LIMPÉRATIF CATEGORIQUE ET LES FAITS DE CONSCIENCE
Tous les systèmes de morale, que nous avons analysés jusqii ici, et qui se sont donné la tâche d'expliquer l'origine et la nature de la conscience morale, ont donc éclioué dans leur entreprise. Ils n ont pu rendre compte du fait de conscience tel qu'il se présente à nous, sous l'aspect du devoir et du bien. En voulant absorber le moral dans le social, substituer à la conscience individuelle la conscience collective, ils cnt finalement abouti à la construction de la morale la plus autoritaire cfui se puisse imaginer, la morale des majorités victoiieuses impesant leurs volontés arbitraires aux minorités vaincues.
Aussi bien une réaction s'est-elle produite rapidement contre de pareilles entreprises. A la loi de causalité qui. selon les partisans
de îa morale scientifique^ s'applique aiLX phénomènes moraux comme aux phénomènes physiques, et les explique par le dehors, mécaniquement, d'autres philosophes ont ajouté la finalité qui, seule, conserve à ces phénomènes leur caractère spécifique, et les explique par le dedans^ dynamiquement. Ce qu'ils ont voulu sauvegarder avant tout, c'est la réaction autonome et libre de l" individu sur le « donné soci:nl » pour se 1 assimiler ou s'assimiler à lui! Mais sur ce point encore des divergences se sont produites sur lesquelles je n'insisterai pas. Elles ne feraient qu'embrouiller les idées au lieu de les éclair cir. Disons seulement qu'à la morale scientifique on a opposé une morale rationnelle, et qu'on a enfin demandé à la raison humaine la solution d'un problème moral que seule elle pouvait donner. Dès lors, il ne s'agissait que de déterminer la valeur objective de la raison pour l'établissement de la morale. Ferait-on appel à la raison universelle, au consentement de tous, ou bien à la raison impersonnelle ? Les ims prétendent que seuls, en réalité, sont fondements de la moi aie, les jugements appréciatifs communs à une société, ou, s'il
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se peut, à la plupart des hommes Us pensent qu'il existe un ensemble de vérités de conduite indépendantes non seulement de toute religion, mais de tout système philosophique, et dont la valeur morale n'est pas discutable. Ces vérités, ils essaient de les mettre en lumière, tout en youlaol être objectifs, et n'exprimer que ce quiy dans la morale, est actuellement objet de conscience entre tous les philosophes. D'où la formation d un catéchisme moral, d un Précis raisonné, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il manque surtout de précision, et n'est guère raisonnable (1). Le vague même des formules où sont enchâssées les prescriptions morales en assure d'avance l'infécondité. Pour ma part, je ne pense pas que cette doctrine du consentement miiversel appliqué à la morale, cet éclectisme quelque peu bourgeois, soit de natm'e à remédier à l'anarchie des doctrines adverses, ni au mal profond dont souffre la société actuelle.
C'est pourquoi je n'insiste pas, et préfère m'ai-rêter au système de morale qui. dans
L Lalande a.: Prérh raisnnnp (Je la morale jirnfique. Paris, Alcan. 1007. 1 vol. iii-12°. YP 72 a.
I l'analyse même du fait de conscience et les exigences de la raison impersonnelle, a cru trouver sa vraie solution au problème de la conscience, et a exercé depuis un siècle une influence énorme qui dure encore. Jai nommé le système de Kant.
A ne le regarder que du dehoi's. la morale de Kant est de toutes celle qui ressemble le
II plus à la morale chrétienne. Vous diriez de deux édifices de même style — un style sévère — construits sur le même plan, et avec les mêmes matériaux. La morale de Kant, il est vrai, ne se présente point à nous comme une morale surnaturelle, mais dans ce que la morale chrétienne renferme dliumam, de rationnel, elle paraît n'en être qu'ime copie. Or, cette apparence est trompeuse, car non seulement la morale de Kant n'est pas divine, mais elle n'est pas humaine. Je vais essayer de le démontrer.
L'impératif catégorique.
Il y a, dans tout système de morale, une notion fondamentale dont dépendent toutes
les autres, la notion du devoir. C'est à cette pierre de touche cfue l'on pevit reconnaître la solidité ou la fragilité du système.
Si vous demandez à Kant ce qu'est le devoir, il vous répondra: Le devoir, c est la loi que la volonté humaine s'impose à ellemême. Qu'est-ce que le bien? C'est le respect de cette loi, telle que nous nous la sommes imposée.
Et si vous insistez pour savoir au nom de quoi, et à quelle fin la volonté s impose a elle-même cette loi, Kant vous répondra qu il n'en sait rien, que personne ne peut le savoir, et qu'au surplus cette science est inutile et chimérique.
