mais les administrations particulières ellesmêmes exigent aujourd'hui, de leurs plus modestes
expéditionnaires, les diplômes de bachelier ès lettres et ès-sciences comme certificats de capacité. Il faudra savoir ou être censé savoir, grec, latin, histoire, sciences, langues vivantes, avoir étudié tout cela au moins pour aligner des chiffres à cœur de jour, copier des lettres, occuper l'emploi de commis d'ordre, dresser une police d'assurances, tous métiers de manœuvre en somme ; et les hommes qui font profession de nous retracer, à titre décoratif ou autrement, les merveilles du monde physique, les grands événements de l'histoire, les sublimes conceptions de la religion, les chants et les légendes des grands poètes nationaux, n'ont jamais vécu par l'esprit avec les idées, avec les héros, qu'ils entreprennent de représenter. Ils vivent isolés d'esprit, de pensée, de culture, d'habitudes intellectuelles, absolument isolés du monde moderne qu'ils doivent transmettre à la postérité par son caractère extérieur ! N'est-ce pas un phénomène étrange, une bizarre contradiction, un injustifiable dédain des conditions élémentaires que nécessite le strict exercice de leur fonction sociale ! Non, nos désirs ne sont pas excessifs ; il nny a pas là de vaines exigences. Je signale un vide, une lacune, une plaie. Le remède n'est que dans le développement, dans l'application à tous de l'éducation artistique.
Nous ne visons pas à préparer des générations
l'éducation de l'artiste. y 7
purement artistes ; mais il nous paraîtrait excellent, il est devenu essentiel que la jeunesse sorte des lycées et des collèges, des plus modestes écoles même, préparée pour toutes les professions où la pratique du dessin est nécessaire. (Ajoutons, mais seulement entre parenthèses, que développer le goût des arts chez un peuple, c'est le moraliser en donnant à chacun le moyen de remplir les heures vides de la vie. C'est donc en somme atteindre un double but. On l'a bien compris, lorsqu'on a favorisé les sociétés d'orphéons et introduit dans l'éducation la méthode d'enseignement choral qui porte lé nom de Ghevé.Les dilettantes peuvent en sourire, les hommes politiques et les philosophes non pas. Si la musique pourtant suffit à occuper d'une façon honnête et agréable les loisirs des existences laborieuses, elle n'offre dans l'usage quotidien de la vie aucune des ressources d'application et de pratique que donne le dessin.)
Dira-t-on que si tout le monde savait dessiner, la carrière des arts, déjà chargée de médiocrités, serait encore plus encombrée? L'objection mérite qu'on s'y arrête. J'ai hâte de dire pourtant qu'elle me paraît spécieuse, rien de plus. Si elle était fondée, si elle était juste, je concevrais que la perspective d'un semblable résultat fit reculer les plus déterminés. Mais j'ai la conviction profonde, au contraire, que le moyen proposé écarterait radica-
lement et à jamais des sentiers de l'art la plèbe des médiocrités.
De moins en moins les vaniteux et les paresseux tenteraient d'entrer dans cette voie qui leur paraît toute souriante. Ils se seraient dès l'école piqué les doigts aux broussailles et aux ronces épineuses des débuts. Cette funeste illusion qu'il suffit de ne rien faire pour être un homme de génie serait étouffée dans l'œuf. Précieux, admirable résultat ! car tant de gens ne « font de l'art » , comme ils disent, que parce que cela consistait dans leurs rêves de jeunesse à fumer des cigarettes, à porter une vareuse rouge et un chapeau mou, à organiser des « scies d'atelier, » à pérorer dans les brasseries, à dormir au soleil l'été, l'hiver au coin d'un poêle.
Dès qu'ils seront pénétrés de ceci qu'il faut travailler là comme partout et peut-être plus que partout, ils ne songeront plus à faire de l'art. L'art sera une profession perdue pour les paresseux. Ils en seront d'avance dégoûtés, comme ils le sont de tout travail.
Lorsque tout le monde saura dessiner, tout le monde arrivera facilement, avec un peu de goût et d'expérience, à juger par soi-même le mérite des œuvres d'art, et les œuvres sans mérite ne trouveront plus d'acquéreurs. Bon moyen pour décourar ger la médiocrité parasite.
Lorsque tout le monde saura dessiner, il ne suffira plus de savoir crayonner tant bien que mal et gâcher quelques couleurs, pour usurper le beau titre d'artiste.
