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LES ÉLÉMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA CONSCIENCE MORALE

C'est parce que nous sommes naturellement des êtres raisonnables que nous devons vivre et agir selon les lois de la raison. Toute la morale humaine se ramène finalement à cette formule. Les faits de conscience ne se présentent à qous sous le double aspect du devoir et du bien que parce qu'ils sont l'expression vivante et actuelle des tendances foncières et primitives de notre nature. Aussi bien, avons-nous pu dire de la conscience morale qu'elle se confond avec le jugement pratique que personnellement nous portons, au moment d'agir, sur notre propre action, en vertu de la connaissance naturelle ou réfléchie que nous pouvons avoir des lois qui régissent notre activité d'homme, et du

sentiment inné, ou acquis, qui nous pousse à agir de la sorte.

Cette définition un p^u longue de la conscience morale n'en est pas moins claire.

En somme, la conscience morale implique deux catégories d'éléments, les uns objectifs, les autres subjectifs. J'appelle éléments objectifs de la conscience morale, des éléments qu'on doit retrouver les mêmes chez tous les hommes, en vertu de la nature qui leur est commune à tous. Au contraire, je réserve le nom d éléments subjectifs aux éléments, qui sur ce fonds primitif et commun de moralité humaine, donnent à la conscience d un chacun sa physionomie propre, originale, et permettent d'expliquer la variété presque infinie des faits de conscience.

Les éléments objectifs de la cotiscience.

Tous les hommes viennent au monde avec une aptitude radicale à connaître les lois qui commandent et règlent leur activité dans la poursuite du bien humain, et une certaine tendance naturelle à se soumettre à leurs exi-

gences. Le contraire ne se comprendrait pas. Que pourrait être, en effet, une nature raisonnable dont la raison ne connaîtrait pas les lois de son activité? Un pur non-sens: Cela ne revient pas à dire que ces lois sont dans l'homme à l'état d'idées innées, comme s'il suffisait à l'intelligence de prendre conscience d'elle-même pour les y apercevoir clairement. Il n'y a pas, nous Tavons dit, même d'un point de vue intellectuel, de sens moral inné. Mais cela tend du moins à prouver que, lorsque l'occasion se pose pour l'homme d'agir humainement, raisonnablement, sa raison est par elle-même, et eu vertu d'opérations qui lui sont propres, en état de découvrir les lois générales sans lesquelles il n'y a pas de vie, ni d'action humaine possibles.

Le problème de la connaissance, au point de vue pratique, se pose de la même manière qu'au point de vue spéculatif. Les lois primitives de l'action se découvrent aussi naturellement et spontanément que les lois de la pensée. Est-il au monde un homme qui pense sans recourir au principe d identité ou de contradiction? Non, pas même ceu.^ qui nient ce principe, car ils ne peuvent le

nier qu'en s'appuyant sur lui. Il s'impose à eux malgré eux, et son affirmation est sous-jacente à toutes les négations dont il est l'objet de leur part.

Pareillement dans le domaine de l'action. On ne peut nier le bien qu'en l'affirmant. La loi de nature en vertu de laquelle nous devons faire le bien et éviter le mal, est à l'origine de toutes nos démarches. Les individus peuvent se tromper sur son application même immédiate, et ne pas se rendre compte de l'orientation précise que cette loi naturelle impose à leur activité d" homme. Ils peuvent se tromper de biens; mais d autres raisons que l'impuissance elle-même de la raison à connaître le bien humain expliquent cette aberration. A qui réfléchit un peu, il apparaîtra clairement qu'un être doué de raison doit penser, vouloir et agir raisonnablement. Et qu'est-ce à dire raisonnablement, sinon de façon à donner le pas aux biens de l'âme sur ceux du corps, s'il est incontestal3le que l'homme vaut surtout par son âme, et que les biens du corps ne sont légitimes que dans la mesure où ils ne privent pas 1 âme de son vrai bien, mais au contraire lui en facilitent l'obtention.

Cependant, combien d'hommes qui ne vi- "vent pas raisonnablement, violent la foi naturelle, et n'ont pas Tair de s'ea douter?

Le fait est indéniable, mais il ne s'explique que trop facilement.

Songeons, en effet, que nous ne sommes pas, par nature, de purs esprits, mais au contraire, des êtres compliqués, pétris d'esprit et de matière, et dans lesquels, la matière a aussi ses droits comme l'esprit. Animal raisonnable, mais animal tout de même, l'homme a une foule d'instincts qui, naturellement, s'insurgent contre la raison, et je crois bien que la lutte serait inégale, et les droits de la raison fort compromis, si par nature aussi la volonté humaine n'était pas portée à rétablir l'équilibre au profit de la raison. En tout cas, cette lutte à domicile, perpétuelle, entre les élans spontanés de lappétit humain vers un bien spirituel, et ceux de l'appétit animal vers des biens matériels, explique qu'il y ait, parmi les hommes, des divergences d'appréciation en matière morale, et que la connaissance elle-même de la loi naturelle en soit infirmée. Rien ne trouble l'esprit comme les vapeurs qui semblent se dégager des passions en feu, et

quand on songe que ce feu couve dans chaque individu humain, qu au surplus le «; péché héréditaire » ïy entrelient, on n'a pas le droit de s'étonner de l'ignorance où se débat une partie de l'humanité, par rapport à la loi naturelle elle-même.

Car autant, et plus peut-être que les philosophes, nous autres moralistes chrétiens, nous faisons leur part aux éléments subjectifs qui interviennent dans la formation ou la déformation de la conscience morale.

Les éléments subjectifs de la conscience.

