DuRKEiM : Règles âe la méthode, p. fi
70 l'éducation de la conscience .'Il
» dans les sciences du inonde physique, le subjectivisme et ranthroponiorphisme ont j été écartés pour le plus grand progrès de ces sciences, il faut également bannir tout subjectivisme et tout anlhropcmorphîsme des recherches faites sur les hommes sociaux.
Quel sophisme! pour ne pas dire, que.le naïveté! Car, comment éliminer le subjectivisme et l'anthropomorphisme d'une science, telle que la science morale, qui s'occupe précisément des hommes, des sujets conscients? Cette méthode, selon une remarque très spirituelle et très juste, devient alors l'équivalent d'un thermomètre sur lequel on étudie, dans le vide, la température d'un pays, rien que par le simple examen des chiffres mai-qués sur le tube. Le mercure en serait éliminé pour écarter ainsi la mobilité et l'inconstance du phénomène de température.
D'autre part, si la morale est le produit de la collectivité, il semble quelle doive s'imposer nécessairement à l'individu, que celuici en soit réduit à l'accepter passivement, sans avoir jamais le droit de porter sur elle un jugement de valeur, ni de se dresser con-
trc elle, quelle qu'elle puisse être? En subordonuajit la raison individuelle à iine autorité extérieure, les sociologues renoncent donc à l'autonomie de la conscience! Pour échapper à celte difficulté, ils ont imaginé une distinction entre la raison de Viiidividu, et la raison impersonnelle, qui ne se réalise que dans la science. La seule raison qui ait droit d'intervenir, et de s'élever au-dessus de la réalité historique, en vue de la réformer, c'est la raison s'appuyant sur la connaissance, aussi méthodiquement élaborée que possible, de la réalité sociale, à tel moment donné de son évolution. La science sociale a donc une portée pratique. En illuminant le monde, elle ne peut pas laisser la nuit dans les cœurs. Elle doit être comme l'arsenal où le sociologue, le savant, viendront s'approvisionner pour «régler» la réalité morale, la «perfectionner», et faciliter son «développement objectif ». Mais à quoi reconnaître qu'une société doive être réglée dans ce .sens-ci plutôt que dans celui-là? que tel changement l'emporte « en perfection » sur tel autre, objectivement, si les notions de « Bien » et de « Mal »... qui étaient à la base de la Morale traditionnelle, n'ont aucune valeur scientifique?
En substituant à ces concepts surannés de « Bien » et de « Mal », les concepts nouveaux du « normal » et du « pathologique» de la « santé » et de la « maladie », dira-t-on peut-être ?
Mais la question demeure entière. Où tix)uvera-t-on un critère objectif qui permette aux sociologues de distinguer le normal du pa'tlioloqique, et à l'idéal moral de se dégager de lui-même? On reconnaît le caractère « normal » d'une société donnée, répondent les sociologues, à la généralité et à la fréquence de ce caractère. On pourra donc dire que le tj pe normal se confond avec le type moyen, sll est vrai que ce type soit le plus général et le plus fréquent, et que tout écart par rapport à cet étalon de la santé est un phénomène « morbide ».
Parfait, mais « si moyen et normal sont » termes synonymes, tout ce qui est au-des- » sus de la moyenne devient anormal, au » même degré que ce qui est en-dessous. » L'éclair de génie qui illumine le cerveau >/ d'un sage, l'inspiratio'n qui enflamme un
L DuRKEiM : Règles de la méthode sociologique. Paris, Alcaii,
» poète sont des faits encore moins frë- » quents et généraux que les crises de folie » ou de stupidité: on admet volontiers qu'ils » soient tous anormaux ; mais, lorsqu'on se » place au point de vue pratique, on ne sau- » rait les confondre, et porter sur eux un y> jugement unique. L'état du sage est ânor- » mal, mais désirable. L'état du fou est anor- » mal et dégoûtant ^Ij. »
Pai'eillement en morale. Supposons, — et la supposition n'est pas gratuite, — que la société se hausse d'aventure au-dessus du type normal, comme un sage au-dessus de la foule qui l'entoure, qui donc alors aurait l'idée saugrenue de la rabaisser par force jusqu'au niveau moyen, jusqu'à la médiocrité ?
Fatalement la théorie sociale du «normal» et du «pathologique» aJ30utit au régime des médioa'ilés. Au nom du type moyen qu'elle préconise comme étalon de la santé morale, il faudrait bâtir des maisons poui' y enfermer tous les hommes de génie et les saints, c'est-à-dire l'élite 'de l'humanité, comme on
1. BayetA. : Du normal et du pathologique en Sociologie. Eev. Phil Janvier 1907, p. 68.
construit des prisons pour les criminel ^^ et des maisons de sanlé pour les malades et les fous.
D'ailleurs, ce type normal ou moyen, comment rétablirait on lui-même? Evidemment à l'aide du passé, et cela semble d'abord tout simple. Mais n'est-ce pas plutôt très arbitraire? Qui nous garantit que le type social n'est pas sans cesse en train d'évoluer? II! est tout à fait possible, en effet, que Torganisme social, loin d être, pour chaque espèce fixé dans ses grandes lignes, soit sans cesse en voie de transformation, et que la distinction du normal et du pathologique évolue sans cesse avec lui.