Lorsque tout le monde saura dessiner, ne seront alors véritablement artistes et réputés tels que les hommes d'un talent supérieur, ceux qui auront trouvé une forme, une expression originale pour exprimer des idées plastiques ou pittoresques dégagées de la banalité moyenne. Sur ce point, il en est du dessin comme de la musique. Si tous les pianistes de France (et Dieu sait qu'ils sont nombreux !) connaissaient les principes bien simples de l'harmonie, il n'y aurait point tant de prétendus compositeurs sans idées et sans autre supériorité ,que cette connaissance de l'harmonie qui leur permet d'écrire de la musique à peu près selon les règles, il est vrai, mais banale,vaine,dénuée de caractère et d'inspiration. En généralisant renseignement du dessin, on obtiendra h coup sûr le même résultat; loin d'augmenter le nombre des artistes médiocres, infailliblement on le restreindra.
Ceux qui auront résisté à la série des épreuves préparatoires, qui se seront nourris d'une vaste instruction générale, qui auront franchi les premières difficultés de l'art et qui persisteront, bien convaincus qu'ils s'adressent désormais à un public éclairé et par suite sévère, ceux-là seront les forts,
les résolus, les vaillants, ceux qui auront vraiment la vocation, qui auront quelque chose à dire, les maîtres de l'avenir.
Ceux qui n'auront pas en eux les mêmes éléments de supériorité absolue se répartiront sans rougir, au gré de leur talent, dans les professions qui exigent le goût, l'invention décorative, le sens de l'appropriation des formes à leur usage, l'habileté de main, la spontanéité de l'imagination. De la sorte, les industries d'art bénéficieront des efforts aujourd'hui mal appliqués à l'art de musée ou d'exposition et par elles fort bien utilisées.
Tel artiste, en effet, est né avec le génie de l'ornement et passera maître dans les arts décoratifs, qui échoue misérablement à vouloir composer une grande œuvre peinte ou sculptée. C'est qu'il y a dans l'art les manifestations vivantes, parlantes pour ainsi dire, celles qui emploient l'alphabet des formes extérieures pour exprimer une émotion de l'ordre moral : héroïque, naïve, touchante, passionnée, etc.; et il y a aussi les manifestations muettes qui se jouent aux combinaisons de la forme et de la couleur pour le plaisir des yeux. Ces dernières ne sauraient éveiller le même genre de sensations, ni faire vibrer les mêmes cordes dans l'âme humaine.
Mais toutes, bien que s'adressant à des ordres de sensibilité différents, partent du même principe :
le sentiment de la beauté ou l'interprétation de la nature.
Je m'arrête. — L'objet de cette étude était l'éducation de l'artiste et du public d'art. Ce n'était pas ici le lieu de tracer des programmes ni de formuler des recettes. Je n'ai même pas appelé l'attention sur la lacune capitale de notre enseignement spécial, je veux dire le manque absolu de professeurs. Conçoit-on qu'il n'existe pas d'école normale de professorat pour le dessin î Mais passons : j'avais simplement à constater une situation. Je l'ai fait.
Si j'osais me permettre une image, je dirais : Le cerveau,l'organisme complet de l'enfant est comme un clavier devant lequel sont posées, lâches et distendues, les cordes de l'échelle musicale. L'éducation, chez les peuples civilisés, n'a d'autre objet que de donner le tour de clef de l'accordeur à toutes ces cordes sans exception, de les monter au ton propice pour qu'elles puissent vibrer et vibrer juste au contact de la vie, au choc des innombrables émotions que nous réserve le spectacle du monde.
Le moindre résultat qu'on puisse attendre de cette lente opération, c'est de doter la jeune âme d'une masse de sensations bienfaisantes, de lui donner la pondération, l'équilibre, l'harmonie. Si elle a été douée de génie, elle possédera un instru-
ment tout préparé, à l'aide duquel elle pourra donner une forme définitive et complète à ses émotions supérieures. Dans l'ordre qui nous occupe, nous lui devrons Partiste. A défaut de génie, nous lui devrons Fhomme de goût, c'est-à-dire le public d'art.
Eh ! bien, notre éducation ne tend pas au niveau des autres les cordes spéciales de l'art. C'est à quoi il nous faut remédier. Gomment ? — Ah ! si nous avions le génie d'initiative propre aux Anglais et aux Américains, il y a longtemps déjà que par l'effort des particuliers un établissement type d'éducation artistique fonctionnerait à Paris.
La chose a été tentée et n'a même pu recevoir un commencement d'exécution. C'est donc encore à l'État que nous sommes forcés de nous adresser *.
1. Depuis que ces lignes ont été écrites(1872),il s'est produit un fait important qui nous permet les plus grandes espérances. Je parle de la constitution nouvelle, sur les bases les plus solides, de l'Union centrale des beaux-arts appliqués à l'industrie.
