‹ L'Education de la conscienceChapitre 18 sur 43 · BayktA.: Ouvrar/e cité · texte numérisé non relu

BayktA.: Ouvrar/e cité

que l'extérieur, le dehors. «Pasteur, qui tra- » vaille dans son laboratoire, sans autre in- >^ tention que de travailler, ne vaudrait pas, » au point de vue moral, l'ours de la fable, » qui avait une excellente intention quand il » a lancé son pavé. » « Conçoit-on qu'un mé- » decin plein de bonne volonté et d'ignorance » soit sacré bon médecin? » La doctrine classique de la morale natm'elle avec son idée « paradoxale d'une morale de l'intention » est incompatible et inconciliable avec la morale scientifique.

Nous avons déjà montré que rien n'est plus anti-scientifique que le concept d'une morale scientifique. De pareilles rodomontades sous la plume de quelques « scienticoles » ne doivent donc pas nous effrayer, d'autant que ces savants prétentieux n^ont même pas l'air de connaître au juste le sens et la portée de cette morale de l'intention' qu'ils dénigrent. Ils en parlent comme si la fin sur laquelle porte l'intention justifiait toujours les moyens, alors que la morale de Vinlention bien entendue soutient exactement le contraire.

Mais j'attaque en ce moment la morale scientifique surtout au point de vue de ses

LA JNIORALE TRADITIONNELLE 97

conséquences pratiques. Car, après avoir nié la valeur morale de l'intention dans les jugements de conscience, elle devait en venir à nier aussi l'idée de responsabilité. Ecoutons plutôt: « Il ma semblé, dit encore M. » Bayet. que, sur plus d'un point, cette idée » sainte, mais vieille, de la responsabilité in- » dividuelle, craquait, et qu'on en pouvait « sans témérité prévoir la disparition... Dès » l'instaiit qu on admet, dans le monde so- » cial, l'existence de lois en "tous points sem- » blables à celles qui régissent la chute d une » pierre, il est aussi puéril de rendre un » individu, quel (juil soit, responsable de ses » actes, que de blâmer 1 arbre chétif, ou de » féliciter l'arbre vigoureu.x. Toute tentative » en vue d'atténuer la rigueur de cette coa- » séquence est forcément anti-scientifique... » Xercès, faisant frapper 1 Océan, nous fait » sourire; car nous savons les mouvements » des eaux soumis à des lois connaissables. » Serons-nous moins risibles, un jour, nous » qui frappons le criminel, sans songer que » des lois aiiidogues soulèvent la tempête et » suscitent les crimes? Notre geste appai^aî- » tra-t-il moins ridicule et moins vain? (1 »

ï. B.WKT A.: Ourrage cité.

Les conséquences pratiques d'une pareille doctrine sont faciles à deviner. D'ailleurs pour s'en rendre compte, il n'y a qu à lire une « certaine presse », et jeter un regard sur les mœurs contemporaines. Un peu partout la cinminalité augmente chaque année dans d'effrayantes proportions. Et pourquoi pas, puisque, à lire certains journaux et à entendi'e certains exploiteurs de la science, persomie n'est responsable de ses crimes, et que, finalement, la morale consiste à obéir à ses instincts, à s'abandonner â ses passions?

Cette constatation est déjà grave. Mais il est plus triste encore de penser que de pareilles idées malsaines influent pea à peu sur les mœurs des honnêtes gens, et qu'à lem' tour les mauvaises mœurs exercent une influence débilitante sur les idées saines. Si nous ne réagissons pas avec vigueur, nous sommes perdus. Or, la première cliose à faire pour réagir, c est, sans mépris de la science, mais au contraire en utilisant toutes ses ressom'ces, de revenir à la morale classique de l'intention, et de la responsabilité^, et, pai' elle, à la morale évangélique qui, partout où elle a établi son empire, a en-

rayé les progrès du crime, et multiplié les héros et les saints.

Comment donc la morale traditionnelle réscut-elle le problème de la conscience, et qu'est-ce pour elle que cette conscience dont l'éducation est si importante à la fois et si délicate?

LHmpératif rationnel et la conscience.

La morale traditionnelle, tout en déniant à la science le pouvoir de lui donner une base solide et inébranlable, attribue néanmoins ce pouvoir à la raison humaine. Elle est donc, dans son fond, une morale rationnelle, ^lais elle ne l'est pas à la façon de la morale kantienne. A Vimpératif catégorique de Kant, elle substitue V impératif rationnel. Je m'explique. Kant n'a songé à construire sa morale qu'après avoir fait la critique de la raison pure et cru démontrer Timpuissance de la raison humaine à atteindre le vrai. Aj-ant démoli le palais des idées, il essaya de le reconstruire. C'est alors que le devoir lui apparut comme un fait de ^oY^i^fC^OTîïïi^