D'abord, ainsi que je viens de le rappeler à l'instant, nous admettons Vhérédité psychologique, non pas même à titre d'hypothèse, mais comme un fait dogmatique. Ce que certains philosophes s'efforcent d expliquer en recourant exclusivement aux lois de l'évolution: lutte pour la vie, et sélection naturelle, nous en rendons compte en outre à l'aide de la faute originelle. Cette faute héréditaire a introduit en nous un ferment de discorde dont le retentissement personnel

et social est considérable. En nous, elle a accentué l'insuiTectioii des puissances d'en bas, contre les sages directions d'en haut, la révolte de l'animal contre Ihomme, et de l'homme contre Dieu. Par rapport à nos semblables, elle a développé Tégoïsme. Aussi bien, là où la Foi ne vient pas au secours de la raison, et dune façon plus générale, là où la grâce n'est pas au service de la nature, l'ignorance et la passion font leur œuvre de mort. La loi naturelle est méconnue, où méprisée. 11 y a des exceptions, mais, à y regarder d'un peu près, elles ne font que confirmer la règle. Un parallèle entre 1 immoralité des peuples barbares, et la moralité, mort. La loi naturelle est méconnue, ou méchristianisme a longtemps régné, nous conduirait sur ce point à des constatations édifiantes. Les nations {|ue la Foi a éclairées de sa vive lumière, et qui, après avoir renié leur Foi, retournent au paganisme, conservent encore dans leurs cœurs, sinon dans leurs codes, un lot de vérités huma nés que ni le temps, ni les passions ne parviennent à détruire.

Cependant, ni la spontanéité brutale des instincts mauvais, ni les conséquences de

la faute originelle chez les individus et les peuples que la grâce n'a pas imprégnés de sa lumière et de sa force, n" expliquent à elles seules les difficultés inhérentes au problème moral, les apparentes contradictions, ou du moins la variété presque infinie des solutions pratiques qu'il comporte. Nous pouvons supposer un état de nature où l'humanité ne serait pas influencée par la faute originelle, ou un état de grâce tel que la grâce rétablirait 1 équilibre rompu de la nature, et nous n'en serions pas moins forcés d'admettre que, sans porter aucunement atteinte aux principes, aux lois de la raison, les solutions apportées au problème moral par l'exercice de la conscience, varieraient d'une nation à l'autre, d'un individu à un autre individu, et même, pour chaque cas de conscience, d'une heure à l'autre, chez le même individu.

Et nous voici au nœud de la question que j'ai justement entrepris de résoudre, en parlant de V éducation de la conscience. Toutes les difficultés se ramènent à la différence à établir entre la vérité pratique et la vérité spéculative.

Autre chose, est, en effet, de connaître

les lois de l'agir humain, de savoir que tout homme doit s'applicfuer à l'exercice de la prudence, de la justice, de la force, de la tempérance, et autre chose de conformer sa conduite aux exigences de ces lois. Car, si précise qu'en soit la teneur, les lois morales n'en sont pas moins générales et les mêmes pour tous les hommes. Or, je ne sache rien de moins général que la vie morale, puisque, au contraire, elle se compose d actes particuliers, dont les circonstances d© personnes, de temps, de milieu, accentuent encore la particularité. Dès lors, comment appliquer à des cas de conscience particuliers une loi générale, sans compromettre la loi, ou fausser le cas de conscience? Comment adapter l'absolu au relatif?

Pour en arriver là, la vérité doit, de spéculative qu'elle est, devenir pratique. Non seulement il n'y a pas de contradiction à la faire descendre de Vabsolu, où elle trône, dans le relatif pour le gouverner, mais c est au contraire la grande ressource de la vérité absolue de pouvoir se plier à toutes les exigences relatives de la vie. Elle n'a rien à y perdre, et nous avons tout à y gagner.

Sans doute, il peut arriver, — et cela même

IM l'éducaïion de la conscience

arrive souvent — que nous fassions fausse route, et qu'en croyant étreîndie la vérité, nous embrassions Terreur. Mais même alors la vérité n'est pas blessée, du moins comme vérité pratique; car nous n'avons agi qu'en son nom, et nous n'eussions pas agi de la sorte s'il nous eût été domié de prévoir notre erreur.

Pas plus au point de vue pratique qu'au ^t point de vue spéculatif, nous ne sommes infaillibles à l'égard de la vérité. Cette infaillibilité est certainement le point idéal à atteindre, soit pour la connaître simplement, soit pour la vivre; mais nous n'y ai'riverons que par degrés, par étapes, à force de corrections et de retouches infinies.

Au point de vue spéculatif, la difficulté de connaître la vérité provient de la complexité et de l'étendue de V objet; au point de vue pratique, la difficulté de vivre la vérité provient de la complexité et de la particularité du sujet. Les éléments subjectifs dont personnellement nous devons tenir compte pour adapter la vérité objective aux exigences de notre action sont multiples, et indéfiniment variables. Il y a l'hérédité, l'éducation, le milieu social et familial, le lem-

pérament physique et moral, l'âge, le sexe, puis toutes les circonslances de temps, de lieu, de personne, dont l'importance est si manifeste que je m'en voudrais d'y insister plus longuement. La loi morale ne s'adiesse pas à V homme en sot mais aux hommes eu particulier, et envisagés dans leurs plus petites particularités, aux hommes tels que, seuls, ils peuvent se connaître, lorsqu'ils daignent s'observer. Il n y a de vérité pratique qu'à ce prix, et j'aurai bientôt l'occasion de montrer les conséquences vraiment sérieuses auxquelles donne lieu cette observation.

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