Sous sa forme primitive, cette institution n'a pu réaliser tous ses projets, appliquer tous les principes qu'elle a eu le mérite de formuler. Aujourd'hui elle est en mesure d'agir.Parallèlement à l'Etat, concurremment ave: lui, elle a déjà fait beaucoup, elle peut faire encore plus, désormais elle le doit.
L'idée d'un collège des beaux-arts appliqués lui appartient. Elle n'a pu lui faire porter ses fruits. Elle le pourra maintenant si elle sait conduire les choses comme toutes choses humaines doivent être conduites, avec prudence, persévérance et décision,
Au début de cette étude j'ai formulé les deux propositions suivantes :
Sans éducation générale il n'y a pas d'artiste supérieur. Sans éducation d'art, l'homme, fût-il supérieur dans un tout autre ordre, est à chaque pas entravé et forcé de se reconnaître incomplet.
Demandons en conséquence, ne nous lassons pas de demander qu'il soit ouvert à l'homme, dès la première jeunesse, un jour nouveau et jusqu'ici fermé sur les arts du dessin.
Lorsqu'on aura fait la part de l'art dans l'enseignement, à tous ses degrés, du plus élevé au plus humble, des universités aux écoles primaires, nous aurons préparé à l'artiste futur les moyens de révélation sur lui-même ; il pourra dès lors reconnaître et manifester sa vocation à temps. Nous aurons mis de notre côté toutes les chances humaines de faire des artistes supérieurs.
Mais en outre, par cette vaste organisation de l'enseignement du dessin et de l'histoire de l'art, nous aurons préparé à nos artistes un public éclairé, sensible aux nuances, aux expressions les plus hautes comme les plus subtiles des hommes de génie..., s'il en vient parmi nous.
Espérer davantage, faire plus ne nous est pas permis, le génie, lui, se dérobant aux calculs de l'humanité.
L'heure est propice. La crise que l'Europe traverse depuis dix ans exige que chacun se replie sur lui-même et s'interroge. On attend de toutes parts des audaces salutaires, on les sollicite, elles seront les bienvenues. Eh ! bien, puisque le cosmopolitisme tend à étouffer l'originalité individuelle des nations artistes \ fondons l'art nouveau sur les revendications du génie national;— au faux principe de l'unité d'écoles, substituons le principe régénérateur de l'union des écoles ; —puisque la tradition sortie de son rôle légitime, qui est simplement éducateur, a tué la spontanéité, la sincérité de nos artistes, revenons hardiment au simple et au vrai. L'art pour l'élite a creusé une séparation profonde entre l'art et les foules, que Part devienne la plus noble forme d'appel au peuple !
11 reprendra ainsi la place qui lui est due dans l'estime de tous, et par suite dans l'activité générale des sociétés. C'est sa vie même désormais qui sera déterminée par l'énergie de son action sociale; or cette action est étroitement soumise aux condi*
tions que nous avons énumérées, assises fondamentales d'un renouvellement par le nationalisme.
Ouvrons donc une enquête sur l'état actuel de l'art en Europe et en particulier de l'art français. Pour la faire équitable et complète nous Fétudierons dans ses manifestations les plus diverses et dans sa production depuis dix ans.
Quand il est constaté qu'un écrivain sait sa langue, quand les grandeurs ou simplement les dextérités de son style nous sont familières, nous nous arrêtons dès lors aux idées qu'il exprime bien plutôt qu'à la façon dont il les exprime. Sans doute les pages d'éloquence, les souplesses, les tours ingénieux, l'harmonie du langage, la conduite savante de la phrase,sa vibration, le choix heureux du mot, la propriété du verbe exercent toujours leur séduction délicate sur les esprits lettrés ; mais ce plaisir de dilettante s'émousse vite, lorsque nous nous apercevons que le tissu du style,si richement brodé qu'il soit, voile les incertitudes d'une conception vague et parfois le néant de la pensée.
Or, il est constant aujourd'hui que la généralité des peintres de l'école française possède suffisamment ses moyens d'expression, je veux dire le dessin et la technique de la peinture. Ce qu'on appelle le talent déborde des ateliers et court les rues. L'heure est donc opportune pour considérer les
œuvres de nos artistes non plus avec les yeux d'une critique pédante corrigeant un devoir de rhétorique, mais pour les juger dans leur esprit, dans leur signification, dans leurs rapports, c'est-à-dire dans leur accord ou leur désaccord avec les mœurs, avec les tendances, les aspirations et les courants d'idées du temps présent. C'est ce que nous allons faire en étudiant les rapports des différents genres avec les besoins intellectuels de la société moderne et ne prenant dans chaque genre que les exemples essentiels.
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