Car la loi morale est un fait dé raison qui se présente « comme ayant une autorité et ■. » une valeur par elle-même, indépendam- » ment de ses résultats enf nous ou eu de- » hors de nous. Elle a les caractères de la » nécessité: car elle est universelle, et l'on >^ ne peut s'arrêter à son contraire, sans >; avoir le sentiment que Ion n'est plus un » homme. »
Il suit de là qu'elle nous apparaît comme la pierre angulaire de 1 édifice moral,
qui ne repose sur rien, mais sur laquelle tout repose.
Je n'ai nullement envie de briser cette pieiTe angulaire, mais je voudrais cependant bien savoir quelle est sa provenance. D'où vient cette loi morale qui s'impose à moi comme un fait brutal, et que de ce chef je m'impose à moi-même? Ma raison éprouve le besoin de se renseigner sur elle avant de m' engager à lui obéir.
Erreur, illusion d'optique, riposte Kant. Ce besoin de vous renseigner est factice; votre raison est une visionnaire cjni veut se repaître de fantômes, parce que c est son seul moyen à elle de se représenter la réalité! Elle n'atteint en effet le réel qu'ai travers des verres colorés et déformateurs.
11 n'}^ a cjue le bien qui s'impose à moi sans aucun doute possible. Voilà le roc sm* lequel je dois bâtir ma vie morale: le reste est de la fantaisie. Les principes théoriques que ma raison croit découvrir, bien loin de justifier la loi morale, se déduisent d'elle; autrement ils sont sans portée, sans valeur réelle.
Ce cpii revient à dire, cjue je dois cesser d'être raisonnable pour agir en homme, puis-
que ma raison est radicalement impuissante à analyser la loi de mon activité humaine. Cette loi reste suspendue en lair, entre ciel et terre, sans qu'on sache oii sont ses points d'attache; et cest cependant à elle que je dois accrocher toute ma vie, au risque de me casser les rems en tombant de si haut!
Voilà donc réduite à ses termes essentiels la morale de Kant. Ma volonté s'impose à elle-même son devoir. La volonté raisonnable et libre, la persoime humaine est donc l'objet même de la loi, en même temps qu'elle en est ï auteur et le sujet.
La personnalité est inviolable et sacrée, car Y humanité qui est en nous et en autrui est une fin et non un moj'en. Le respect absolu de la personne est dans le fondetnent du droit et du devoir en moi et dans les autres.
L'impératif catégorique et la conscience.
Que penser de cette conception du devoir et de lobligation morale? Il faut d'abord recohnaître qu'elle n'est point banale, ni ter-
Ire à terre. Kant a très bien analysé les caractères de la loi morale, sa nécessité et son universalité. En mettant en relief la dignité et Finviolabilité de la personne humaine, il a nettement dégagé l'idée du devoir des motifs égoïstes et des exagérations altruistes. Ajoutez à cela, que ce grand penseur — il faut le dire à sa louange, — n'entendait point supprimer Dieu, en créant une morale! autonome, immanente; car, au contraire, après avoir cru que Dieu échappe aux prises de la raison pure ou théorique, il prenait ce chemin de détour — la loi morale — poui' le découvrir au bout de sa route.
Mais en dépit de ses intentions, et de ses superbes envolées à l'adresse du devoir, Kant a bâti un système en l'air, que le moindre coup de vent peut renverser et emporter, comme un château de cartes.
Le plus gi'and reproche qu'on puisse faire, en effet, à ce système, c'est de manquer de base. Kant a affirmé, avec beaucoup de vigueur, l'existence de la loi morale dans toute conscience humaine. Mais aîfirmer nest pas prouver.
L'homme est un être raisonnable. Or, an être raisonnable peut-Il, sans aller contre sa
nature, obéir à une loi dont il ne lui est pas permis de demander les raisons? Le devoir, tel que Kant le présente, ressemble à une consigne inintelligible et brutale qui s'impose sans qu'il soit permis d'en chercher les motifs.
Et voilà le point sur lequel on me permettra d'insister un peu. Il y aurait bien d'autres choses à dire, mais ceci est caijital, du point de vue auquel je me place. Bien souvent on a reproché à la morale chrétienne d'être une morale autoritaire, hétérogène, où Dieu intervient d'une manière violente. Ailleurs, j'ai fait justice de ce reproche, en montrant que Dieu Lui-même, étant la fia de la créature, ne peut intervenir qu'en se conformant aux exigences de notre nature raisonnable (1).
Or, il est assez piquant d'obsei^er que des moralistes contemporains n'ont rejeté l'autorité divine de la morale que pour aboutir à une autorité bien autrement arbitraire.
Vous me parlez d'un précepte sans cause, d'une loi sans objet, d'un ordre qui ne procède de personne, ni de rien, mais que je