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LA MORALE SCIENTIFIQUE ET LES" FAITS DE CONSCIENCE

La conscience n'est donc ni un sens moral inné, ni un sens moral acquis. Nous n'avons pas tous la même intuition du devoir à accomplir, du bien à réaliser. D'autre part, la diversité des jugements et de nos sentiments moraux ne s'explique pas en dernière analyse par l'influence exclusive de ï hérédité, et de Véducatîon. Il y a sans doute quelque chose d'inné dans la conscience morale, et l'hérédité et l'éducation expliquent en partie sa formation ou sa déformation. Mais la question de Vorigine et de la nature de la conscience morale demeure inexpliquée dans son fond, tant qu'on ne fait appel, pour la résoudre, qu'à des éléments aussi subjectifs.

C'est pourquoi d'éminents, mais téméraires sociologues, ont cherché ailleurs une so-

lution au problème de la conscience, et visé à fonder une morale scientifique, aussi méthodique et objective que les sciences naturelles. Nous allons voû* comment ils s'y sont pris, nous réservant de dire ce qu'il faut penser, pour le bonheur ou le malheur de l'humanité, dune pareille tentative.

La morale sociologique.

On remarquera d'abord la tendance qu'ont tous les philosophes modernes, désireux de résoudre le problème moral, à fonder la conscience mdividuelle sur un instinct social, et au besoin à la supprimer au profit de la conscience collective. Je pai'le évidemment ici des moralistes dont la pensée s'est affranchie de toute influence traditionnelle, et dogmatique, et prétend ne relever que de la pure science. Décidément le vent est à la morale sociale. Même ceux qui croient à l'existence et à la valeur de la conscience individuelle, comme les partisans du sens moral inné ou acquis, la font dépendre uniquement dun instinct social, ou de be-

soins sociaux, de telle sorte que l'homme, à l'ëtat isole, échapperait, selon eux, à la loi morale, et que, dans l'état actuel de la société, les hommes, tous les hommes sans exception, n'auraient que des devoirs sociaux. Dans ces conditions, il était à prévoir que tôt ou tard une morale purement sociale chercherait à s'' établir scientifiquement, et à s'imposer au mépris et au détriment "de la morale individuelle. C est ce qui est arrivé, et les idées maîtresses de cette morale ont eu; et ont actuellement une influence si pernî^ cieuse sur l'esprit public et sur les mœurs, que je m'en voudrais de ne point attirer sur elle l'attention des jeunes, et les mettre en gai^de contre certaines de ses séductions. Les partisans de la morale scientifique, ou sociologique, ne nient pas que les faits de conscience se présentent à nous sous le double aspect que nous avons dit, comme obligatoires et désirables. Ils admettent au contraire que Bien et Devoir sont les deux caractéristiques de la réalité morale. Mais ils expliquent cela à leur façon. « En inteiTOgeant la conscience morale contemporaine, écrit l'un d'eux, on peut se mettre d'accord sur les points suivants: a) jamais, en fait,

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la qualification de moral n'a été appliquée à un acte qui n'a pour objet que l'intërêt de l'individu; b) si l'individu que je suis ne constitue pas une fin ayant par elle-même im caractère moral, il en est nécessairement de même des individus qui sont mes sembla-i blés; c) d'oii l'on conclura que. s'il y a une morale, elle ne peut avoir pour objectif que le groupe formé par la pluralité d'individus associés, c'est-à-dire la Société (1). La morale commence donc là où commence 1 attachement à un groupe quel qu'il soit, parce que c'est là seulement que le dévouement et le désintéressement prennent un sens.

La société est une chose bonne, désirable, pour l'individu qui ne peut la nier sans se nier lui-même. Elle est en même temps une autorité morale qui, en se communiquant à certains préceptes de conduite qui lui tiennent particulièrement à cœur, leur confère un caractère obligatoire.

Voilà réduite à ses éléments essentiels, la théorie de la morale scientifique ou sociologique. D'après cette théorie, c^est de la société et non du moi que dépend la morale.

1. DuRKEiM : La détermination du fait moral; Bullet. de la société fraîiçaise de Philos., avril 190G.

En d'autres termes, il n'y a pas d'autre morale que la morale sociale. La morale intériem^e disparaît au profit de la morale extérieure. L'autorité sociale est le dernier mot de l'activité morale individuelle et sociale.

La morale sociologique n'est ni inorale, ni scientifique.

Ce qu'il y a d'étrange dans cette théorie, c'est que, construite au nom de la science, elle est on ne peut plus anti-scientifique.

D'abord comment oser assimiler la science morale aux sciences de la nature? Le premier point d'orientation de la morale sociologique consiste, en effet, en ce que les phénomènes sociaux doivent être « détachés des sujets conscients qui se les représentent » et « qu'il faut les étudier du dehors, comme des choses extérieures ». Ils sont, en effet, « des manières d'agir... qui existent en dehors des consciences individuelles » et qui « n ont pas l'individu pour substra- >^ tum, mais la société » (1). Or, puisque,

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