BIBLIOTHECA Ottaviensis

en tant que fait, échappe à l'analyse, mais peut servir de base à une vaste synthèse. Le; devoir devint la loi que la volonté s'impose à elle-même, ^lais pom-quoi ce caractère impératif du devoir? Kant crut pouvoir échapper à cette question en soutenant quelle ne doit pas être posée, qu'on ne discute pas avec un fait, et donc avec le devoir qui est im fait de raison. Néanmoins il en vint à justifier ce fait en prétendant que le respect dû\à la loi que la volonté s'impose à elle-même, et qui constitue le bien moral, se confond avec le respect dû à Ihumanité qui est en moi et dans les autres. Mais, par l'humanité ainsi envisagée, ne retournonsnous pas à la nature? Ne sortons-nous pas du moi individuel pour nous heurter à 1 ordre objectif des choses, et par là ne rentrons-nous pas dans la morale traditionnelle, la vraie morale, qui s'appuie à la nature, et par la nature à Dieu même?

Tel est. en effet, le véritable fondement de la morale. L'activité d'mi être est étroitement liée à sa nature. La natui'e raisonnable de l'homme impose à l'homme ime activité raisonnable. En dehors de la raison, et des lois qu'elle découvre en elle, il n'y a pas

de morale possible. Mais la nature, dirat-on, c'est là un concept vide dont nous n'avons que faire?

L'homme en soi n'existe pas, il n'y a que des hommes. Or, les hommes dans l'espace et dans le temps surtout, varient à 1 infini. Les hommes d'aujourd'hui ne ressemljlent pas à ceux d'hier, et savons-nous ce que seront les hommes de demain?

L'homme, quoi qu'on en puisse dire, est peu changé. « Il a créé à son usage des » instruments merveilleux avec lesquels il » a sondé et mesuré l'univers. Il traverse » les continents, les mers, les airs même dé- » jà, d'un mouvement rapide et sûr, qui n'est » dépassé que par celui qu'il a su donner à » sa pensée et à sa parole à travers 1 espace.

» Mais, si on le considère lui-même, si on » l'isole au milieu de toutes ces machines » ingénieuses et puissantes, on le retrouve » aussi faible, aussi inquiet, aussi agité, aussi » rongé de désirs inassouvis, que les anciens » moralistes nous l'ont dépeint. Ses misères, » ses tourments, ses craintes, ses aspirations, » ses déceptions, ses désespoirs sont restes » les mêmes... Rien ne saurait empêcher la » plainte douloureuse qui part des profon-

» dcurs de rhumanité vers le ciel, à une » hauteur où la science elle-même ne saurait » la suivre; et au surplus, je ne sache pas que » la science ait jamais séché une larme \enue » du cœur... Comment (d'ailleurs) la science » apaiserait-elle à elle seule Timmense soif » de certitude et de justice dont l'humanité » est altérée? Elle n'a rien à nous dire, ou » peu de chose, sur nos origines et sur nos » destinées (1). »

Mais ce que la science ne peut nous révér 1er, la raison humaine et la Foi nous le révèlent- La raison me dicte mes devoirs enveri mes semblables, envers Dieu; elle me défenc de m'avilir en me laissant décliner vers lî bête; elle me montre où est la vérité, oïj^ est le vrai bonheur; elle m'impose d'êfrc juste envers mes semblables; d'être un boi citoyen dans la société dont je fais partieJ et, par la pratique de la vertu, de ressembler à la divinité. Et pour que mes protestations, s'il m'en venait à l'esprit, retombent de tout leur poids sur moi-même, elle se présente à moi comme linterprète authen-

1. Francis Charmes: Discours de réception à VAradéinie Française. (7 Décembre 1908).

tique et officielle de la nature, et par là même de Dieu, l Auteur de la nature. Elle parle en son nom, et me prouve que mes dénégations sont inutiles, que ce serait décréter ma déchéance que de vouloir fermer mes yeux pour ne point voir, ou boucher mes oreilles pour ne point entendre.

Homme, je dois agir en homme. Être raisonnable, je dois vivre raisonnablement. Tout le fondement de la morale naturelle tient dans cette proposition (1). La morale chrétienne elle-même ne change pas essentiellement la position du problème moral. Elle ne fait qu'en élargir les termes, et étendre à l'infini le champ de notre activité, puisque aussi bien, avant d'être chrétien, et pour Vêtre, il faut vivre en honnête homme.

Dès lors, placés en face des faits de conscience, du devoir à accomplir, du bien à réaliser, comment définirons-nous la conscience elle-même? Nous dirons, qu'elle se confond avec le Jugement pratique que personnellement nous portons, au moment d'a-

1. La Virilité chrétiemie ; Chapitre P''. — Voir aussi mon ouvrage: La Valeur éducaiive de la mm aie rnfJiolique ; c\\A' pitre II.

gir, sur notre propre action, en vertu de la connaissance naturelle ou réfléchie que nous avons des lois qui régissent notre activité d'homme, et du sentiment inné ou acquis qui nous pousse à agir de la sorte. Cette définition demande à être expliquée en détail.

Page 1