Dans cette hypothèse, nous n'aurons donc Jamais qu'une morale provisoire. Mais alors qui réglera notre conduita? Au nom da quoi la société nous imposera-t-elle un mode d activité de préférence à un autre? L'espoir imaginaire et inutile que certains sociologues mettaient pour cela en la science, d autres le reportent sur la réalité elle même. Ils reconnaissent le caractère essentiellement provisoire d une morale sociologique^ et ils s'en accommodent. A quoi bon, disent-ils, se mettre en peine de chercher des motifs
d'agir, et de vouloir régler notre conduite au nom d'une théorie du Bien? L'idée de bien existe en fait. Elle n'est pas nécessairement claire et définie pour les praticieas qui s'en inspirent, mais en fait elle les anime; car si rien ne les poussait à Taction, ils n'agiraient pas. Cette idée de bien peut d'ailleurs être multiple, diverse, contradictoire. Le bien est, en chaque pays, à chaque instant, ce que les consciences collectives Jugent, implicitement ou explicitement^ être bon. Ces jugements des consciences collectives ne valent jamais que pour un temps. Les idées de bien qu'ils déterminent, pareilles à des être"> yiyants, naissent, grandissent, yieiilissent, et meurent (I). On ne pouvait affirmer avec plus de désinvolture, ni de sérénité philosophique, la relativité absolue de la morale, ni démontrer avec plus de logique l'impuissance de la science à la fonder. Rien donc de plus anti-scientifique que le concept d une morale scientifique.
Mais cela ne prouve pas pour autant que la morale soit condamnée à être relative
1. Bayet a. : L'idée de bien. Paris, Alcan. 1908, iu-8", 233 p.
C'est très joli d'affirmer que le bien est, en chaque pays, à chacfue instant, ce que les consciences collectives jugent, implicitement ou explicitement, être bon. Mais une pareille affirmation, si grosse de conséquences pratiques, ne se passe pas de preuves Qu'est-ce^ en effet, qui constitue « la collectivité » de ces consciences dont on parle? Le nombre peut-être? Mais alors nous voici revenus à la loi du plus fort, au régime brutal des majorités. Et si c'est la qualité elle-même de ridée de bien qui donne sa valeur morale au jugement de la conscience coliectiïe, c'est donc qu'il y a une autre forme de jugement. Nous verrons bientôt qu'yen dehors de la science, et sans faire appel pour cela au principe d'autorité, l'idée de bien qui commande toute l'activité morale humaine a une valeur objective et absolue, intemporelle et universelle ; que le devoir n'est pas quelque chose d'essentiellement relatif, encore que son accomplissement soit susceptible de nuances. Nous verrons, en un mot, qu'entre la morale scientifique et la morale du «gendai^me», il y a place pour une morale rationnelle bien entendue. Mais avant d'en entreprendre l'exposé, il est assez piquant d ob-
sen'^er que la morale scientifique poussée à ses dernières limites pai' les « enfants terribles » de la science, devait aboutir à la morale la plus autoritaire qui se puisse rêver, en faisant l'apologie du mouvement démocratique socialiste.
Après avoir prôné Talliance intime de la psychologie et de la sociologie sur le terrain de la moralité, et constaté néajimoins que les lois sociales et ps\ chologiques ne peuvent pas être, comme les lois naturelles, établies par un simple acte de constatation, ni par une simple recherche scientifique ou contemplative, certains sociologues en sont arrivés à cette conclusion: Sans doute, la statistique et le di'oit sont seuls aptes à "tirer des lois de cette matière chaotique et anarchique qu'est la réalité sociale. Mais il fau. la compléter pai' Vattitiide volontaire^ législative^ contraignante. Les lois de l'activité morale et sociale peuvent être découvertes au moyen « d'une initiative délibérée, acte créa- » teur de la volonté, impératif" catégorique, » qui élimine les e.\ceptions et simplifie la » complexité psycliique et sociale (1). » C'est
\. Dkaghicesco D. : Le problè/ue de la conscience. Paris, Alcan, 1907, p. 136.
la méthode active démocratique, symbolisée par le régime représentatif basé sur le siiffra- ^ ge universel. « Une reforme acceptée par 51 | » individus s'appliqerauit aussi aux 49 autres f^ | » qui l'ont rejetée, de telle façon que la mé- » thode devient efficace, et la force de la vo- » lonté illimitée, dans l'élimination des faits » irréductibles. » h anarchie a provisoirement sa place dans la transformation sociale, car tout progrès s'accompagne de désordre, d anarchie. « Le jour où les derniers » progrès scientifiques et techniques seront » réalisés, la société ayant été uniyersalisée » depuis longtemps déjà, tout élément per- » turbateur, tout germe de révolution inter- » ne, seront désormais impossibles. » La dernière anarchie déchaînée par le dernier progrès technique aura été saisie^ dans la dernière statistique (1).
Aussi bien, le mouvement démocratique socialiste est-il la seule méthode sociologique viable et efficace. La démocratie est la science éthico-sociale vivante et vécue... On n'arrivera à découvrir des lois sociales qu ea les décrétant et en les propageant. Finale-